Les martyrs de Peshawar

Après la mort de 132 enfants à Peshawar, le gouvernement pakistanais a multiplié les arrestations et les exécutions sommaires. Mais voilà que les talibans viennent d’attaquer une université…

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Les attentats de Peshawar ont ému la communauté internationale. De nombreuses veillées aux chandelles ont eu lieu, comme à Glasgow, devant le consulat pakistanais. (Photo: Camera Press/Wattie Cheung/Redux)

C’est le 11 septembre des Pakistanais.

Le mardi 16 décembre 2014, un commando taliban fait irruption dans une école de Peshawar, près de la frontière avec l’Afghanistan. Sept hommes vident leur chargeur sur des adolescents réunis dans l’auditorium, avant de foncer dans les classes pour poursuivre le carnage. Un assaut de près de huit heures au bilan glacial: quelque 150 morts, dont 132 élèves âgés de 10 à 20 ans.

L’attentat est revendiqué par le Mouvement des talibans du Pakistan (TTP), le plus important groupe islamiste armé du pays. En attaquant l’école publique de l’armée, le TTP veut se venger des opérations militaires récentes dans ses bastions du Nord-Ouest. Et l’école, gérée par la puissante armée pakistanaise, est une cible de choix: elle est fréquentée par des enfants de hauts gradés, mais aussi des jeunes de la classe moyenne civile…

L’attaque du 16 décembre est la plus meurtrière à ce jour dans ce pays de 200 millions d’habitants pourtant abonné aux offensives terroristes. Le Pakistan est en effet le troisième pays au monde, après l’Irak et l’Afghanistan, pour le nombre d’attentats-suicides commis sur son territoire: 490 attaques depuis 2002, qui ont fait plus de 6 000 morts.

Pendant des années, le Pakistan a fait une distinction entre les «bons» talibans, qui combattent la coalition étrangère en Afghanistan, et les «mauvais», qui multiplient les agressions con­tre le pouvoir pakistanais, qu’ils accu­sent de soutenir la guerre américaine contre la terreur après les attentats du 11 septembre aux États-Unis. Mais au lendemain du 16 décem­bre, les sympathies talibanes se sont subitement estompées dans une grande partie de la population. Tous les coups devenaient permis.

«Après l’attaque, les mentalités ont changé», dit Tufayl Khattak, qui a perdu son fils de 15 ans, Sher Shah, en ce jour tragique. Son autre fils, Ahmed, est l’un des rares à en être sortis vivants.

Ce matin-là, à Peshawar, des élèves se trouvaient dans l’auditorium pour une formation en secourisme. «Soudainement, nous avons entendu des tirs venant de derrière la salle. Nous nous sommes levés en panique, mais un responsable nous a dit de nous rasseoir, que ce n’était rien», raconte Ahmed, aux paluches de grizzli malgré ses 14 ans. «Un homme est entré, il était vêtu d’une tunique blanche, d’une veste noire, il avait une courte barbe bien taillée et, surtout, une kalachnikov à la main. Il a crié: “Allahou Akbar” [Dieu est le plus grand] et a ouvert le feu en balayant à 180 degrés.»

Sher Shah est monté sur les sièges pour rejoindre son jeune frère, mais deux balles l’ont tué dans son élan. Ahmed, lui, s’est effondré, puis s’est terré sous le corps inerte d’un camarade pour échapper à la mort. «Le sang chaud coulait sur mon visage. C’était une rivière de sang.»

Dans les jours suivants, des militants des droits de la personne tiennent des manifestations silencieuses à la chandelle devant certaines des mosquées les plus radicales du pays, accusées de nourrir l’extrémisme. Ils veulent reprendre symboliquement le contrôle de l’islam.

Les autorités doivent réagir rapidement pour étancher la soif de vengeance d’une grande partie de la population.

Première mesure, le gouvernement reprend les exécutions de condamnés à mort, interrompues six ans plus tôt. Près de 300 personnes seront ainsi pendues en 2015, la grande majorité n’ayant rien à voir avec les talibans.

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Des centaines d’élèves drapés de rouge ont marché dans les rues de Srinagar, dans la vallée du Cachemire, pour montrer leur peine au lendemain des attentats de Peshawar. (Photo: Camera Press/Wattie Cheung/Redux)

Le Parlement adopte aussi une loi permettant à l’armée de juger à huis clos toute personne soupçonnée de terrorisme ou de liens avec des organisations sectaires. Des dizaines ont été condamnées à la peine capitale en 2015, sans que les preuves soient divulguées au public.

L’armée intensifie également ses bombardements terrestres et aériens contre les positions du TTP. Ce regroupement de factions talibanes créé en 2007 accuse le pouvoir de soutenir les États-Unis dans sa guerre contre le terrorisme, mais aussi de ne pas imposer sa version hyper-rigoriste de la charia.

Ces nouvelles frappes ont jeté sur les routes des milliers de familles déjà éprouvées par les affrontements entre factions talibanes, qui se battent pour la mainmise sur les champs de cannabis et sur la route commerciale clandestine vers l’Afghanistan.

«L’armée a commencé ses bombardements tôt le matin. Nous avons tout laissé sur place et sommes partis à pied avec les femmes et les enfants du village», raconte Mushtaq Ahmed, un habitant de la zone tribale de Khyber. «Nous pensions être hors de chez nous pour deux semaines, mais cela fait maintenant des mois», souffle l’homme à la barbe cendrée, dans un camp improvisé près de Peshawar.

À Karachi, grouillante ville de 20 millions d’habitants, dans le sud du pays, les paramilitaires et la police se sont enfoncés dans des zones où les talibans avaient pris leurs aises au cours de la dernière décennie. Des quartiers où la police n’osait pas s’aventurer encore l’an dernier.

Vaste port sur la mer d’Arabie, Karachi sert de plaque tournante aux talibans: c’est de là qu’ils exportent vers l’Asie et l’Europe une partie de l’opium afghan, dont le trafic est encore plus lucratif que celui du haschich tiré du cannabis. C’est là aussi qu’ils extorquent ou kidnappent de riches hommes d’affaires pour toucher de lourdes rançons, et qu’ils imposent leur loi.

Dans ces zones de Karachi tissées d’égouts à ciel ouvert et de masures en blocs de béton, la vie reprend tranquillement ses droits un an après l’attaque de Pesha­war. «Il y a encore quelques mois, il y avait de la violence, des tensions, de l’extorsion ici. Les gens n’osaient pas sortir de chez eux», résume Salik Mohammad, un boutiquier de Manghopir, un quartier où patrouillent à nouveau des policiers et des paramilitaires munis de kalachnikovs.

Les partis d’opposition au gouvernement de Nawaz Sharif accu­sent les forces de l’ordre d’ouvrir le feu sur des suspects, voire de prétendre riposter à une attaque, pour les abattre sans avoir à les arrêter et les juger. Ces accusations ne semblent pas préoccuper outre mesure les policiers.

«Peshawar nous a ouvert les yeux», dit un haut responsable de la police locale, sous le couvert de l’anonymat. «Nous devions réagir, même si cela impliquait de tuer 1 000 civils pour rétablir l’ordre dans ces quartiers chauds de Karachi. » La survie de l’État était en cause, ajoute-t-il.

Un argument qui ulcère les militants des droits de la personne, qui dénoncent des dérives. «Nous étions tous dévastés après les meurtres insensés de Peshawar, mais depuis, nous voyons émerger un changement regrettable vers un État sécuritaire», déplore l’avocate Sarah Belal, dont l’organisation Justice Project Pakistan, créée en 2009, défend entre autres des condamnés à mort.

Qu’on ne s’y méprenne pas, le retour aux exécutions, les opérations armées dans les repaires talibans du Nord-Ouest et les zones de non-droit de Karachi, avec leurs lots d’exécutions extra­judiciaires, plaisent à une grande partie de la population, qui aspire à vivre en paix. Et qui veut tourner la page sur les attentats, peu importe les entorses au droit. Du pain bénit pour la puissante armée, dont le chef, Raheel Sharif, jouit d’une popularité soudaine.

Des affiches sur lesquelles on peut lire «Merci d’avoir sauvé Karachi, Raheel Sharif!» ont fait leur apparition en bordure des routes à l’automne 2015. Le «roi Raheel», comme le surnomme un influent quotidien. La considération dont il jouit fait de l’ombre à l’autre Sharif, Nawaz, le premier ministre…

Après Peshawar, l’armée pakistanaise a été aux petits soins avec les familles ayant perdu un enfant. Les militaires leur ont offert la omra (le «petit pèlerinage» à La Mecque, qui peut s’effectuer n’importe quand, contrairement au hadj) pour les aider à panser leurs plaies, et des séances avec des psychologues.

Quand l’école a rouvert, un mois après la tragédie, Ahmed est retourné en classe. Traumatisé. «Je ne voyais plus une école, mais une boucherie», soupire-t-il. Ses notes ont chuté. Ses parents l’ont inscrit à l’académie de cricket — un sport cousin du baseball, qui a presque le statut de religion au Pakistan — pour lui permettre de se défouler. Ahmed est hanté par le fantôme de son frère. Et il pense à tous les autres fantômes qui hantent l’école. «Parmi les élèves de ma classe, nous ne sommes que deux à nous en être sortis indemnes.»

En janvier 2016, les djihadistes ont frappé de nouveau. Cette fois à l’Université Badshah Khan de Charsadda, une ville voisine de Peshawar. Déjà, les interrogations fusent au Pakistan: et si les pendaisons, les arrestations et les contorsions au droit n’avaient servi à rien? Ou à si peu…

*

Daech et talibans, même combat ?

Les talibans se sont fait connaître au milieu des années 1990 quand ils ont pris le contrôle de l’Afghanistan pour y imposer leur version hyper-rigoriste de la loi musulmane. Ils ont hébergé Oussama Ben Laden, qui voulait propager le djihad à l’échelle mondiale avec son organisation al-Qaïda.

Après les attentats du 11 septembre 2001 à New York, perpétrés par al-Qaïda, les deux groupes se sont repliés dans les montagnes du Pakistan pour fuir les représailles militaires menées par les États-Unis.

Des combattants issus d’al-Qaïda, mais ayant pris leurs distances avec son commandement originel, se sont aujourd’hui regroupés sous la bannière de Daech. Ce groupe islamiste armé impose un régime de terreur dans certaines régions de la Syrie et de l’Irak et revendique des attentats dans des pays occidentaux, dont les attentats du 13 novembre 2015 à Paris.

Les talibans, eux, mènent toujours leurs combats en Afghanistan. Une faction a aussi déclaré la guerre au gouvernement pakistanais, accusé de soutenir la guerre américaine «contre la terreur». Ce sont ces talibans qui ont mené l’attaque de Peshawar.

 

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