Les enterrements raisonnables

Comment les Québécois musulmans composent-ils, au pays des arpents de neige, avec la charia, qui veut qu’à leur mort leur corps soit enterré très vite, le plus sobrement possible, sans consommer de bois? Ils s’adaptent, a constaté notre reporter.

(Mise à jour le 1er février 2017) Il n’y a pas que la prière qui soit différente dans l’islam. Il y a trois ans, notre journaliste avait fait un reportage sur les cimetières musulmans de Montréal et les rites funéraires musulmans adaptés au Québec. Trois ans plus tard, ce reportage a conservé toute sa pertinence alors que six familles de Québec, sa communauté musulmane et la province au grand complet pleurent des morts qui seront inhumés de façon bien différente de ce à quoi la population est habituée.

Illustration: Catherine Gauthier
Illustration: Catherine Gauthier

Derrière la clôture de fer forgé longeant la montée Masson, à Laval, 1 500 monticules gazonnés, alignés au cordeau, sont orientés vers La Mecque. Seuls les noms inscrits en caractères romains sur des plaques montées sur un piquet, et sur d’autres, en granit rose, déposées au sol, témoignent que gisent là les dépouilles de 1 500 personnes de confession musulmane.

Arabes, Berbères, Libanais, Iraniens, Turcs, Bosniaques, Français, Pakistanais, les 250 000 musulmans du Québec, dont 200 000 à Montréal, sont de plus en plus nombreux à finir leurs jours au pays des arpents de neige.

Ouvert en 1993, le Cimetière islamique de Laval est le seul en son genre au Canada. Cet ancien cimetière catholique est en fait divisé entre chiites et sunnites — les deux principaux courants de l’islam. Les deux moitiés — on devrait presque dire les deux solitudes — sont séparées par une clôture, et chacune possède son adresse, sa barrière, son centre funéraire et son administration. Même le nom est différent : Cimetière islamique (sunnite) pour le premier, Cimetière islamique Hamza pour l’autre.

Au cimetière sunnite, de rares bouquets viennent rompre la monotonie ; mais dans la partie chiite, la centaine de tombes, couvertes de rosiers ou d’arbustes, sont presque gaies. La touche personnelle y est très marquée. Certaines stèles montrent la photo du défunt, et la plupart sont ornées de pierres ou de briques sur toute la surface du lot.

Alors que la plupart des cimetières retirent le surplus de terre lorsqu’ils creusent la fosse, le cimetière sunnite en fait un monticule. « Pour éviter que les gens ne marchent au-dessus des corps », dit Abdel Zédine, directeur du cimetière sunnite.

À Dollard-des-Ormeaux, aux Jardins commémoratifs et salon funéraire Rideau, un cimetière privé non confessionnel qui accueille quelques centaines de défunts musulmans, pas de monticules en vue. Que des pierres horizontales, posées à même le sol, dont certaines couvrent l’ensemble de la fosse.

Religion des nomades du désert, l’islam a bâti son rituel funéraire autour de l’idée que le corps doit être enterré très vite, dans les 24 heures suivant le décès. Et le plus sobrement possible, sans consommer de bois — que ce soit pour le cercueil ou la crémation. Ce qui suppose quelques adaptations…

La tâche n’est pas facile l’hiver, quand le sol est dur comme du béton. « Il nous faut plusieurs heures pour creuser la fosse à l’excavatrice et au marteau-piqueur », dit Harrold Dallett, directeur du cimetière Rideau.

La quiétude des lieux ne laisse pas deviner à quel point les funérailles musulmanes sont une course, qui débute dès que les autorités ont libéré le corps. À la mosquée ou au salon funéraire, la dépouille est lavée et habillée par des proches. Pendant ce temps, au cimetière, une équipe prépare le terrain. L’exposition ne dure qu’une heure ou deux, la prière se fait debout. Le corps est ensuite transporté au cimetière et inhumé dans les minutes qui suivent.

Il existe de fortes variations dans le rituel, comme en témoignent les trois cimetières situés dans la grande région de Montréal. Différences entre les communautés, mais aussi diversité des sensibilités individuelles. Après tout, seulement 15 % des Québécois de culture musulmane se déclarent pratiquants.

« Dans les cimetières privés, certaines familles vont jusqu’à se construire des mausolées, mais nous, nous n’acceptons pas cela », dit Abdel Zédine, qui me reçoit dans son modeste bureau, au sous-sol du Centre islamique du Québec, un bel immeuble en brique jaune avec des fenêtres en ogive et un minaret, rue Laval, à Saint-Laurent. C’est ce centre qui gère le cimetière sunnite.

La ligne directrice de sa communauté est la simplicité, voire l’austérité. « Riches ou pauvres, nous sommes tous pareils devant la mort », dit ce Marocain d’origine. Abdel Zédine insiste beaucoup sur le fait que son cimetière obéit d’abord strictement à la loi québécoise qui encadre les inhumations et les exhumations. Les corps doivent obligatoirement reposer dans un cercueil, à un mètre de profondeur, bien que la plupart des cimetières, dont le sien, exigent six pieds (1,80 m).

« Des familles demandent parfois que le corps soit enterré hors de la boîte, à même la terre, mais c’est interdit par la loi. Et nous disons également non à ceux qui veulent creuser la fosse eux-mêmes ou inhumer le mort à la pelle. Trop dangereux. » Il y a risque d’effondrement, et tout le monde ne sait pas manipuler un marteau-piqueur. Il me montre un cercueil type : en planches, sans vernis ni peinture. Son assistant, Edam, me tend un petit boîtier fait de contreplaqué, de la taille d’une boîte à chaussures. « Pour les fœtus », dit-il.

En principe, les musulmans refusent la thanatopraxie, qui consiste à retirer les fluides du corps — différente de l’embaumement, qui consistait jadis à retirer les organes. La thanatopraxie est cependant obligatoire lorsque le corps est rapatrié à l’étranger, ne serait-ce qu’aux États-Unis ou dans une autre province.

Abdel Zédine doit parfois composer avec des familles qui renâclent et insistent pour obtenir un respect très strict de la charia. Il doit de temps à autre se résoudre à faire intervenir l’imam ! Car la position des mosquées est simple : l’usage doit se conformer aux lois du pays et aux lois internationales qui régissent le transport des dépouilles. Abdel Zédine convainc les récalcitrants en leur expliquant que l’essentiel du rituel musulman n’est pas l’inhumation, mais le lavage du corps et son enveloppement.

Dès que la dépouille arrive au Centre islamique ou à l’une ou l’autre des 15 mosquées québécoises, elle est conduite dans ce que le directeur du cimetière sunnite appelle le « labo », une salle destinée au lavage du corps. Trois personnes, généralement des proches, vêtues de gants, de lunettes protectrices, de bottes et de tabliers, lavent la dépouille selon le rite — c’est-à-dire en désinfectant et en parfumant le corps plusieurs fois.

La stricte observance du rituel veut que ces personnes soient du même sexe que le défunt. « Parce que ça touche les parties intimes. On lave tout, un peu comme pour la prière, explique Abdel Zédine. C’est beaucoup de travail, car les corps ne sont jamais propres dans la mort. Et ensuite, il faut l’envelopper dans un vêtement de coton blanc, le kafan. »

L’austérité du rituel explique que les salons funéraires musulmans soient rares, même dans les pays musulmans. Un simple lavage du corps, un kafan de coton, un cercueil de planches, une exposition d’une heure ou deux, ce n’est pas payant — le gros des revenus des salons provient du transport et de l’inhumation, notamment la vente de cercueils.

Les salons funéraires privés du Québec ne courent pas non plus après cette clientèle. Une question d’argent. « Les funérailles musulmanes sont cheap », m’a dit une directrice de salon funéraire, dont on taira l’identité. Pas de beaux cercueils, pas d’exposition pendant trois jours, pas de grosses funérailles — et donc pas de gros bénéfices pour le salon.

Paradoxalement, l’obligation d’inhumer pose un sérieux problème aux musulmans québécois les plus pauvres. C’est qu’une inhumation de base dans un cimetière privé coûte 10 fois plus cher qu’une crémation à 500 dollars. Au Cimetière islamique sunnite, un enterrement revient à 3 000 dollars pour un adulte.

« Nous ne faisons pas d’argent avec la mort. C’est un service à la collectivité. Nous prenons même ceux qui n’ont pas les moyens de se payer des funérailles. Ceux qui veulent dépenser plus, nous leur disons de donner à la communauté », dit Abdel Zédine, qui a également pris des arrangements avec les hôpitaux. « Un mort sans famille avec un nom musulman est dirigé vers nous. »

Au terme de ma visite, le téléphone sonne. À la fin de la conversation, Abdel Zédine m’explique : « Une mère convertie à l’islam a perdu son enfant et la famille ne peut pas payer. On le prend. »

* * *

À chaque confession son cimetière ?

« À ma connaissance, pas un musulman n’est venu ici depuis 25 ans », dit Yoland Tremblay, directeur du Cimetière Notre-Dame-des-Neiges, à Montréal, un cimetière catholique de tendance œcuménique, où l’on inhume des bouddhistes, des orthodoxes grecs et des gens d’autres confessions. « Le dernier musulman a été exhumé par sa famille il y a 15 ans et transféré ailleurs. »

Même topo au Repos Saint-François d’Assise, anciennement le Cimetière de l’Est, également de tradition œcuménique.

À Sherbrooke, où l’on dénombre 4 000 musulmans, l’évêché était prêt à céder une partie du cimetière Saint-Michel pour le repos des âmes musulmanes en 2006. Mais l’association qui avait entrepris la démarche n’a pas été reconnue comme organisme sans but lucratif par le gouvernement fédéral et n’a donc pu financer l’opération.

« Toutefois, les musulmans pratiquants ne dédaignent pas d’être enterrés dans un cimetière non confessionnel, dit Harrold Dallett, directeur des Jardins commémoratifs et salon funéraire Rideau, à Dollard-des-Ormeaux. « Contrairement aux juifs, qui sont très stricts et doivent être enterrés dans un cimetière de confession juive. »


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