Les épinettes sont en deuil

« Le Québec a perdu quelqu’un de bien. » Hommage de Marie-France Bazzo à son ami Serge Bouchard.

Photo : Daphné Caron

Les épinettes sont en deuil. Les gros camions baissent l’intensité de leurs phares et pleurent silencieusement. Le Québec, même celui qui ne lisait pas, a perdu un ami, quelqu’un de bien. De fort. Une balise. L’anthropologue Serge Bouchard est mort aujourd’hui. Il est parti rejoindre son amour, la lumineuse Marie-Christine, décédée il y a six mois. Sur Twitter, les messages de stupéfaction et d’abattement affluent. Je les lis à travers les larmes, car le vide est aussi immense que la douleur.

Serge était bon, Serge était drôle et brillant. L’homme était fier, généreux et facétieux. Il aimait ce pays et ses habitants, il savait regarder plus loin que les autres, plus profondément aussi. Il parlait la langue des gens ordinaires, et aussi celles des Premières Nations, qu’il aimait infiniment.

Il jasait camions et Jankélévitch. C’était un érudit qui transmettait ses connaissances avec simplicité. Il m’aura donné le goût de l’Amérique, de cet espace que jadis, francophones et métissés, nous parcourions, de la Louisiane à l’Oregon. Il aimait les femmes remarquables, les aventuriers démesurés, les oubliés plus grands que nature. Il était fou de ce territoire qui nous définit et qui nous révèle plus grands que ce que nos existences sédentaires le sous-entendent. Les camionneurs de Serge étaient les descendants des explorateurs, indomptables et courageux. Mais Serge parlait aussi de baseball et de pâté chinois, d’ennui ou de philosophie avec une curiosité, un amour qui vous élevait.

L’horizon de Serge, ses routes qui se déroulent à l’infini, bordées d’épinettes noires, son arbre préféré, modeste et increvable, vont me manquer. Et sa voix. Une voix faite pour rouler la nuit, ou pour réfléchir, les yeux fermés. Une voix grave qui mettait le feu à votre intelligence.

Marie et lui sont partis en pandémie. Quelle folie. Serge nous quitte au moment où le monde change, s’enténèbre, où les lumières vacillent. Nous avions tous tant besoin de sa sagesse. Je pense à Lou, à son grand fils, à ses amis et à ses proches. Je suis triste, mais riche de l’avoir connu.

Adieu, Mammouth laineux.

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Merci Marie-France d’avoir amener cet homme fabuleux à mes oreilles, moi, qui ne savais rien de toutes ses choses. Grâce à vous, au milieu de mon désert, j’ai enfin ressenti la soif d’apprendre tout ce qui serait à ma portée. Serge a remplis chacune de mes journées de travail monotones de culture et de réflexion philosophique… aujourd’hui je me demande pourquoi travailler demain.
Nous ne guérirons pas de cette absence là.

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Je l’avais écouté voici quelques semaines à peine en entrevue avec Patrice Roy. Cette disparition subite, de Serge Bouchard qui était né la même année que ma sœur, cela m’interpelle et me met mal à l’aise. Je suis plutôt de ceux qui cherchent un sens à la vie et puis voilà, tout croule, tout s’écroule, il n’y a plus de sens.

Enfin, j’ai au moins une chose en commun avec Serge Bouchard : le prénom. Cela ne fait pas une communauté, mais cela me dit que notre quête continue et que peut-être on ne meurt quelquefois pas en vain. Certaines croyances orientales considèrent que l’âme se répand comme l’eau, qu’elle laisse son empreinte à celles et ceux qui sont prêts à la recevoir, qu’elle étanche ceux et celles qui ont encore soif d’apprendre.

Alors bon voyage quand même. Je ne sais s’il existe-il quelques sortes de carrefours spatiaux temporels, de seuils, de vortex au travers desquels un jour nous rencontrons ceux ou celles que nous n’avons jamais croisés ; mais si ces choses devaient exister, nous pourrions toujours nous asseoir un moment, sans distanciation aucune autour d’une bonne bière d’épinette.

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Très justes vos mots Mme Bazzo. Sa voix, sa sagesse et la sérénité qu’il transmettait vont nous manquer énormément surtout dans ces temps de bruit, trop de bruit. Nous étions plusieurs à atteindre son retour aux habituels RDV à la radio. Je vous envoie mes condoléances, le sentiment d’une tristesse partagée pour cette perte et mes meilleures pensées à sa fille et à tous ses proches.

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Vous avez raison, sa voix était pour la nuit. J’écoutais, j’écoute encore ses émissions, en balado, la nuit, lorsque le sommeil m’échappe.

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Merci Marie-France pour cet hommage bien senti.
Merci de m’avoir permis de côtoyer ce grand homme à Indicatif Présent lors de quelques chroniques radio à 3 avec Frédéric Metz- un autre grand disparu.
Je me rappelle aussi avec plaisir avoir partagé le micro avec Serge pour chanter du Elvis lors d’un karaoke organisé pour un party d’équipe de Bazzo.tv. Sa voix m’habite.
Salut Serge xo

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Serge, était un grand prêcheur des « Grands Oubliés »; il avait un sens spirituel hors du commun, malgré son éducation agnostique. Par ses recherches, ses écrits et ses conférences, il savait nous connecter
à notre histoire et aux réalités des autres, autochtones, camionneurs, découvreurs, etc. Il était un Grand Québécois, au même titre que René Lévesque et Lucien Bouchard. Enfin, il avait une poésie en lien avec la nature. Il va être difficile à remplacer. Bon voyage M. Serge. Vous allez égayer le royaume des Esprits.

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Serge Bouchard a chaussé les mocassins des Innus car pour comprendre un peuple il faut pouvoir marcher dans ses mocassins sur une grande distance. Il est devenu un aîné plein de sagesse et j’aimerais tellement que mon peuple marche aussi dans ses mocassins et respecte les droits de nos frères et sœurs autochtones. Le véritable Québec, le Québec millénaire, c’est le Québec autochtone tout comme le véritable Canada est aussi le Canada millénaire des peuples autochtones; souvenons-nous en.

L’aîné Serge Bouchard détestait le colonialisme et il a voulu remettre les pendules à l’heure avec ces grands oubliés, souvent métissés, qui ont parcouru l’Amérique d’une océan à l’autre et à l’autre. Les colonisateurs anglo-américains ont leurs héros comme Lewis & Clark mais ils oublient trop souvent que ces soi-disant explorateurs étaient guidés par les Canadiens-Français et des Autochtones comme Toussaint Charbonneau et Sacajawea (enceinte d’ailleurs pendant cette « expédition »).

On oublie aussi trop souvent la lettre des chefs Shushwap (aujourd’hui Secwepemc) au PM Wilfrid Laurier qui se plaignaient de l’invasion de leur territoire ancestral par des colons anglais alors que leurs prédécesseurs Canadiens-Français s’étaient intégrés dans leurs communautés – ils croyaient à tort que Laurier, comme Canadien-Français s’assurerait que leurs droits soient respectés.

Serge Bouchard nous rappelait cette épopée qui a été grandement oblitérée par le colonialisme anglo-canadien et nous ne devrions jamais oublier sa sagesse et suivre ses traces pour un avenir meilleur.

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Comme vous exprimez bien l’essentiel! Il était un homme si accessible que nous avions l’ impression de faire partie de ses amis!

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Merci infiniment Mme Bazzo. Vos mots capturent bien pourquoi Serge m’a tant fasciné, pourquoi je suis tant attaché à lui. Votre texte a un rythme poétique, et reflète votre (notre) tendresse à son égard. Oui Marie-France, quelle folie…Serge nous a quitté. Serge mon gourou, mon ami, mon frère d’une autre mère. Repose en paix, mon frère. Nous ne t’oublierons jamais.

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