Les francos débarquent !

Les 2 000 délégués au Sommet de la Francophonie risquent d’avoir un choc à Québec. Le public aussi. Cette année, les 57 chefs d’État présents vont devoir se mouiller !

Une foule fébrile se rue sur la limousine qui s’arrête devant le Château Frontenac. Des fans, qui font le pied de grue depuis des heures, s’excitent à l’idée d’apercevoir Paul McCartney à son arrivée à Québec, quelques heures avant son mégaspectacle sur les Plaines. Un homme élancé, trop mince pour être confondu avec un des gardes du corps de sir Paul, sort de la voiture. Crépitements de flashs, levées de cellulaires pour croquer l’arrivée de la star. L’homme se tourne vers la foule, tout sourire. « Qui c’est, lui ? » demandent des curieux. Pendant quelques secondes, personne ne sait. Puis, les lumières s’éteignent. « Francophonie », disent ceux qui viennent de reconnaître Abdou Diouf, secrétaire général de l’Organisation internationale de la Francophonie (OIF), venu à Québec en juillet pour préparer le Sommet qui s’y tiendra du 17 au 19 octobre. Des mois plus tard, Abdou Diouf en rit encore !

Diouf sait très bien qu’il peut oublier l’accueil de star à son arrivée à Québec pour le Sommet des chefs d’État et de gouvernement de la Francophonie ! Mais reste que cette rencontre sera le plus important ballet diplomatique à avoir lieu au Canada depuis l’Expo 67. Et l’un des moments majeurs des célébrations du 400e de Québec. Pas moins de 57 chefs d’État s’y rendront, entraînant dans leur sillage un millier de journalistes. Le président de la France, Nicolas Sarkozy, et ses homologues seront accompagnés de 2 000 délégués fonctionnaires, ministres et autres , qui discuteront des orientations de ces grandes entités que sont l’Organisation internationale de la Francophonie, l’Agence internationale de la Francophonie ainsi que TV5, lesquelles forment l’épine dorsale de la Francophonie internationale (voir « Les dollars de la Francophonie », p. 34).

Le Sommet de 2008 sera très différent des 11 précédents. Ceux-ci nous avaient habitués à une série de monologues de chefs d’État, accompagnés de happenings culturels. Tant et si bien que les Québécois ne comprennent pas bien ce que fait la Francophonie et le rôle qu’ils peuvent y jouer, dit Monique Gagnon-Tremblay, ministre des Relations internationales du Québec et ministre responsable de la Francophonie. D’où les changements d’orientation qu’elle a imposés à ses homologues en vue du Sommet de Québec.

Ainsi, pour la première fois, les chefs d’État se réuniront par groupes de 10 en table ronde (sur l’environnement). Et les principales organisations seront invitées à présenter leurs réalisations. « C’est tout un changement de culture », affirme Monique Gagnon-Tremblay.

Un tel sommet a beau être réglé comme du papier à musique, il arrive que l’actualité vienne perturber ce bel ordre. « En 2002, la crise irakienne avait monopolisé presque toute l’attention », dit Abdou Diouf, secrétaire général de l’OIF, le vaisseau amiral de la Francophonie. « En 2006, c’était la guerre au Liban. Et je suppose qu’il se produira encore quelque chose… » Cette fois, la crise mondiale de la finance pourrait bien accaparer les discussions, surtout qu’Ottawa et Québec ont beaucoup insisté depuis deux ans sur l’importance du volet économique.

Les Sommets de la Francophonie sont souvent décrits comme des tribunes où l’on entend des voeux pieux. Il en sort pourtant des orientations importantes. Par exemple, le Sommet de Beyrouth avait fortement influencé la position des pays francophones notamment la France et le Canada sur la guerre en Irak.

Il en émerge aussi parfois des réalisations considérables. Le Sommet de 1987, aussi tenu à Québec, avait conduit à la création du très efficace Institut de l’énergie et de l’environnement de la Francophonie. Celui de Moncton, en 1999, avait mené à la création de l’Unité jeunesse, dont le mandat est de centraliser la communication par et pour les jeunes. Par exemple, on trouve dans le site Internet Portail jeunesse un tableau des offres et des demandes de partenariat. Vous vous intéressez à l’aide internationale et vous parlez le russe ? Il y a justement cette association russe qui cherche un jeune…

Lise Bissonnette, PDG de Bibliothèque et Archives nationales du Québec (BAnQ), attend beaucoup du Sommet de Québec. BAnQ a conçu et réalisé l’infrastructure informatique ayant mené à la création du Réseau francophone des bibliothèques numériques nationales. « Nous avons reçu un soutien énorme de l’Organisation internationale de la Francophonie, explique-t-elle, mais il faut convaincre les États membres de consacrer des ressources pour que la numérisation se poursuive. »

Non, Francophonie ne rime pas avec quétainerie. Ma visite du Campus numérique de l’Agence universitaire de la Francophonie, à Dakar, en 2005, a dissipé mes derniers doutes à ce sujet. Ce bel édifice rose, situé dans l’enceinte de l’Université Cheikh Anta Diop, était bourré de matériel dernier cri dont trois salles de vidéoconférence, les seules du pays ! J’y ai croisé des centaines d’étudiants en formation, mais aussi des professeurs, des chercheurs et quelques entrepreneurs locaux. On y a même créé le premier cours en français sur le droit du cyberespace.

« Nos campus numériques font faire un bond d’une génération technologique aux universités africaines », dit Bernard Cerquiglini, recteur de l’Agence universitaire de la Francophonie, fondée à Montréal en 1961. « Ce ne sont pas des cybercafés ! »

Ni ringarde ni poussiéreuse, la Francophonie, c’est un budget de 310 millions de dollars, des centaines de programmes sur la langue, l’éducation, la coopération, le développement durable , des milliers de réseaux internationaux. « C’est surtout une Francophonie rénovée », dit Abdou Diouf.

Cet ancien président du Sénégal (de 1981 à 2000) a coupé plus de 30 % des programmes de l’OIF depuis 2005 dans une tentative d’assainir les finances de l’institution et de la réorganiser. « Il est en train de faire une minirévolution », dit Clément Duhaime, administrateur de l’OIF et ancien délégué général du Québec à Paris. C’est à lui qu’incombait la tâche de faire ce grand ménage. « Notre plus gros problème est de loin la communication : personne n’est au courant de nos bons coups. » La liste est pourtant longue.

Parmi ces bons coups, on trouve le réseau de télévision TV5, la troisième chaîne généraliste en importance dans le monde, après CNN et MTV ! On compte aussi Médiaterre, la base de données environnementales en français la plus complète (une réalisation de l’Institut de l’énergie et de l’environnement de la Francophonie, dont le siège est à Québec). Il y a aussi le réseau des CLAC, composé de 215 libraires en milieu rural dans 17 pays : six millions de jeunes fréquentent chaque année l’un de ces Centres de lecture et d’animation communautaire, d’inspiration québécoise.

Autre grand succès, le plan de promotion du français dans l’Union européenne, créé en 2002 pour corriger le recul subit du français par rapport à l’anglais dans les années 1990. Environ 12 000 hauts fonctionnaires se sont inscrits à ses cours en 2007 seulement, en plus de quelques centaines de politiciens et de journalistes, et même quelques chefs d’État ! « Notre dernier sondage nous indique que les fonctionnaires ne sont plus gênés de s’exprimer en français dans les instances de l’Union européenne, ce qui était notre premier objectif », souligne Stéphane Lopez, directeur du programme. Il a également persuadé une douzaine d’instituts diplomatiques européens dans autant de pays d’offrir des cours en français. « Mais il faudrait une offensive tous azimuts auprès de l’ONU et de l’Union africaine, notamment », dit Stéphane Lopez, qui croit que ses méthodes s’immiscer dans les affaires de l’Union européenne en ce qui concerne la langue seraient transposables dans la fonction publique fédérale, pour peu que le Québec veuille agir en la matière !

Les succès de la Francophonie sont méconnus, voire ignorés, en grande partie parce que ses communications sont souvent emberlificotées. Il y a aussi que son organisation phare, l’OIF, s’est exposée au ridicule : sa naissance fut difficile et elle s’est longtemps cherché une vocation claire (voir l’encadré, p. 31). Par-dessus le marché, la Francophonie s’est mise en 1983 à admettre des pays à peine francophones dont la Macédoine, l’Albanie et la Bulgarie, au milieu des années 1990.

« Nous avons finalement compris que nous ne pouvons être tout pour tout le monde », dit Clément Duhaime. Depuis 2002, l’OIF a fortement resserré ses critères d’adhésion, qui sont davantage associés à la promotion ou à la défense du français. Suivant l’exemple de son prédécesseur, Boutros Boutros-Ghali, Abdou Diouf a créé une Francophonie plus militante, et capable d’agir politiquement quand la démocratie de certains pays membres est en danger en 2005, elle est allée jusqu’à exclure temporairement le Togo et la Mauritanie.

Les États francophones agissent de plus en plus souvent comme un bloc à l’intérieur de grandes organisations internationales : ils constituent un peu plus du quart des membres de l’ONU, près de 60 % des membres de l’Union africaine et la moitié des membres de l’Union européenne ! La Convention de l’Unesco sur la protection et la promotion de la diversité des expressions culturelles, une des grandes avancées diplomatiques de la décennie, découle en droite ligne de son combat pour le plurilinguisme. « Si nous avions été mauvais ou inutiles, les États ne se bousculeraient pas pour adhérer, et nous perdrions des membres », soutient Abdou Diouf.

Le Québec, qui en fut l’un des fondateurs, peut retirer beaucoup de l’existence de la Francophonie. D’abord parce que le fait français dans le monde donne à une petite société comme le Québec un effet multiplicateur, dont ne jouissent pas des nations de taille comparable (Suède, Danemark, Norvège, Finlande, Catalogne) seules au monde à maîtriser leur langue. De plus, c’est encore le seul forum international où le Québec siège aux côtés du gouvernement fédéral et agit en son nom propre. « La Francophonie donne aux Québécois la chance de peser sur les orientations qu’adoptent ses membres lors de prises de position collectives à l’ONU ou dans d’autres organisations internationales, dit Monique Gagnon-Tremblay. Ce n’est pas rien. »

Bernard Cerquiglini se désole que « le Québec ne contribue pas autant qu’il le devrait, alors qu’il a tant à gagner ». Son collègue Clément Duhaime, de l’OIF, est plus nuancé : « Il est toujours possible de s’améliorer, mais c’est nettement mieux actuellement qu’il y a trois ans. » Le Québec hausse de deux millions de dollars sa contribution à compter de cette année.

La Francophonie se débat actuellement à cause de budgets anémiques, qui n’ont pas augmenté depuis 15 ans et qui menacent de baisser depuis que le gouvernement français, principal bailleur de fonds, révise tous ses crédits budgétaires. Le secrétaire d’État français à la Coopération et à la Francophonie, Alain Joyandet, est très clair : « La France souhaite un financement plus diversifié de la Francophonie. »

Clément Duhaime doit donc faire des pieds et des mains pour trouver des solutions ingénieuses. Avec la Banque mondiale et l’ACDI, il est en train de financer de nouvelles bibliothèques rurales en Haïti. Avec le Commonwealth, il travaille à la formation de hauts fonctionnaires spécialisés dans la diplomatie commerciale.

Tout le monde s’attend à ce que le Québec en fasse plus. « La Francophonie, ce n’est pas seulement utile pour le gouvernement, dit Clément Duhaime. C’est profitable aussi pour les industriels, les éditeurs, les diffuseurs, les grandes entreprises. » Pourquoi n’y aurait-il pas un campus numérique Desjardins à Ouagadougou, un centre de formation en français des ministres européens commandité par Bombardier, une agence nord-américaine du livre, du disque et du film québécois ? « Il serait temps que les Québécois prennent la pleine mesure du potentiel que la Francophonie représente », conclut Clément Duhaime.

Jean-Benoît Nadeau est l’auteur de La grande aventure de la langue française, publiée aux éditions Québec Amérique.

Encadré(s) :

Pour en savoir plus

Deux ouvrages tout juste sortis des presses :

Pourquoi la Francophonie ?, collectif sous la direction de Louise Beaudoin et Stéphane Paquin, VLB éditeur.

Quel avenir pour la langue française ?, essai de Jean-Louis Roy, Hurtubise HMH.

Le poids du Québec

À deux reprises, la situation politique du Québec a failli faire avorter la création des Sommets de la Francophonie.

La Francophonie a une histoire compliquée. Dès 1953, le Québécois Jean-Marc Léger proposait la création d’une sorte de consortium d’États francophones. Mais la France de l’après-guerre est devenue allergique aux apparences de colonialisme…

Les négociations débutent en 1969 entre deux douzaines d’États, dont le Canada et le Québec ainsi que le Zaïre (une ancienne colonie belge appelée aujourd’hui République démocratique du Congo). Complication : le statut du Québec, auquel le Canada refuse qu’on attribue le titre d’État. Les Français rallient tout le monde en proposant un statut de « gouvernement participant ».

En 1970, on crée l’Agence de coopération culturelle et technique. Notez l’absence du mot « Francophonie ». Il faudra 25 ans pour qu’il apparaisse. Les États participants mettront 16 ans de plus à se réunir en un premier sommet. La cause ? La montée en force du mouvement indépendantiste suscite une querelle de drapeaux Québec-Canada, qui bloque tout. Finalement, le premier « Sommet des chefs d’État et de gouvernement ayant le français en partage » a lieu en 1986.

Au départ, cette organisation multilatérale ne faisait pas de la langue française son cheval de bataille : à la manière du Commonwealth, elle visait la coopération entre États par et non pour la langue française. En 1995, l’Agence est rebaptisée Agence internationale de la Francophonie. Puis, en 1997, le Sommet se crée un siège social politique à Paris, baptisé Organisation internationale de la Francophonie, dirigé par Boutros Boutros-Ghali, ancien secrétaire général de l’ONU. Il faudra attendre 2005 pour que ces deux organismes soient enfin fusionnés en une seule Organisation internationale de la Francophonie.