Les géants

Les géants, c’est comme ça qu’on devrait nommer les vieux. 

Photo : L'actualité

Il est beaucoup question des vieux. Des aînés, comme on les appelle, « vieux » étant considéré comme péjoratif. Parce que ce qui est vieux n’est pas valorisé. On aime le neuf. On aime ce qui brille. On aime le lisse. Le fripé, c’est défectueux. Bon à remplacer. À tasser.

Mon psy me parle au téléphone. Je l’ai appelé la veille parce que je faisais une crise d’angoisse. J’en fais souvent ces temps-ci. La tempête pogne dans ma tête. Ça a beau sonner comme le titre d’une chanson de Céline, ça sonne surtout l’alarme de mon être. Ma tête devient une tour de contrôle qui s’affole et je perds la perception de la réalité. Celle qui m’entoure. Qui ma foi, n’a pourtant rien d’affolant. C’est plutôt calme.

Il vérifie comment je vais. Non pas juste parce que c’est sa job, mais parce qu’il en a foncièrement quelque chose à faire. Il m’aime. Il aime ma vie. Cette vie qu’il suit depuis que j’ai 17 ans, comme un ruisseau, comme une histoire. J’ai toujours trop réfléchi ; enfin trop, j’ai toujours beaucoup pensé, j’ai toujours eu beaucoup de questions, j’ai toujours eu trop de mots. Je ne sais pas si c’est trop, mais ils sont là et ils sont beaucoup. Au mieux, ils veulent jouer avec moi, construire des mondes. Au pire, ils sont récupérés par le tourbillon fou de ma tête et ils bourdonnent comme des guêpes.

Mon psy les suit depuis longtemps. Il a 80 ans. Peut-être même plus. Je me fous bien du nombre de jours, l’arbre est vieux et c’est tant mieux. Comme nous avons besoin des vieux arbres. Comme nous avons besoin de les voir se dresser et se tordre. Ils sont là aussi dans le parc Laurier. Ils bordent un chemin qui, il y a 100 ans, naissait. Il était là avec ses petits arbres tout fluets. Et maintenant mon fils fait du vélo parmi les géants. Les géants, c’est d’eux que l’on a besoin. Les géants, c’est comme ça qu’on devrait nommer les vieux. Imaginez que l’on grandisse toute la vie. Comme poussent le nez et les oreilles. Imaginez qu’à 80 ans on fasse 2 m 50. Que les plus vieux soient les plus grands. Comme un gage de ceux qui ont toughé le plus longtemps.

On les verrait. Ils seraient parmi nous. Plus grands. Et la société devrait s’adapter au fil du temps. Au fil de notre temps.

Georges me dit que lorsqu’une bougie n’a plus de cire elle s’éteint, tout simplement. J’éclate de rire. J’éclate de rire parce que la simplicité de cette phrase est tout ce dont j’ai besoin. La mort est toujours là. On n’aime pas la voir parce qu’elle nous affole. Mais Georges qui a 80 ans parle de la mort, la sienne. Il en parle comme d’une liberté, je le sens. Comme d’une certitude et c’est de là que vient la liberté. La mort nous appartient. Elle fait partie de nous, elle est une preuve que l’on est là.

On entasse nos vieux, on met la mort au placard. On aime ce qui performe. Ce qui bande. On aime le fort. On confond tout. Le fort est dans les vieux. Le fort est dans ceux qui voient juste. Le fort est dans ceux qui ont appris. Ma mère sait faire pousser les hortensias. Elle les a observés. Elle sait tailler les arbres, elle sait faire ressusciter les plantes. Elle sait. Elle a appris. Mon père sait faire le risotto, il sait même faire le risotto plus rapidement qu’un Italien, parce qu’il est français et que les Italiens le font trop longuement. Il a appris.

Ces temps-ci, je m’assois dans ma cour et je regarde les arbres qui vont jusqu’au ciel et j’écoute au téléphone la voix de mon père et celle de Georges et celle de ma mère et celle de ma belle-mère et celle de mon beau-père. J’écoute les arbres. J’écoute ce qu’ils savent parce qu’ils me rassurent. J’entends leur voix et ils sont la preuve que l’on passe à travers les tempêtes. Et même quand les marins souffrent et même quand les capitaines doutent, ils tiennent le pont.

J’écoute ceux qui savent que les jours passent.

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Merci ça fait du bien de vous lire, je viens juste de changer mon vieux logiciel 71.9 pour la nouvelle version 72.0 et ça va bien de ce côté, maintenant il faut que m’occupe du matériel. Je cherche une nouvelle version du matériel.

Votre texte me fait penser à Vigneault:
« un vieux pommier ne donne pas de vielles pommes »

Votre texte me fait songer aux grands arbres de la côte ouest qui ont plus de 1 000 ans et qui ont grandi à des hauteurs phénoménales (presque jusqu’à 100 m.). Quand je vivais sur la côte ouest, j’allais me recueillir dans les dernières forêts anciennes du continent et c’était comme se trouver dans une cathédrale pour se retrouver. Certains de ces anciens étaient là quand la peste noire a frappé l’Europe et on me dit que certains étaient là quand Jules César a franchi le Rubicon.

La plupart de ces anciens étaient là quand Cristobal Colón a touché terre sur la grande tortue et a « découvert » un continent. Malheureusement, la plupart de ces géants ont été abattus par l’égoïsme des arrivants, des colons. L’enfer continue pour ces géants et il est probable que nos petits-enfants ne pourront jamais sentir la grandeur de ces forêts anciennes, abattus sur l’autel de l’avarice capitaliste. Certains diront que les peuples autochtones abattaient ces grands arbres mais je leur dirai que très peu, car ils prélevaient des planches des grands cèdres anciens pour constuire leurs grandes maisons et ces arbres sont encore là aujourd’hui (on les appelle les arbres modifiés culturellement, en anglais CMT), portant la trace des ancêtres qui savaient respecter une nature qui les nourissait et les protégeait.

Notre civilisation traite les vieux comme elle traite la nature, oubliant que s’ils ratatinent phsysiquement, leur cerveau lui porte le fruit de l’expérience de quelques générations et de plusieurs décennies, des fois un peu confus s’il a été victime de démence. Merci de partager votre pensée, on croirait voir la lumière au bout du tunnel.

Bonjour Mme Léa, je viens de lire votre texte et il est magnifique. Vous êtes une personne brillante, très sensible et cela rend vos textes d’une grande profondeur. Compte tenu de vos qualités personnelles je vous ai choisi pour répondre à une question qui me turlupine. Surtout ne le prenez pas personnel je veux seulement comprendre car c’est une pratique généralisée. Pourquoi mettre un mot anglais dans votre texte? Vous écrivez magnifiquement bien en français (mieux que moi) et qu’est-ce que le mot « toughé » peut bien apporter de plus? Je fais parti des géants et j’aimerais comprendre. Merci et je vous souhaite de conserver votre belle sensibilité notre monde en a besoin.

Merci.J’ai beaucoup aimé vous lire.Ça fait du bien.Surtout aujourdhui…..j’aurai 71 ans en mai prochain.Merci encore.

J’ai beaucoup aimé le texte de Mme.Streliski du 21 avril 2020: c’est ça être un ( sage) dans le sens qu’on fait rire nos enfants et surtout les petits enfants , Nous leurs transmettons ce que nous sommes,notre vécu et surtout en ses temps difficiles l’espoir.

Vous êtes une poète dans l’âme madame Stréliski, et vous ne le savez peut-être pas. Et pour être équilibrée autant que vous, tout le monde devrait avoir un ¨psy¨.
Et comme dit monsieur Grant avec qui j’ai parfois des accrocs ¨intellectuels¨ à l’occasion, « un vieux pommier ne donne pas de vielles pommes »… d’un grand ami de Gilles Vigneault, notre grand Félix Leclerc national.
Un vieux, c’est comme un grand arbre; il vous rafraîchit de son ombre l’été, vous protège des grands vents d’automne et vous réchauffe du froid l’hiver dans son ultime utilité.

Sigmund Freud, ce fameux psychanalyste Viennois qui exerçait son art dans la première moitié du 20ième siècle avec un certain succès ; il estimait que l’inconscient n’avait pas d’âge ; cet attribut propre de l’inconscient revêt une certaine importance dans cette technique du « transfert » décrite par Freud dans ses écrits et par d’autres professionnels qui ont suivi.

Cette chronique de madame Stréliski avec les commentaires qui s’en suivent ; tout cela illustre de belle façon comment l’expression aveugle de l’amour et les débordements instables de l’inconscient fonctionnent et se propagent dans la vie de tous les instants.

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