Les générations s’affichent

L’idée de « génération » peut déplaire à ceux qui n’aiment pas se sentir les coudes, mais c’est un concept fécond pour décrire les individus réunis par le hasard de la naissance et de la géographie. La génération des « humanités classiques » d’après-guerre n’était pas celle de l’Exposition universelle de 1967 ; les filles et garçons des rêves référendaires perdus ne pouvaient avoir la sensibilité de ceux qui atteignaient l’âge adulte entre le bogue de l’an 2000 et l’accession de Barack Obama à la Maison-Blanche.

Pour décrire ces derniers, Nicolas Langelier, auteur et journaliste, a réuni avec perspicacité 40 créateurs et observateurs dans Quelque part au début du XXIe siècle. Les morceaux choisis sont autant de « cartes postales » qui se présentent sous forme de nouvelles, d’essais, de poèmes, de photographies et d’œuvres graphiques, certaines déroutantes, d’autres touchantes, dressant ainsi un rare inventaire de la sensibilité jeune contemporaine.

Comment qualifier cette génération qui ne connaît plus de frontières, qui à 30 ans a parcouru le monde, séjourné à l’étranger, trouvé ou perdu l’amour, publié des romans, répandu la ferveur écolo, joué au théâtre, tourné dans des films, élevé des enfants, et en quoi est-elle différente des générations québécoises précédentes ? Elle est « globalisée », mondialisée, numérisée.

Le travail de Nicolas Langelier est une coupe unique dans le vif de la société québécoise. Difficile de citer la participation exceptionnelle de celui-ci ou celui-là, car les 40 auteurs nous offrent chacun à leur manière une musique originale. Mais il saute aux yeux que certains affirment déjà style et talent.

Je serais sociologue, j’y puiserais la matière d’un essai sur des êtres à la fois libres et paniqués, « non conformistes mais conventionnels, individualistes mais ultra-connectés », qui ne sauraient se passer de réseaux sociaux virtuels ou d’images et de jeux numériques. S’ils évoquent parfois avec nostalgie le 20e siècle, cela n’a rien d’étonnant : la première décennie du 21e était à peine entamée que New York flambait sous le terrorisme, et elle n’était pas terminée que la structure financière tombait en poussière sous la cupidité.

Dans un autre registre, Annie Ernaux a peint le portrait d’une génération qui a traversé une grande partie du 20e siècle. On referme Les années avec la certitude d’avoir assisté à la naissance d’un nouveau genre littéraire : la biographie « collective ». Habituellement, ceux qui racontent leur vie se prennent pour une planète autour de laquelle tourne l’univers. Annie Ernaux sait que nous habitons une galaxie. Avec la modestie de quelqu’un qui a compris que le temps et l’histoire ne lui appartiennent pas en propre, elle raconte ce qu’elle a partagé avec ses concitoyens durant 68 ans.

Née dans une famille modeste à Lillebonne, en France, pendant la Deuxième Guerre, Annie Ernaux n’a aucune difficulté à évoquer « l’Histoire » telle que vécue par la classe moyenne. Elle ne se sent pas au-dessus des gens, elle nage avec la foule. Insensiblement, sous sa plume, sa génération cède la place aux suivantes, les souvenirs de la guerre et de la résistance sont remplacés par l’appétit de modernité, la discussion n’évoque plus les héros, mais elle s’enflamme autour de la table à propos des avantages d’une machine à laver ou d’un ordinateur. Chez les jeunes, peu à peu, « la profusion des choses cachait la rareté des idées et l’usure des croyances ».

On pense en lisant Les années à ce beau roman de Georges Pérec, Les choses (1965). L’essai d’Annie Ernaux a cependant plus d’ampleur, peut-être parce qu’il ne s’agit pas d’une fiction, mais du récit d’un témoin qui ne juge ni ne moralise. L’auteure tenait un journal intime et a su utiliser des sources d’archives qui lui ont permis de composer une autobiographie nous englobant tous.

Ce qui est passionnant, aussi, c’est de prendre conscience que chacun de nous expérimente un temps unique. Ceux qui vivaient dans les années 1950 ou 1960 ignoraient la façon de qualifier leur époque, car comment dire l’esprit du temps quand on l’habite ? Chaque génération possède ses propres couleurs, et Les années comme Quelque part au début du XXIe siècle nous aident joliment à les reconnaître.

Quelque part au début du XXIe siècle, sous la direction de Nicolas Langelier, La Pastèque, 167 p., 29,95 $.
Les années, par Annie Ernaux, Gallimard, 242 p., 29,95 $.

Passage
« Le rideau tombe lentement sur les années 2000. Bientôt, il sera temps d’éteindre les lumières et de fermer la porte derrière nous, emportant nos souvenirs et nos cicatrices, quelques chansons particulièrement mémorables et beaucoup trop de photos numériques. »
Nicolas Langelier