Les guerrières sortent de l’ombre

Pendant plus d’un siècle, des archéologues ont tenu pour acquis que l’occupant d’une célèbre tombe était de sexe masculin, du simple fait qu’il était enterré avec de l’équipement militaire. 

Photo : Daphné Caron

Le squelette est celui d’un grand guerrier viking. Dans sa tombe, mise au jour à la fin du XIXe siècle à Birka, en Suède, on a découvert tout un arsenal : une épée, une hache, une lance, des flèches capables de percer une armure, un couteau de combat, deux boucliers, les ossements de deux chevaux entiers. S’y trouvaient aussi un plateau de jeu et un ensemble complet de pièces, convenant à une personne ferrée en stratégie militaire.

De toute évidence, on a affaire à un officier militaire de haut rang, quelqu’un qui a mené des troupes au combat, il y a un millier d’années, quand la société viking dominait le nord de l’Europe.

Si vous avez en tête l’image d’un grand gaillard barbu, détrompez-vous : des travaux récents montrent hors de tout doute que cet homme de guerre était, en fait, une femme.

Pendant plus d’un siècle, des générations d’archéologues ont tenu pour acquis que l’occupant de cette célèbre tombe, connue sous l’appellation de Bj 581, était de sexe masculin, du simple fait qu’il était enterré avec de l’équipement militaire. Les guerrières vikings qui figurent dans des écrits du Moyen Âge étaient largement considérées comme des créatures de légende, à ranger dans la catégorie des amazones et des walkyries.

Affiliés aux universités d’Uppsala et de Stockholm, en Suède, l’archéologue Charlotte Hedenstierna-Jonson et ses collègues viennent de démolir cette version des faits. Leur article, publié en septembre dans la revue American Journal of Physical Anthropology, illustre à quel point nos idées préconçues sur les rôles sexuels peuvent teinter nos perceptions de la réalité objective. Même dans des recherches savantes.

D’autres avaient déjà remarqué que ce squelette avait quelque chose de curieux, pour un guerrier. Dès les années 1970, une première analyse ostéologique avait soulevé la possibilité que les os, plutôt fins, puissent être ceux d’une femme. Mais l’hypothèse ne s’était pas imposée. Il a fallu que l’équipe suédoise emploie des tests génétiques pour l’établir avec certitude.

Les chercheurs ont prélevé deux fragments d’ADN sur le squelette, l’un dans une canine, l’autre dans un os du bras. Les analyses ont révélé la présence de deux chromosomes X et aucune trace du chromosome Y — la preuve que la tombe Bj 581 abritait une femme, « le premier cas confirmé d’une guerrière viking haut gradée », écrivent les scientifiques. Mais peut-être pas le dernier : il existe 3 000 tombes à Birka, une ancienne ville viking d’importance, et seulement le tiers ont été excavées.

La controverse ne s’est pas dissipée pour autant. Si le sexe de la défunte ne fait plus de doute, tous les scientifiques ne sont pas convaincus qu’elle était bel et bien la grande conquérante que les chercheurs suédois voient en elle. Comment savoir si les armes lui appartenaient réellement ? Peut-être les avait-elle reçues en héritage, ou peut-être ces objets reflétaient-ils le statut de sa famille et non le sien. Pourquoi n’y a-t-il pas sur les os des marques de blessures qu’une guerrière de sa trempe aurait forcément subies ? Et peut-on vraiment se fier aux méthodes des archéologues qui ont déterré les ossements dans les années 1880 ?

Or, comme le soulignent les chercheurs dans leur article, de telles objections n’ont été soulevées qu’à partir du moment où on a su que cette personne était de sexe féminin. Tant qu’on a cru qu’il s’agissait d’un homme, son identité de militaire apparaissait comme une évidence, vu le matériel enfoui à ses côtés. « L’interprétation des objets funéraires n’est pas simple, reconnaissent les auteurs, mais elle devrait se faire de manière semblable, indépendamment du sexe biologique de l’individu inhumé. »

Ce n’est pas la seule découverte qui met en lumière les présupposés sexistes qui se cachent derrière certains dogmes de l’archéologie.

On a longtemps présumé, par exemple, que les femmes préhistoriques, dans les plus anciennes sociétés agraires, étaient reléguées aux tâches domestiques. Mais c’est tout le contraire. Elles participaient aux travaux agricoles avec une telle intensité que les muscles de leurs bras étaient plus développés que ceux des athlètes féminines d’aujourd’hui, selon des analyses d’ossements publiées en novembre dans la revue Science Advances. Le labeur des femmes a été un moteur essentiel de la croissance des économies de la planète, jadis comme à l’heure actuelle.

Loin d’avoir été des figurantes de l’histoire, à toutes les époques des femmes ont bûché, lutté, fait des gestes héroïques, peint des chefs-d’œuvre, conçu des inventions révolutionnaires, changé le cours du monde. Mais elles n’ont pas toujours obtenu la place qui leur revient dans notre mémoire collective. Vivement qu’on les déterre !

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11 commentaires
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Pas sûr que déterrer des guerriers, femmes ou hommes, soient un réel progrès pour l’humanité.
Ce que l’homme a teinté de violence n’est pas moins violent entre les mains des femmes.
Pas sûr…

J’en conviens, M. Daganau. Cependant, admettez qu’il est cocasse de constater le manque d’impartialité de nos scientifiques!

@ Christine Poirier:

Pas étonnant. Ça fait des lustres que l’on tente (surtout les féministes) de nous convaincre que la femme est très…très différente de l’homme; elle est plus à l’écoute des autres, plus généreuse, plus douce et conciliante, plus pacifiste, (l’autre façon de gouverner, etc… etc…) et, à ce que je sache, nos scientifiques ont tous grandi sur Terre et ont été très certainement influencés par ces sempiternels stéréotypes.

Finalement, on a ici la preuve qu’elles ne sont pas vraiment distinctes et éloignées des hommes et que dans les mêmes circonstances, elles réagissent de la même façon.

J’ai hâte de voir ce type d’analyse répétée sur les autres tombes inhumées pour avoir une meilleure idée du pourcentage de femmes. Celle-ci n’est peut-être qu’une rare exception. Comme elle ne présente pas de blessures de guerre, peut-être n’agissait-elle que comme commandant, à l’arrière des troupes.

De plus, pour être guerrière, il faudrait qu’elle soit stérile, lesbienne ou asexuelle. À la moindre relation sexuelle, elle a bien des chances de devenir enceinte, ce qui diminuerait énormément sa capacité de combattre. Et pour rester une guerrière après un accouchement, il lui fallait probablement se débarrasser du bébé.

Oui les archéologues ont des préjugés, mais ici ils sont basés sur la biologie, celle de la femme, et sa capacité d’enfanter.

À cette époque les généraux étaient en avant des troupes et non derrière et en sécurité comme aujourd’hui. Il s’agit plus vraisemblablement d’une reine Viking.

À ma connaissance l’histoire purement objective n’existe pas. C’est surtout un moyen de comparaison. Plus on remonte loin dans le temps et plus on accroit les risques d’erreurs ou ce sont divers interprétations qui se trouvent erronées. Les études anthropologiques auxquelles l’archéologie est rattachée, toutes ne sont pas exemptes de confusion, voire d’hérésies, de stéréotypes ou bien observent des clivages idéologiques qui varient avec le temps, les continents, les cultures ou des intérêts purement politiques, religieux ou économiques.

Ainsi les Russes par exemple ne manquent-ils pas de reconnaître aux femmes leurs qualités dans tous les domaines. Leur histoire est faite de femmes qui se sacrifient, s’illustrent et se couvrent de gloire au combat comme les hommes. Le mot même de russe (initialement : « rus ») désigne ces peuples nordiques que nous appelons communément « viking » lesquels ont contribué à la fondation de cette contrée et tant d’autres contrées de par leurs connaissances en navigation.

Le fait que ces peuples initialement originaires de Scandinavie aient toujours conquis par les armes toutes les régions dans lesquelles ils se sont installés. Tout cela ne se vérifie pas par les faits. C’est un phénomène relativement court dans le temps, accentué par la dislocation de l’Empire de Charlemagne à la même époque.

Les peuples nordiques étaient plus originellement des peuples marchands qui avaient conquis les mers et les voies fluviales au même titre que les Phéniciens soit dit en passant. Leur réputation de raiders est plutôt liée à l’hostilité de régions qu’ils avaient auparavant déjà traversées.

Cette redécouverte archéologique des fouilles de Birka, pose dans les faits des questions plus complexes sur l’organisation sociale de ces populations et sur l’organisation spécifique de cette ville et de son archipel. Le fait que ces populations aient été partout dominées par les seules figures emblématiques de leurs rois, semble peu probable pour la simple raison que le caractère aussi nomade et colonisateur de ces peuples implique qu’ils se soient en diverses occasions déplacés avec bétail, provisions, femmes et enfants.

De plus les Vikings Danois, Suédois ou Norvégiens ne forment pas une entité homogène. Il y a possiblement des particularités locales qui ne sont pas évidentes à définir. Birka plus encore est un carrefour commercial. Le Vikings de cette région commercent aussi loin qu’avec les Byzantins qui en contrepartie implantent aussi leur religion (chrétienne orientale), des échanges se font même avec la péninsule arabique.

Les fouilles de Birka, Hovgården et les tombes de l’île de Björkö permettent aussi de trouver de semblables artefacts venus de toutes parts ; tout cela démontre également de la pénétration du christianisme dans la région. Les convertis au christianisme sont ensevelis, tandis que les vikings usuellement ont recours à la crémation. Ce qui donc pose toujours des interrogations sur la position sociale exacte et la religion que pratiquait cette hypothétique guerrière.

Une partie de ces populations nordiques étaient déjà présentes depuis l’ère romaine et probablement même avant, sous d’autres appellations. La légende guerrière a commencé à se forger dans les premiers siècles de notre ère lorsque les barbares ont fait trembler Rome. Le Goths avaient des origines germaniques et d’Europe centrale, leur langue s’apparente aussi par plusieurs aspects au vieux norrois (langues scandinaves).

Goths et Vikings se rattachent au germanisme, la différenciation viendrait plutôt du fait que ce sont les populations les plus nordiques qui ont résisté le plus longtemps au christianisme. Leur panthéon est également fait de divinités tant masculines que féminines.

L’adhésion au christianisme transforme le statut social des hommes et des femmes dans un ordre commandé par un seul ordre divin.

Ces fouilles archéologiques qui sont loin d’avoir encore révélées tous leurs secrets ouvrent ainsi la porte à toutes formes de questionnements, quant à la hiérarchisation notamment des sociétés en apparence primitives. Les choses sont possiblement plus nuancées qu’on ne le croit pour une multitude de civilisations.

— N’est-ce pas le propre de toutes sciences d’être un travail toujours en progression ?

Malgré toutes ses prétentions, la science n’est pas objective. Normal elle est faite pas des êtres humains après tout. Même si la science est basé sur les données expérimentales. L’interprétation des données est subjectives.

Avant l’arrivée des Romains , la culture celte mettait de l’avant la femme forte et capable . Chez les Celtes la femme guerrière était une réalité et dans littérature des noms accordés aux hommes comme chef de clan certain étaient en fait des femmes ..
Prenons Boadicée par exemple montée à la tête de son clan et combattue les Romains comme étant la chefe ..

C’est avec l’invasion romaine et la venu de la culture machiste méditerranéenne que la place de la femme dans la culture celtique à disparue , disparue même de bien des façons chez beaucoup de peuples Nord européen … par la suite les Romains ont laissé place à une église toujours issue de la culture méditerranéenne, l‘église chrétienne que l’oeuvre de la soumission de la femme s’est poursuivie et que les traces qui donnaient une place forte aux femmes s’est pratiquement entièrement effacées … Ou pire encore , des histoire complètement remanié dans la but d,enlever cette image de la femme forte à tout prix

Mais le déchiffrage de l’écriture oghame et de certains autres écrits ont finis par remettre le nom de bien des femmes héroïques de cette époque lointaine de l’avant, mais il n’est reste pas moins qu’historiquement les peuples du nord de l’Europe , que ce soit les Pictes , les Celtes les scots comme les Goths et cie avaient pour culture sur les femmes un autre regard que le regard machiste venu des rives de la méditerranée et au-delà …

Donc avec un peu de connaissance en la matière , il ne surprend nullement qu’une tombe viking met à l’honneur une femme guerrière ..

Aussi
Dans les religions du nord , les femmes on une place importante , Morigane déesse de la mort implacable et insoumise capable de mettre toute âme à sa guise par sa force et sa ruse , elle est représentée par des corbeaux , 3 corbeaux …… Il y a bien d’autres femmes de ce type existent dans les mythologies nordiques

Les guerrières ne sortent pas toutes d’outre-tombe. On en voit rôder avec de drôles d’attirails encore aujourd’hui.

Plutarque rapporte une anecdote, dans sa Vie de Marius, au sujet de la bataille d’Aix (-102), où des femmes armées garnissent l’arrière-garde de l’armée teutonne, chargeant indistinctement les fuyards de leur camp et les Romains qui les poursuivent. Considérant d’une part que les Germains, à l’instar des Gaulois (et peut-être des Vikings, après tout), avaient l’habitude d’emmener avec eux femmes et enfants à la guerre, et d’autre part que Plutarque a rédigé cette ‘Vie’ deux siècles à peine après les faits décrits, à partir de sources de première main, on peut raisonnablement penser que cette anecdote s’appuie sur un fond de réalité.

Malinowski a écrit que les légendes naissent du contact avec des réalités inaccoutumées, qui ouvrent des perspectives sur le passé historique. Les témoignages rapportant la présence de femmes dans telle guerre ou tel combat ne sont pas si rares. Mais il faut se garder d’en tirer des conclusions excessives. Si les exemples de femmes guerrières ne pleuvent pas, ce n’est pas parce que les hommes les ont tus, mais parce qu’ils ne sont pas courants. Il n’y aura pas de révolution en cette matière.

J’avais hâte que votre article soit accessible grand public (sans frais d’abonnement) pour avoir le plaisir de le partager sur ma page facebook. C’est fait. C’est très révélateur.