Les hommes aussi en arrachent

Les hommes sont moins nombreux que les femmes à se dire affectés psychologiquement par la crise. Mais ça ne signifie pas qu’ils vont bien pour autant.

Illustration : Mireille St-Pierre

« Papa, qu’est-ce qu’il a, ton ongle ? Y est bizarre…
— Ah, ça ? C’est rien. C’est juste un p’tit bobo.
— Ark ! C’est dégueu ! Maman !
— Arrête, là… Ça va guérir tout seul. »

Il n’y a pas meilleur exemple pour illustrer le rapport des hommes à leur santé que cette publicité sur la mycose des ongles diffusée (trop souvent au goût de certains) dans les dernières années. C’est du moins l’avis de Philippe Roy, professeur à l’Université de Sherbrooke et expert du bien-être et de la santé au masculin. « Tout est là », dit-il. La minimisation du problème, la pensée magique que ça va s’arranger tout seul. « Pour être un vrai gars, tu dois montrer que la santé, ça ne t’énerve pas. Ce sont les femmes qui s’occupent des soins. Pour que les gars se rendent à l’hôpital, il faut que ça saigne et que “toute” pète. »

Dans les enquêtes statistiques, les hommes signalent toujours moins de maladies physiques et psychologiques, et la pandémie ne fait pas exception. Par exemple, 24,3 % des femmes affirment souffrir d’anxiété ou de dépression liées à la COVID, contre 19 % des hommes, selon une enquête réalisée par des chercheurs de l’Université de Sherbrooke en septembre dernier. Pourtant, eux aussi ont été nombreux à perdre leur job, à vivre des tensions familiales, à composer avec l’incertitude, à côtoyer comme jamais la mort et la maladie. 

Les études basées sur l’autoévaluation sont à prendre avec un grain de sel, nuance Gilles Tremblay, professeur à l’École de travail social et de criminologie de l’Université Laval. Les hommes reconnaissent plus difficilement leurs tourments physiques ou mentaux, en bonne partie parce qu’ils sont encouragés très jeunes à « avoir la couenne dure », soutient le spécialiste de la construction du genre et de la santé masculine. « À peine sortis des couches, on les incite à être autonomes, à ne pas pleurnicher. Endurer la douleur en silence devient rapidement associé, dans leur esprit, à une preuve de leur virilité. Ils font semblant d’être capables, alors qu’au fond, des études montrent qu’ils vivent une grande anxiété. » Au Québec, le taux de suicide est d’ailleurs trois fois plus élevé chez les gars.  

Heureusement, le stéréotype du preux chevalier tend à s’effacer au profit d’une conception plus fluide de l’identité sexuelle. Mais il n’est pas complètement disparu. « Les hommes de 35 ans et moins ont plus de facilité à exprimer leurs émotions que les aînés, mais ils sont toujours aussi réticents à consulter un professionnel, en particulier en santé mentale », dit le chercheur Philippe Roy. Quand ils appellent à l’aide, il est souvent minuit moins une.

L’expert en prévention du suicide s’inquiète du fait que la pandémie ait restreint l’accès aux espaces de socialisation privilégiés par les hommes, comme les lieux de travail, les centres commerciaux, les cafés. « Ces endroits jouent un rôle très important pour chasser l’isolement. Les hommes sont deux fois plus nombreux que les femmes à n’avoir aucun confident. »

Ce qu’il faut surveiller en ce moment, ce sont les signes d’irritabilité et d’agressivité, qui témoignent souvent de la dépression au masculin. « Plutôt que de pleurer ou de se replier sur eux, les hommes ont tendance à avoir la mèche courte, remarque Gilles Tremblay. Certains peuvent même devenir violents, et ce sont souvent leurs proches qui écopent. »

La forteresse n’est heureusement pas impénétrable. « On dit que les hommes ne parlent pas, mais c’est faux. J’ai des heures d’enregistrement pour le prouver », témoigne Philippe Roy, qui mène des entrevues qualitatives auprès d’agriculteurs, un groupe particulièrement à risque sur le plan psychologique. Selon lui, tous les hommes parlent, à condition qu’on emprunte parfois des chemins de traverse. « Au lieu d’aborder directement leur détresse, mieux vaut leur demander comment ils s’adaptent au stress, par exemple. »

De plus en plus de professionnels de la santé connaissent ces techniques de communication, grâce au programme Intervenir auprès des clientèles masculines, mis sur pied il y a 20 ans par Gilles Tremblay et son collègue Pierre L’Heureux. Parmi les stratégies les plus importantes, en particulier en cette période de crise : aller à la rencontre des gars, car la plupart ne se manifesteront pas d’eux-mêmes. Appeler cet ami dont l’entreprise est en faillite. Cet autre en rupture amoureuse. « Lors de la crise du taxi en 2019, qui avait mené à des suicides, des intervenants sont allés voir les chauffeurs sur le terrain pour les sensibiliser à la demande d’aide, et bon nombre s’en sont prévalus, raconte Gilles Tremblay. On fait la même chose maintenant dans les usines en voie de fermeture et dans le milieu agricole. Quand c’est facile d’accès, les hommes répondent à l’appel. »

Besoin d’aide ? Contactez la ligne québécoise de prévention du suicide, accessible en tout temps, au 1 866 APPELLE (1 866 277-3553) ou la ligne d’intervention psychosociale au 811. Des ressources sont également proposées sur le site Comment parler du suicide.

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Il faut absolument s’enlever de la tête « qu’un homme,c’est capable d’en prendre » Moi en tout cas,je ne me reconnais pas dans cette façon de voir les choses.Il y a cette tendance à associer l’homme à la force physique pour soutenir cette pensée magique. Et on découvre malheureusement par « magie » qu’un homme s’est enlevé la vie parce qu’il n’était plus capable d’en prendre,mais alors il est trop tard… Je peux dire sans me tromper qu’il y a beaucoup plus de ressources pour les femmes que pour les hommes ce qui est pour moi un non-sens.Mais quand un homme est prêt à se confier,encore faut-il qu’il trouve une oreille attentive et non se faire dire qu’il doit s’endurcir puisqu’il porte sur lui la responsabilité financière de la famille. Il y a beaucoup de chemin à faire afin de mieux comprendre la réalité masculine tout comme on s’attend des hommes qu’ils comprennent la réalité féminine.

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Je suis peut-être vieux jeu, mais je crois sincèrement que tout est dans l’équilibre. Il y a tout un monde entre ¨ un homme, c’est capable d’en prendre¨ et ¨un homme, ça doit pleurer… comme une madeleine¨ !
Sommes-nous obligés d’agir et réagir comme une femme pour prouver qu’on est un homme. Je ne crois pas non.
Du côté ¨féministe¨, on cherche à trouver des ¨femmes modèles¨ pour nos jeunes filles afin qu’elles prennent conscience de leurs capacités à se développer et prendre leur place.
De l’autre côté, on cherche à faire disparaître ces images d’hommes modèles et imposer à nos jeunes garçons des images plus douces, plus féminines que masculines.
N’y a-t-il pas un juste milieu à atteindre qui fasse en sorte que nos garçons deviennent de vrais hommes sans pour autant devenirs des blocs de pierre et nos filles de vraies femmes sans devenir revanchardes ?
Pour parler des cultivateurs, selon moi, je crois que ¨ leur gros problème¨ c’est beaucoup plus une question de ¨solitude¨ implacable. Quand tu passes 10 à 12 heures seul sur ton tracteur ou dans la grange 12 mois par année, il y a de quoi rendre fou, et ce ne sont pas les moyens de communications qui vont remplacer les contacts humains directs.
C’est mon simple point de vue.

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Bof, l’article, c’est un bel effort, mais ce n’est pas assez. Même quand un article essaie de prendre le point de vue des hommes, il faut minimiser leurs problèmes!

Dans l’autre article du même jour, la COVID c’est « le fardeau des femmes ». Sauf pour le fait que les 2/3 des morts de la COVID mondialement sont des hommes… mais bon, quand on est mort on a pas de « fardeau », j’imagine.

Le reste de l’article contient les clichés habituels. Si les hommes vont mal, c’est « de leur faute » parce qu’ils n’en parlent pas assez. Mais avez-vous déjà pensé que les hommes ne parlent pas parce qu’ils ne sont pas écoutés? Que leurs problèmes sont systématiquement moins bien reçus? Les deux articles l’illustrent assez bien, il me semble.

Les hommes en détresse sont potentiellement « violents », donc dangereux. À part le fait que c’est encore « blâmer la victime », si c’est le cas, pourquoi on ne met pas beaucoup, beaucoup plus d’efforts sur la santé des hommes? C’est sauver deux fois plus de vies! Mais non, bien que les 3/4 des victimes de suicide soient des hommes, on doit se contenter de campagnes « neutres »… il faudrait quand même pas « genrer » le problème. Mais bon, c’est peut-être mieux comme ça, ils vont simplement se faire dire que c’est « de leur faute » s’ils ne parlent pas assez.

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