Les jours liquides

David Desjardins voulait écrire cette chronique pour les gens plus seuls que seuls devant l’adversité. Celles et ceux pour qui la crise s’ajoute à un drame intime, et qui sont désormais, en plus, privés du réconfort dont ils auraient besoin.

Photo : Daphné Caron

La vie est soudainement devenue soluble. Tout ce qui compose la normalité s’est dissous comme du sel dans le bain froid de la pandémie où nous avons été immergés de force.

Les préoccupations d’autrefois sont rendues caduques par l’urgence de freiner un virus que nous avons vu envahir un pays après l’autre, impuissants. En même temps, la nation est soudée derrière les recommandations d’un État dont les citoyens, même les plus cyniques, retrouvent tout à coup la pleine pertinence.

Il n’y a plus d’autre sujet qui vaille. Depuis des semaines, les romans me tombent des mains. J’oublie les films que je regarde. Toutes les discussions reviennent à la pandémie, sans cesse. L’actualité est consumée par la chose.

On fera toutes les comparaisons historiques possibles, je n’en vois pas d’équivalent de mon vivant, à 45 ans. Même les attentats du World Trade Center n’ont pas eu cette force d’impact, parce qu’ils n’ont pas aussi totalement modifié notre quotidien, nos familles, notre rapport aux autres. Ne serait-ce que dans l’espace, où l’on mesure désormais la distance qui nous sépare de notre prochain en mètres.

La menace n’a pas de religion, pas de couleur de peau, pas d’origine ethnique. Sauf peut-être dans une partie des États-Unis (où le clivage politique et un président enfiévré par son égo sont parvenus à faire de la crise une affaire d’allégeance), il n’y a plus moyen de fédérer la peur des uns envers les autres.

Il y a toujours des privilèges. Comme celui d’avoir assez d’argent pour traverser la crise même si on y laisse son boulot. Mais être Blanc et bien né ne suffit plus pour être épargné.

Il y a une immense cruauté dans cette crise. Parce que des milliers de drames personnels sont également dissous dans la vague d’effroi qui nous submerge.

Des familles cloîtrées qui, au bout d’une semaine, se demandaient si elles arriveraient à s’endurer encore longtemps de la sorte. Des écoles, des rencontres sportives, de la culture, des économies complètes mises sur pause.

Des vies non pas dans le coma, mais dans les limbes. Parfois en proche banlieue de l’enfer pour les milliers de mis à pied, de futurs clients de syndics de faillite.

Cela a tout de même des avantages. Notamment le fait de ramener à leur niveau d’importance réelle les banalités qui encombrent habituellement nos esprits.

Si les réseaux sociaux sont encore le théâtre d’une course à la performance pour qui lira tous les livres et fera tous les push-ups imaginables en se lançant mille défis pour tromper l’ennui, ils reprennent aussi une forme plus humaine, de nombreux groupes voués à l’entraide ayant vu le jour. Pour une fois, l’équilibre semble rétabli dans ce monde parallèle qui sert désormais à « cinq à septer », à souper en famille virtuellement. Des choses que nous aurions autrefois raillées — moi, en tout cas —, mais qui soulignent l’importance du réseau social que tisse la technologie sous-jacente, par-delà ses desseins réels d’embrigadement.

Il y a cependant une immense cruauté dans cette crise. Parce que des milliers de drames personnels sont également dissous dans la vague d’effroi qui nous submerge.

Dans toute cette folie, j’ai presque oublié de prendre des nouvelles d’un ami qui se faisait opérer pour un cancer quelques jours avant le confinement. Il a mon âge, nous avons fait notre secondaire ensemble et joué dans le même groupe de musique. Les nouvelles ne sont pas bonnes. Et le voilà en plus privé de visites d’amis. La pandémie a relégué sa tragédie au second plan.

Il y a toutes ces femmes, aussi, ne quittant plus le logement qu’elles partagent avec un homme qui les traite mal, qui sont soumises à tout le spectre imaginable des violences. Des enfants subissent le même sort.

Dans ce contexte où chacun cherche à sauver sa peau, on n’a pas besoin d’attendre que les vautours se pointent pour que de petites injustices viennent assombrir le tableau de notre solidarité retrouvée. La crise se charge de gonfler les injustices préexistantes jusqu’à étouffer les personnes qui en souffrent.

Je voulais écrire cette chronique pour ces gens plus seuls que seuls devant l’adversité. Ceux qui n’ont pas plus de visite qu’avant. Pas plus d’amour qu’avant. Celles et ceux pour qui la crise s’ajoute à un drame intime, et qui sont désormais, en plus, privés du réconfort dont ils auraient besoin.

Que ces gens-là sachent qu’on pense à eux. Moi. Et tant d’autres aussi, qui chaque soir songent à la chance qu’ils ont d’être avec une personne qu’ils aiment, d’être en santé, d’avoir un toit et du fric pour tenir encore un bout. Toutes ces choses tenues pour acquises, et qui sont les seules à ne pas se dissoudre dans la crise. Elles forment plutôt un précipité. Un agglomérat solide de gratitude au fond d’un quotidien liquide.

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Ma grand-maman de 98 qui Est née avant la crise de 1929, à travaillé dans une usine de munition pendant la guerre et qui faisait son pain il y a quelques mois encore, se laisse mourir d’ennui. Elle dit qu’elle n’a jamais rien vécu de tel. Elle ne comprend pas tout à fait pourquoi nous ne pouvons plus la visiter, c’est flou.
Nous l’appelons tous les jours, c’en est dur d’avoir la ligne, mais elle ne comprend pas toujours ce que nous disons et celle qui a toujours vécu entourée de beaucoup de monde se laisse aller.
A une époque où la misanthropie est valorisée et admirée par un individualisme accru, je pense que pour ceux qui se croyaient au dessus de la solitude pourront réapprendre la valeur de la chaleur humaine. Il faut trouver du bon partout.

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