Les leçons de Fort McMurray

L’incendie de forêt qui a ravagé une partie de la ville de Fort McMurray, en Alberta, au printemps 2016, est la catastrophe naturelle la plus coûteuse de l’histoire du Canada. Près de 88 000 personnes ont été évacuées et 1 900 maisons ont été détruites. Qu’a-t-on appris de ce drame ?

Photo : Keystone Press via Zuma Press

On n’enquêtera jamais trop !

Des chercheurs de l’Institut de prévention des sinistres catastrophiques (IPSC), un centre de recherche situé en Ontario, ont eu accès aux décombres de Fort McMurray avant le retour des résidants et ont pu reconstituer la propagation de l’incendie de la forêt jusqu’à la ville. Ce ne sont ni les flammes ni la chaleur qui ont fait flamber les constructions, mais des braises transportées par le vent. Celles-ci sont entrées en contact avec des matériaux inflammables situés sur des bâtiments ou très près d’eux. Les meilleurs amis des incendies en ville ? Le paillis décoratif dans les jardins et les cordes de bois de chauffage appuyées contre les maisons !

Des lacunes côté prévention

Selon Glenn McGillivray, directeur général de l’IPSC, une telle catastrophe n’est pas due au hasard ou à la fatalité, mais à des lacunes dans la prévention. Le programme FireSmart, créé par les autorités de l’Alberta dans les années 1990, comprend des mesures destinées aux propriétaires de maisons et aux gestionnaires municipaux visant à limiter la propagation des incendies de forêt en ville. Mais il est peu appliqué. « Les villes les plus proactives ont pris l’habitude de nettoyer la forêt en zone périurbaine afin d’éviter l’accumulation de débris de bois, très inflammables, mais elles en font peu pour sensibiliser les résidants aux moyens qu’ils doivent prendre pour limiter les risques », explique-t-il. À Fort McMurray, même dans les quartiers les plus touchés, les maisons dont les propriétaires avaient suivi les recommandations de FireSmart ont beaucoup mieux résisté au brasier, a noté l’IPSC.

Photo : Reuters

La saison des feux devancée

À la suite de l’incendie de forêt qui avait ravagé la région de Slave Lake en 2011, les experts mandatés par le gouvernement albertain pour analyser la catastrophe avaient recommandé que le début officiel de la saison des feux soit devancé dans cette province, afin que la surveillance et les équipes d’intervention soient prêtes à intervenir en temps voulu. Il aura fallu attendre décembre 2016 avant de voir cette recommandation inscrite dans la loi. Désormais, la saison des incendies y débute un mois plus tôt, soit le 1er mars. Au Québec, elle commence toujours le 1er avril. Selon Émilie Bégin, agente à la prévention et à l’information à la SOPFEU, il n’y aurait pas lieu de la devancer, les forêts restant humides plus longtemps au printemps au Québec qu’en Alberta.

Des amendes plus salées ?

On ne connaît toujours pas les circonstances exactes de l’origine de l’incendie à Fort McMurray, mais on sait que c’est une personne, et non la foudre, qui l’a causé. Au Québec comme en Alberta, les activités humaines sont à la source de près des trois quarts des incendies de forêt.

En décembre, l’Alberta a modifié sa Loi sur la protection des forêts et des prairies et est devenue la province canadienne la plus stricte en matière de non-respect des consignes sur les incendies de forêt. Les personnes qui négligent d’éteindre un feu de camp ou ne se conforment pas aux interdictions risquent une peine de deux ans de prison et une amende pouvant aller jusqu’à 100 000 dollars (contre 5 000 dollars auparavant). Pour les entreprises, l’amende s’élève à un million de dollars. Au Québec, les amendes vont de 500 à 50 000 dollars.

Une douzaine de jours après le début de l’incendie, Justin Trudeau et la première ministre albertaine, Rachel Notley, constataient l’ampleur des dégâts. (Photo : Jason Franson / Reuters)

Un Code du bâtiment à revoir

À la fin février, le Conseil national de recherches du Canada a annoncé une mesure très attendue par les spécialistes des catastrophes naturelles: la révision du Code national du bâtiment, afin de tenir compte du risque accru que représentent les changements climatiques. Environ 40 millions de dollars seront investis au cours des cinq prochaines années dans la révision des caractéristiques techniques en vue de limiter les dommages en cas d’inondation ou d’incendie. « Sous le gouvernement Harper, le Canada a pris du retard sur les autres pays. Malheureusement, Fort McMurray sera reconstruite avant que le nouveau Code soit mis en application », indique Glenn McGillivray.

Des indemnisations qui tardent

Environ 45 000 demandes d’indemnisation ont été adressées aux compagnies d’assurances, mais de nombreuses personnes touchées se sont plaintes de la durée des procédures. « Après la tempête de pluie verglaçante de 1998, qui avait engendré un nombre record de 840 000 réclamations aux assureurs dans le nord-est de l’Amérique du Nord, l’industrie a fait des progrès. Les grands assureurs, en particulier, ont multiplié les contrats avec des sociétés d’évaluation externes, qu’ils peuvent solliciter lorsqu’ils sont aux prises avec un afflux de demandes causé par une catastrophe », explique Glenn McGillivray. Mais il y a encore place à beaucoup d’amélioration.

Assurer les nouveaux risques

Chaque événement climatique extrême permet aux assureurs de mieux comprendre leurs propres risques et de s’y adapter. Bien avant les incendies de forêt, les dégâts causés par l’eau constituent la première cause de réclamation à la suite de catastrophes naturelles au Canada. Jusqu’à récemment, aucun assureur ne couvrait les risques d’inondation terrestre (lorsque des cours d’eau ou des lacs débordent sur la terre ferme). Depuis 2015, quelques-uns proposent des avenants pour couvrir ce risque… sous conditions.

Photo : Jason Franson / La Presse Canadienne

Répercussions imprévues

L’incendie de Fort McMurray semble avoir engendré un baby-boom dans la région. Les catastrophes touchant une vaste population (comme un tsunami, un séisme ou un ouragan) sont connues pour doper le nombre de naissances survenant neuf mois plus tard, sans qu’on sache exactement pourquoi. Mais ce phénomène est encore mal pris en compte dans la planification des besoins. Par exemple, il n’y a que trois pédiatres pour 80 000 habitants à Fort McMurray, et les parents se plaignent du manque de services.

Mieux reconstruire

Peut-on mieux reconstruire après une catastrophe ? La chose n’est pas simple, selon les analyses menées par l’IPSC après les incendies de Kelowna, en Colombie-Britannique, en 2003, et de Slave Lake, en Alberta, en 2011, qui avaient détruit des centaines de maisons. À de nombreux endroits dans les deux villes, les dommages n’ont pas été complètement réparés et certains bâtiments sont même moins résistants au feu qu’avant ! En cause, la pensée magique — la plupart des propriétaires ont tendance à croire qu’ils ne seront pas touchés une deuxième fois par un incendie — et le coût de certains travaux, que les assureurs ne sont pas prêts à prendre en charge.

À Fort McMurray, le Bureau d’assurance du Canada, en collaboration avec le Southern Alberta Institute of Technology (SAIT), a mis sur pied en novembre une grande campagne de communication, intitulée Build Back Better, dans le but d’expliquer aux propriétaires et aux entrepreneurs comment mieux reconstruire. « On les incite aussi à négocier avec les assureurs, qui acceptent parfois de payer pour des améliorations qui diminuent leurs risques, explique Rebecca Davidson, de SAIT. Au minimum, on espère encourager les comportements qui ne coûtent rien mais peuvent limiter les dégâts lors d’un incendie, comme remplacer le paillis par de la pierre dans les jardins ou nettoyer sous sa terrasse. » Les travaux de reconstruction démarrent à peine, avec le printemps.

De nombreux habitants de Fort McMurray s’étaient réfugiés à Lac La Biche, où des installations provisoires avaient été aménagées. (Photo : Mark Blinch / Reuters)

Garder les logements temporaires ?

La relocalisation des 88 000 résidants évacués s’est bien déroulée, mais elle aurait pu être simplifiée et coûter beaucoup moins cher si les logements temporaires construits pour un coût de 65 millions de dollars par l’Alberta pour les victimes d’inondations en 2013 n’avaient pas été démolis depuis. Selon l’urbaniste albertain Harry Harker, il est temps de pérenniser des structures d’accueil en cas de catastrophe.

Savoir répondre aux signaux

Lorsque le feu a été repéré, le 1er mai 2016, le nord de l’Alberta subissait une période de sécheresse exceptionnelle. Même s’il est impossible de lier un événement ponctuel aux changements climatiques, les conditions qui régnaient alors correspondent exactement à ce que les spécialistes en climatologie prévoient pour cette région. Et si on entend de plus en plus parler de l’adaptation aux changements climatiques, on ne sait pas à quel point la population et les décideurs sont prêts à affronter le risque accru d’inondations, de vagues de chaleur ou d’incendies de forêt.

« On manque d’instruments de mesure pour pouvoir répondre à cette question », explique Pierre Valois, directeur de l’Observatoire québécois de l’adaptation aux changements climatiques. Créé en 2015 à Québec grâce à une subvention de 1,3 million de dollars du Fonds vert, cet institut analyse l’adaptation des personnes et des organisations. Ses premiers travaux ne sont guère rassurants : 40 % des Québécois interrogés par les chercheurs minimisent largement les répercussions d’une inondation ! Ils ne sont donc guère enclins à se prémunir contre une telle catastrophe, qui sera pourtant de plus en plus fréquente.

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3 commentaires
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Vous mentionnez que les cordes de bois et le paillis augmentent les risques d’incendie lorsque des braises sont transportées. Je pense qu’un des facteurs favorisant la propagation des incendies est la composition des toitures. Le bardeau d’asphalte est très inflammable. Pour diminuer les risques d’incendie et leur propagation, il faudrait penser à le remplacer.

Ah oui ? Quelles leçons ? Parmi les chiffres présentés à la fin de l’article, en voici deux :

1,5 millions : Le nombre approximatif de barils de pétrole produits chaque jour à partir des sables bitumineux AVANT l’incendie.

3 millions
Le plus grand nombre de barils de pétrole par jour produits à partir des sables bitumineux en novembre, six mois APRÈS le désastre.

Avons-nous vraiment appris quelque chose ???

Tout à fait raison Madame Perron… Cessons de créer l’enfer sur terre… Cessons d’écouter les gros lobbyistes du pétrole et du gaz… cet argent est sale et tue des vies pas seulement humaines, le principe même de vie est en danger… Que nos gouvernement aux 2 niveaux (Québec et Ottawa) mettent leurs culottes et disent NON, cela suffit, nous avons compris… Mais l’argent est plus fort que le respect de la vie qui bat n’est-ce-pas … Alors que nous faisons partie de cette vie qui bat, alors que nous en sommes rendus à chercher une planète de remplacement???!!!!! Sommes-nous complètement FOUS tous autant que nous sommes… Le dollar, l’argent ne vous rendra pas la santé que vous avec perdu à travailler dans ce or noir…. l’argent ne vous rendra pas un écosystème en santé pour vous et vos enfants… Pourquoi faire des enfants si c’est pour leur rendre une vie misérable, sans conscience… sans respect…