Les manuels de l’insignifiance

Les nouveaux manuels d’histoire du secondaire proposent une vision nombriliste inféodée à l’éducation civique.

Vous pensiez que la construction et la chute du mur de Berlin étaient des moments marquants du 20e siècle ? Au moins deux des six nouveaux manuels d’histoire générale destinés aux élèves du premier cycle du secondaire n’en font même pas mention.

Vous croyiez que le capitaine Alfred Dreyfus, envoyé au bagne pour espionnage, au centre de la célèbre affaire qui déchira la France au 19e siècle, l’avait en fait été parce qu’il était juif ? Il semble que ce détail soit secondaire, puisque le manuel Regards sur les sociétés (CEC), destiné aux mêmes élèves, n’en souffle mot.

Peut-être saviez-vous que François Villon était un poète du Moyen Âge ? Détrompez-vous : le nouveau manuel d’histoire générale D’hier à demain (Graficor) cite l’auteur de la Ballade des pendus parmi un florilège d’artistes de la Renaissance.

Ces erreurs et omissions grossières ont été glanées au fil des pages des nouveaux manuels scolaires du volet « Histoire du monde de l’Antiquité à aujourd’hui », à l’intention des élèves québécois de 1re et de 2e secondaire. Elles devraient suffire à nous convaincre que tout ne va pas pour le mieux dans l’enseignement de l’histoire au Québec.

N’est-ce pas ce que nous révélait récemment la lettre publiée dans Le Devoir par une élève de 15 ans d’une école de la commission scolaire de la Pointe-de-l’Île ? Jeanne Pilote y expliquait ce que tout observateur attentif est en mesure de constater : l’application de la réforme scolaire à l’histoire a transformé les cours en « n’importe quoi » et les élèves en véritables « cobayes ». « Nous passons des périodes entières, écrivait-elle, à nous “interroger dans une perspective historique”, ce qui signifie qu’on compose des questions à propos de l’histoire sans même y répondre. »

Au printemps 2006, la divulgation des intentions du ministère de l’Éducation concernant le volet « Histoire du Québec et du Canada » (3e et 4 e secondaire) avait soulevé un tel tollé que le ministre avait dû revoir sa copie (voir L’actualité, 1er sept. 2007). On avait alors accusé les auteurs du programme de liquider la mémoire nationale en passant sous silence des moments aussi importants que la Conquête et les insurrections de 1837-1838.

L’examen des six manuels du volet « Histoire du monde de l’Antiquité à aujourd’hui », dont le programme était passé presque inaperçu deux ans plus tôt, montre que le débat est plus profond qu’on ne le croyait. En d’autres termes, que ce « n’importe quoi » dont parle Jeanne Pilote est inscrit au cœur même de la nouvelle façon d’enseigner l’histoire.

Avant le renouveau pédagogique, l’histoire avait pour fonction de répondre à la question « D’où venons-nous ? » Elle avait pour rôle de saisir la séquence complexe des événements qui nous avait engendrés. Dorénavant, elle a pour but essentiel d’« amener [l’élève] à développer des compétences qui l’aideront à comprendre les réalités sociales du présent à la lumière du passé ». Il ne s’agit donc plus de comprendre le passé, mais bien le présent !

La différence est de taille et les éditeurs de manuels ont saisi le message. Dans le chapitre sur la Rome antique de L’Occident en 12 événements (Grand Duc), on commence par demander aux élèves de 1re secondaire de « formuler des hypothèses concernant l’influence des États-Unis sur la société québécoise et canadienne ». On ira ensuite puiser dans l’histoire de Rome quelques renseignements, souvent hors contexte, pour montrer que les États-Unis sont aussi un empire. L’histoire du 20e siècle servira à répondre aux questions que suscite un article sur les talibans ; celle de la colonisation, à parler de la mondialisation aujourd’hui ; et celle de la Mésopotamie, à traiter des problèmes actuels d’illettrisme.

Il ne s’agit plus de comprendre la dynamique de l’Antiquité ou les causes de la Révolution française. Il s’agit de voir si, au supermarché de l’histoire, il n’y aurait pas quelque chose d’utile à nos débats sur le réchauffement climatique ou le mariage homosexuel.

Sous prétexte d’éducation civique, toute l’attention est dorénavant centrée sur le présent. Le manuel D’hier à demain — supervisé par l’un des principaux concepteurs des programmes, le didacticien Christian Laville — se termine d’ailleurs sur un chapitre inédit, où l’on pose la question suivante : « Sommes-nous satisfaits de notre présent ? Serait-il mieux autrement ? Pouvons-nous le changer ? » Une première dans un manuel d’histoire !

Dans les années 1990, l’historien français Pierre Nora avait démontré que les événements récents avaient de plus en plus tendance à devenir aussitôt objets de mémoire. Mais il n’aurait jamais pu imaginer à quel point les manuels québécois pousseraient l’expérience. Avec le nouveau programme, ce n’est plus le passé proche qui entre dans l’histoire, mais notre avenir immédiat. Au lieu de susciter l’interrogation sur la construction des cathédrales ou l’étonnante destinée de Louis Riel, la méthode est celle d’un aller-retour permanent entre le présent et le passé. Ce zappage frénétique tient plus du mauvais journalisme que de la méthode historique. Et le saucissonnage de l’histoire qui en découle peut difficilement éviter de sombrer dans le simplisme et le nombrilisme.

« Aurais-tu aimé être une femme vivant à Athènes ? » demande naïvement le manuel Regards sur les sociétés. Comme s’il y avait le moindre intérêt historique à s’interroger sur l’égalité des sexes… au 5e siècle av. J.-C. ! On aurait pu parler des conditions de l’apparition de la démocratie et de la citoyenneté à Athènes. On préfère cette autre question alambiquée : « Selon toi, la démocratie telle qu’elle existe au Canada te semble-t-elle plus juste que la démocratie athénienne ? » Devinez quelle sera la réponse…

Certains auteurs obsédés par le présent ne craignent pas le ridicule. Le manuel L’Occident en 12 événements pousse la prétention jusqu’à citer le renouveau pédagogique québécois parmi les expressions modernes de l’humanisme… juste à côté du préambule de la Déclaration universelle des droits de l’homme !

Le manuel Histoire en action (Modulo) accuse nos ancêtres du néolithique d’avoir causé la plus grande catastrophe écologique de l’histoire de l’humanité. « Dès le 4e millénaire av. J.-C., les populations agricoles de l’Europe de l’Ouest dévastent d’immenses forêts de chênes. […] Jusqu’à nos jours, ce sont les plus importants dommages que le sol de cette région ait connus ! » Notez le point d’exclamation et le titre, dignes de la presse à sensation : « La forêt assassinée ». Tout cela à une époque où l’idée même d’écologie n’a pas le moindre sens.

Et cette lecture ethnocentriste se poursuit lorsqu’on souligne que l’homme préhistorique pratiquait une « économie de prédation » (L’Occident en 12 événements). Étrangement, quand viendra le temps de parler des populations amérindiennes, les nouveaux missionnaires oublieront subitement tous les affreux défauts de nos ancêtres néolithiques.

Les manuels sont truffés de ces jugements péremptoires. L’effet recherché est particulièrement évident dès qu’on aborde la chrétienté. Le « crois ou meurs de la chrétienté » (D’hier à demain) annonce la couleur. Le Moyen Âge apparaît comme une époque austère et noire. Au point que l’on se demande si les auteurs ont lu les grands historiens Jacques Le Goff, Georges Duby et Régine Pernoud, qui ont depuis longtemps rompu avec cette vision manichéenne héritée des Lumières. Pour noircir un peu le portrait, certains manuels n’hésitent pas à situer au Moyen Âge la grande chasse aux sorcières (Réalités, ERPI), alors qu’elle a été principalement le fait de la Renaissance. Ce détail risquait de contredire la sombre description des auteurs.

Vous saviez peut-être que l’Inquisition espagnole avait été déclenchée par Isabelle la Catholique, en 1478, pour convertir ou chasser les juifs d’Espagne. D’hier à demain se contente de dire qu’elle a servi à persécuter les musulmans, qui n’occupaient plus que Grenade à cette époque. D’ailleurs, les juifs sont curieusement absents de l’Antiquité. Ne cherchez pas, vous ne trouverez à peu près rien sur l’invasion de l’Espagne par les musulmans au 8e siècle. Mais on insiste lourdement sur le fait qu’ils s’en font chasser 800 ans plus tard. On passe sous silence les razzias et la pratique de l’esclavage, courantes chez les populations arabes. Toutefois, les manuels ne manquent pas une occasion de citer Les Mille et Une Nuits et le philosophe arabe du 12e siècle Averroès. Par contre, Dante, les troubadours, l’amour courtois et la renaissance carolingienne sont aux abonnés absents. Les Arabes sont en quelque sorte devenus les « bons sauvages » du Moyen Âge.

Difficile de deviner que ces manuels d’histoire générale s’adressent à une société francophone d’Amérique du Nord. Jamais ils ne mettent l’accent sur les Gaulois, les Francs, les Celtes, les Vikings ou les Irlandais. Bref, sur les civilisations qui ont influencé le Québec. Molière n’a pas plus d’importance que Shakespeare. Multiculturalisme oblige, chaque fois qu’un auteur français est nommé, son nom doit aussitôt être suivi de celui d’un Anglais ou d’un Chinois. Avec pour résultat que la France est le plus souvent noyée dans l’Europe. On ne trouve presque pas trace de François Ier et d’Henri IV, qui envoyèrent Cartier et Champlain au Canada. La célèbre ordonnance de Villers-Cotterêts (1539), par laquelle François Ier amorçait la généralisation d’un état civil en français, n’y figure pas.

On ne s’étonnera pas que certains manuels aient presque supprimé ce qui sera toujours au fond le plus « inutile », c’est-à-dire les manifestations de l’art. À la fin du chapitre sur l’Antiquité, L’Occident en 12 événements propose quelques références pour « approfondir » le sujet. Ni L’Iliade ni L’Odyssée n’en font partie, contrairement à Astérix aux Jeux olympiques et à Troie, péplum hollywoodien de Wolfgang Peterson — dont le philosophe Luc Ferry disait récemment qu’il dénaturait complètement la compréhension que les hommes de l’Antiquité avaient de la guerre de Troie, puisque les dieux en étaient absents ! Mais comment en vouloir aux auteurs ? Parmi la vingtaine de textes littéraires cités comme « repères culturels » dans le programme officiel, on ne trouve ni les chefs-d’œuvre d’Homère ni la Bible. Le Coran et Tintin et le lotus bleu ont pourtant droit à cet honneur.

Au terme du périple, ne reste qu’une histoire éclatée, moraliste, le nez collé sur le présent. L’historien Jean Bottéro, qui avait le culot de faire l’apologie d’une « science inutile », en sera pour ses frais, lui qui avait osé soutenir que « l’archéologie, la philologie et l’histoire sont inutiles […]. Voilà pourquoi nous y tenons tant. » Spécialiste de l’Assyrie, Bottéro savait que si on laissait les élèves se passionner pour Constantin, Jaurès ou Chevalier de Lorimier, ceux-ci pourraient devenir des sources d’inspiration. Contrairement à ce que prétendent les auteurs des programmes d’histoire, aucun pays n’a à ce point subordonné l’enseignement de cette matière à l’éducation civique ni ne l’a transformée en un moralisme aussi plat. En inféodant l’histoire à ce qui semble trompeusement se rapprocher de nous, les nouveaux pédagogues ne font qu’enfermer les élèves dans des débats qui encombrent déjà nos médias. Craignent-ils qu’en cessant de regarder l’histoire à travers les verres fumés de l’actualité ces élèves ne découvrent que le Québec de ce début du 21e siècle n’est peut-être pas à tous égards la société la plus évoluée ?

Lorsqu’on sait que la moitié des professeurs d’histoire du secondaire n’ont pas la moindre formation dans ce domaine, on comprend l’importance des manuels. Or, l’hécatombe ne semble pas terminée. La révision du cours « Histoire du 20e siècle » (aujourd’hui facultatif en 5e secondaire) augure du pire. Certes, ce cours deviendra obligatoire, mais les puissants didacticiens qui règnent en maîtres au Ministère songent à en faire un cours centré sur l’actualité du « monde contemporain », où l’histoire sera dissoute dans les matières dites de « l’univers social » en général (géographie, économie, sociologie, etc.).

« Quand j’étais jeune, disait l’historien Alain Corbin, le bon prof, c’était celui qui, grâce à ses talents, nous transportait dans un autre monde. Dans la classe, on était pour Sparte ou pour Athènes. Et pourtant, on n’avait pas de grand-père grec ! »

Nos écoles, et toutes les Jeanne Pilote du Québec, ont un urgent besoin d’historiens de cette trempe.

Christian Rioux est collaborateur de L’actualité et correspondant du Devoir à Paris. Magali Favre est romancière jeunesse.