Les microbrasseries ont de la broue dans le toupet !

Des clients de plus en plus connaisseurs, une part de marché qui ne cesse d’augmenter : les brasseurs de bière artisanale ont soif d’expansion ! Et c’est en région que ça fermente…

Des clients de plus en plus connaisseurs, une part de marché qui ne cesse d’augm
Photo : Olivier Hannigan

Isaac Tremblay, 34 ans, exilé à Mont­réal, est revenu s’installer à Shawinigan il y a cinq ans, par amour pour… une rousse, une noire et une blonde ! Avec André Trudel, qui songeait à quitter à son tour la ville qui les avaient vus grandir, et trois autres associés, il a ouvert la brasserie artisanale Le Trou du Diable, aux abords de la rivière Saint-Maurice.

Les brasseries artisanales (aussi appelées « broue-pubs », un emprunt à l’anglais), où l’on sert les bières brassées sur place, existent depuis longtemps au Québec. La plupart, comme Le Cheval Blanc, pionnier établi depuis 1986, se trouvaient dans la région de Montréal. Aujourd’hui, sur la soixantaine de brasseries artisanales et la quinzaine de microbrasseries que compte le Québec, la majorité sont situées en région !

Et ce n’est que le début, selon Michel Gauthier, 60 ans, maître brasseur depuis 37 ans. La demande de bières artisanales dépasse encore largement l’offre, explique-t-il. En 2009, la part de marché de ce type de bières a augmenté de 12 %. Un exploit, alors que le marché de la bière en général rétrécit, au profit de celui du vin, notamment.

Michel Gauthier a vu passer plus de la moitié des brasseurs artisans de la province à son école de Québec, où il offre une formation de cinq jours. « Une douzaine de brasseries artisanales ouvriront leurs portes aux quatre coins du Québec en 2010-2011, dit-il, dans des villes comme Chicoutimi, Baie-Comeau et Saint-Georges de Beauce. Il y a aussi deux gros projets de microbrasseries, un à Saint-Hyacinthe, l’autre en périphérie de Montréal. C’est incroyable comment ça se développe rapidement. »

Montréal restera un marché important de la bière artisanale au Québec, mais les régions joueront un rôle de plus en plus prépondérant, croit Mario D’Eer, journaliste et auteur spécialiste du milieu brassicole québécois. « Dans le passé, un brasseur de Trois-Pistoles pensait en fonction du marché montréalais. Maintenant, le marché local est amplement suffisant pour le faire vivre », dit-il en sirotant une chope de Cerná Hora à L’amère à boire, temple de la bière tchèque à Montréal, rue Saint-Denis.

Alexandre Groulx et sa compagne, Mireille Bournival, 26 ans tous les deux, habitaient Montréal mais rêvaient de s’établir dans la région d’origine de Mireille. Lui était brasseur chez McAuslan (fabricant de la St-Ambroise), et elle, gérante d’une boutique. C’est une brasserie artisanale qui leur a permis de réaliser leur souhait. Ils ont ouvert l’an dernier le premier établissement du genre en Abitibi, Le Trèfle Noir, dans le centre-ville de Rouyn-Noranda.

En buvant une stout à l’amertume aussi longue que la route 117, qui traverse la réserve faunique La Vérendrye, on peut croiser au Trèfle Noir des amateurs de bière de Val-d’Or ou de Malartic. Et si certains clients parlent anglais, c’est que le nord de l’Ontario, où la bière artisanale est presque inexistante, se trouve tout près. « L’achalandage est beaucoup plus élevé que prévu pour la première année, dit Alexandre Groulx. J’ai dû acheter un nouveau fermenteur en avril pour augmenter ma production de 33 %. Je ne fournissais plus. » S’il n’écarte pas l’idée de se procurer le permis de brasseur industriel – qui lui permettrait de distribuer sa bière -, ce n’est quand même pas dans ses plans à court terme : Rouyn-Noranda et l’Abitibi lui suffisent.

Isaac Tremblay, directeur général du Trou du Diable, à Shawinigan, a lui aussi été surpris de la popularité immédiate de l’endroit, en 2005. La recon­naissance des autres régions n’a pas tardé à suivre. « Nous avons fait notre nom au Mondial de la bière de Montréal en 2007 : 80 000 amateurs, ça aide à nous faire connaître. »

Cette année-là, Le Trou du Diable s’est procuré un permis de brasseur industriel. « Au départ, on vendait 80 % de notre pro­duction au pub et 20 % à des distributeurs locaux. Aujourd’hui, avec nos nouvelles cuves, on approche du 50-50 », dit Isaac Tremblay. Et les cuves suffisent à peine à la tâche ! Les cinq membres de la coopérative jonglent avec l’idée d’investir deux millions de dollars pour construire une microbrasserie à Shawinigan.

Philippe Dumais, 32 ans, est membre fondateur de la coopérative brassicole qui gère la microbrasserie À la Fût, rue Notre-Dame, à Saint-Tite. Lui aussi est venu s’éta­blir en région grâce au hou­blon. Il est ori­ginaire de Québec, son collègue Francis Foley, de Rosemère. C’est leur associé Pierre-Paul Car­pentier qui vient de Saint-Tite. Les trois ingénieurs se sont rencontrés à l’École de technologie supérieure, à Montréal, où ils ont étudié. Les brasseurs d’À la Fût ont remporté la médaille de pla­tine du Mondial de la bière de Montréal en 2010 (qui réunissait plus de 14 pays), pour leur belge La Trippe à 3-Brett.

Sur les 11 médailles du concours de dégus­tation à l’aveugle du Mondial de la bière 2010 remises à des brasseries québécoises, 10 ont été attribuées à des brasseries artisanales ouvertes depuis six ans ou moins.

Conrad Siedl, journaliste autrichien spécialiste de la bière et juge du concours, croit que l’audace est la clé du succès des Québécois. « L’avantage des brasseurs québécois, c’est qu’ils ne possèdent pas de tradition brassicole forte : ils peuvent faire une blanche belge, une blonde allemande et une stout britannique, toutes excellentes », dit celui qui est connu en Autriche comme le Bierpapst, le « pape de la bière ».

Cette année, la production d’À la Fût a doublé : elle devrait atteindre les 540 hectolitres. « Nous vendons 20 % de notre production sur place et distribuons le reste », dit Philippe Dumais, dans sa brasserie située dans l’ancien magasin général du village. Les membres de la coopérative font construire présentement une annexe au bâtiment pour inclure une cuisine. L’objectif : attirer plus de clients dans leur établissement. C’est que la marge de profit d’une bière vendue à la brasserie est beaucoup plus intéressante que celle d’une bière distribuée.

Après s’être entichés du fromage et du vin, les Québécois renoueront-ils avec la bière ? Et comme le mariage entre la nourriture et la bière artisanale, moins effacée qu’une lager, est plus facile, gageons que ça continuera de brasser fort au Québec.

LEXIQUE

Brasserie industrielle : Grand brasseur disposant de techniques de production de masse. Au Québec, Molson et Labatt accaparent près de 90 % du marché de la bière.

Microbrasserie : Brasserie de taille modeste. Quelques noms connus : Uni­broue, McAuslan (St-Ambroise), Les Brasseurs du Nord (Boréale), Microbrasserie Charlevoix.

Brasserie artisanale, broue-pub : Deux expressions désignant une même réalité, soit un débit de boissons où l’on brasse de la bière sur place. Nombre de ces établissements ont aussi une cuisine. Quelques noms connus : Le Cheval Blanc (Montréal), Dieu du ciel ! (Montréal et Saint-Jérôme), Les 3 Brasseurs (Montréal, Laval, Brossard, Toronto).

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