[Entretien] ONG : les nouveaux missionnaires

Des ONG canadiennes censées offrir de l’aide humanitaire à l’étranger font en fait de l’évangélisation, dénonce le chercheur en coopération internationale François Audet. Et c’est le contribuable qui paie !

Photo © Samaritan's Purse
Photo © Samaritan’s Purse

Cette année, pour Noël, des populations parmi les plus vulnérables de la planète recevront en cadeau la foi en Jésus-Christ. Gracieuseté des contribuables canadiens !

Comme les missionnaires d’autrefois, nombreuses sont les ONG canadiennes qui cherchent à convertir au christianisme les personnes démunies auxquelles elles portent secours à l’étranger. Et elles peuvent compter sur un appui financier de plus en plus généreux d’Ottawa pour ce faire.

Par exemple, en parrainant un enfant par l’intermédiaire de Compassion Canada, de London, on fait en sorte qu’il ait accès à l’école, à des soins de santé… et à l’enseignement du christianisme. L’organisation Samaritan’s Purse, de Calgary, recueille des jouets et des fournitures qu’elle distribue à des enfants pauvres… et elle profite de l’occasion pour leur présenter la parole du Christ. Depuis que le gouvernement Harper est au pouvoir, les ONG évangéliques de ce genre ont vu leur financement fédéral exploser. « On revient à une idéologie qu’on n’avait pas vue depuis des décennies, où, clairement, la politique d’aide internationale côtoie des valeurs et des idéaux chrétiens », dit François Audet, directeur de l’Observatoire canadien sur les crises et l’aide humanitaires et professeur au Département de management et technologie de l’ESG UQAM.

François-Audet-©EmilieTournevache
François Audet (Photo ©EmilieTournevache)

Cet ancien travailleur humanitaire a fouillé le phénomène dans une récente étude, signée avec deux collègues de l’Université de Montréal dans la Revue canadienne d’études du développement. Il s’est intéressé à 200 organisations caritatives de coopération internationale, qu’il a classées en trois catégories : laïques, religieuses et prosélytiques, c’est-à-dire celles qui, comme Samaritan’s Purse et Compassion Canada, déclarent ouvertement faire de l’évangélisation. En épluchant leurs déclarations de revenus, François Audet a constaté que le financement fédéral des ONG religieuses a grimpé de 28 % de 2005 à 2010, tandis que les ONG laïques ont dû se contenter d’une augmentation de 5 %. Les ONG prosélytiques, elles, ont pour ainsi dire gagné à la loterie : leur financement fédéral a bondi de 75 % pendant cette période ! Les fonds ont dans le même temps migré vers l’ouest du pays : ce sont les organisations de la Colombie-Britannique et des Prairies qui ont connu les hausses les plus spectaculaires.

L’actualité en a discuté avec François Audet lors d’un récent entretien.

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Comment interprétez-vous ces résultats ?

C’est une rupture importante dans la tradition de l’aide internationale, qui s’était laïcisée avec le temps, après l’époque des missionnaires. On assiste au retour d’une forme de missionnariat, qui ne peut être qu’idéologique, étant donné l’ampleur de cette augmentation. C’est-à-dire que ce n’est pas le fruit du hasard. Il semble y avoir derrière ça une stratégie délibérée du gouvernement pour financer des partenaires qui sont plus proches de son idéologie conservatrice.

Peut-il y avoir des avantages à s’associer à des ONG religieuses dans ce domaine ?

Plusieurs d’entre elles sont des organisations internationales qui vont chercher beaucoup d’argent auprès de leurs membres. Elles peuvent proposer des projets au gouvernement canadien en disant : « Nous, en plus, on a des millions de dollars de notre fonds propre pour pouvoir en faire davantage. » C’est sûr que c’est alléchant pour les administrateurs. À part quelques exceptions, comme Médecins sans frontières, très peu d’organisations laïques ont une réserve de donateurs privés qui leur offre ce genre de levier économique.

Là où il y a risque de dérapage, c’est quand ces organisations perdent leur impartialité et utilisent les fonds publics pour servir des intérêts religieux. Ça, ce n’est plus de l’aide internationale. C’est financer l’évangélisation de la planète.

Quelles sont les répercussions sur la manière dont l’aide est dispensée à ceux qui en ont besoin ?

J’ai travaillé sur le terrain pendant une dizaine d’années et j’ai été témoin d’activités prosélytiques d’organisations occidentales. Elles ont un programme religieux très clair, très bien senti ; le choix des partenaires locaux se fait en conséquence, le choix des bénéficiaires aussi, l’église n’est jamais très loin. Une chose est certaine : même si les fonds publics servent à construire des latrines, dans la mesure où l’organisation construit son église à côté, c’est clair qu’il y a une influence religieuse qui s’exerce.

Il existe une organisation à Calgary, Wycliffe Bible Translators of Canada, qui fait la traduction de la Bible dans les pays musulmans d’Afrique, entre autres. Dans les données de l’ACDI [Agence canadienne de développement international], l’opération est présentée comme un programme d’alphabétisation. Mais sur le site Internet de l’ONG, on parle bel et bien de « favoriser la compréhension de la parole de Dieu ». Et ça, c’est fait avec des fonds publics canadiens.

Il faut tenir un débat public, et la population canadienne décidera si elle veut que ses impôts servent à traduire la Bible ou bien à investir dans les infrastructures, l’éducation ou d’autres domaines.

Faut-il pour autant condamner toutes les ONG ayant des fondements religieux ?

Il y en a d’excellentes, qui font un travail reconnu sur le terrain. Mais certaines me laissent perplexe. Lorsque les conservateurs ont accédé au pouvoir, de nouveaux acteurs, non spécialisés, sont arrivés tout d’un coup dans le portrait de la coopération internationale et se sont vu accorder des contrats importants, dont Chakam School of the Bible et Emmanuel International Canada. Ont-ils vraiment la capacité de gérer des programmes de cette envergure à l’étranger ? On doit le vérifier. L’aide internationale, c’est extrêmement complexe, ça ne s’improvise pas comme ça.

Est-ce que la confessionnalisation de l’aide humanitaire touche des coins du monde plus que d’autres ?

À partir du moment où une région est en crise, qu’elle a subi un conflit ou une catastrophe naturelle, elle devient très sensible à ce genre d’approche. C’est profiter de la vulnérabilité psychologique d’une population que de débarquer en disant : « Le paradis n’est visiblement pas sur terre pour vous. On vous promet une vie meilleure une fois que vous serez morts. » Ce n’est pas éthiquement correct qu’une ONG de coopération internationale se donne ça comme mandat. À ce moment-là, ce n’est pas une organisation, c’est une Église.

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FAIRE UN DON

Vous voulez faire un don à l’approche du temps des Fêtes ? Voici quelques organisations d’aide humanitaire qui utiliseront vos sous à bon escient.

LA CROIX-ROUGE CANADIENNE
croixrouge.ca
1 800 418-1111
Sur Twitter : @CroixRouge_Qc

MÉDECINS SANS FRONTIÈRES CANADA
msf.ca/fr
1 800 982-7903
Sur Twitter : @MSF_canada

CARE CANADA
care.ca/fr
1 800 267-5232
Sur Twitter : @carecanada

HUMAN RIGHTS WATCH
hrw.org/fr
Sur Twitter : @hrw_fra

HANDICAP INTERNATIONAL CANADA
handicap-international.ca
514 908-2813, poste 224
Sur Twitter : @HI_Canada

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Cette semaine j’ai lue avec beaucoup d’intérêt l’article de janvier 2014 qui s’intitule Les nouveaux missionnaires, une entrevue avec François Audet.
L’histoire du Québec est marquée par la religion Catholique et 400 ans de pouvoir excessif, car autrefois il n’y avait pas de frontière entre l’église et l’état. Les nombreux abus et aberrations, qui ont été commis par l’église, laissent encore bien des québécois amer. Il n’est donc pas étonnant que La culture québécoise soit présentement en guerre contre l’âge de la foi, symbole d’intolérance et de domination, pour acquérir dans l’âge de raison son autonomie et sa liberté. Beaucoup de québécois se battent non seulement pour la charte de la laïcité dans l’espace public, mais également contre toutes idées de foi en Dieu.
Mais la bête noire que nous combattons a-t-elle vraiment ses origines dans les valeurs et la doctrine des chrétiens, ou plutôt dans le fait que plusieurs d’entre eux ont souffert, d’une incapacité de faire passer la théorie dans la pratique? Et si ce message d’amour que transmettent certains ONG rendait le monde meilleur? …Comme le dit si bien le bouliste D’Alaï- lama : Les principales religions du monde ont des idées similaires sur l’amour, un même désir d’apporter le bien à l’humanité et de faire des hommes des êtres meilleurs.
Quand j’étais petite fille, mes parents étaient athées. Plus tard ils se sont séparés. Je vivais avec une mère monoparentale et mes cinq frères et sœurs, entassés dans un petit 5 ½, du cartier le plus pauvre de Sherbrooke. Le revenu mensuel dépendait d’un chèque d’aide social ajusté à la réalité d’un adulte ayant deux enfants à charge. La misère et la pauvreté se conjuguent bien avec le désespoir et toutes les panoplies de compensations qui vous empoisonnent l’esprit. Mon parent était déprimé et alcoolique et moi, je n’avais pas d’avenir.
J’avais 9 ans quand un organisme chrétien a eu à cœur de faire de l’intervention dans mon cartier. Un autobus faisait la navette pour transporter les enfants qui souhaitaient aller à l’église. Nous allions à ce qu’ils appelaient l’école du Dimanche. Ce moment a été le plus beau de ma vie. J’ai reçue du soutien et de l’amour inconditionnel. J’ai appris à rire et à chanter mais surtout à connaitre la valeur de ma vie. Cet héritage de la foi en un Dieu personnel a été bienfaisant pour moi.
À l’âge de 17 ans j’ai vu mes paires sombrer dans le désespoir, l’alcoolisme, la toxicomanie ou la prostitution, mais pour ma part, j’ai quitté le foyer familial pour faire mes études dans la région de Montréal. Encore aujourd’hui, je suis reconnaissante envers ceux qui se sont montrés sensible à la misère humaine, du cartier de mon enfance, alors que la plupart des gens en étaient complètement indifférents. C’est vrai, ils m’ont partagé leur foi mais surtout communiquer une passion.
Durant mes études j’ai été administrateur d’un service de psychothérapie populaire ayant pour but de dispenser de l’aide aux plus démunis. J’ai également été lauréate d’une bourse nationale durant deux années consécutives pour mon leadership et mon implication communautaire. J’ai reçu ces mêmes années, une bourse de mon collège, en reconnaissance de mes résultats scolaires et de ma passion pour la lutte contre la violence et les abus que subissent les communautés plus vulnérables.
Présentement je travaille comme professionnel de la santé, mais cette passion je l’ai toujours et j’admire tous les organismes qui luttent comme moi pour faire une différence dans la misère des hommes et des femmes. La plupart des organismes où j’ai œuvré n’avaient pas de fondement religieux, mais je suis aussi fier de m’associer à la bourse du samaritain, cet ONG ciblé entre autre par votre article, comme un organisme douteux à cause de son message à caractère religieux.
À Noel, je décore chacune de mes boites cadeaux avec le plus grand soin. Car en plus d’apporter de la joie aux enfants qui vivent dans la misère, celles-ci transportent avec elles un message d’amour et d’espoir, dans le plus grand respect des traditions culturelles et religieuses de leurs familles. Cet organisme œuvre à l’étranger depuis 1970. Outre son projet Enfant- Noel, il offre sur une base régulière, aux gens touchés par la misère, des vivres, de l’eau potable, des abris temporaires et une occasion de reconstruire leur vie. Il y a aussi leur projet enfant-famille qui vise à donner de la formation en matière de santé et d’hygiène. Grace à cet organisme plusieurs centaines de gens vont recevoir de l’aide pour briser le cycle de la pauvreté et de l’exploitation. Il n’y a pas de condition, pas d’obligation de recevoir des cours bibliques. En plaçant tous les ONG qui ont des fondements religieux, sur le banc des accusés, on peut nuire à ceux qui s’acquittent bien leur mandat, comme c’est le cas de Samaritan’s Purse.
Il y a d’ailleurs confusion au sujet du message que véhiculent les organismes chrétiens. On le sent assez bien à la fin de l’article lorsqu’on lit cette définition plutôt simpliste, et je cite, C’est profiter de la vulnérabilité psychologique d’une population que de débarquer en disant : le paradis n’est visiblement pas sur terre pour vous. On vous promet une vie meilleure une fois que vous serez morts.
C’est là que ça dérape…On se trompe de cible, je crois, parce qu’il y a pire qu’un organisme issus d’une confession chrétienne. Il y a la raison pour laquelle on se bat : le cycle de la pauvreté, la misère, les abus ou le trafic humain pour prix de ceux qui adorent l’argent. Le message tel que j’ai compris, dans mon enfance, est plutôt complexe et paradoxale … La misère et les abus seront toujours là, mais notre communion avec Dieu nous rend plus heureux et serein. C’est un mystère, mais tout se tiens, tout a un sens.
Pour terminer j’aimerais citer Martin Gray qui à mon sens, a su trouver les mots, que je ne trouve plus, dans l’introduction de son livre La prière de l’enfant : J’ai prié pour que l’ordre du monde ne soit pas celui de la violence. Mais au cours de ces année-là j’ai vu disparaitre tous les miens et les mots que je prononçais à voix basse ne purent rien empêcher.et cependant, cette prière me consolait me donnait du courage. Il me semblait qu’en m’adressant à Dieu j’établissais avec lui un dialogue personnel, que, sans comprendre les raisons de ce qui se produisait et qui était horribles, inhumains, je participais au mystère du monde : que je n’étais plus une personne abandonné à son sort…Je dois à la prière en ces années d’après l’enfance d’être encore vivant. Dieu devait me donner l’énergie de trouver une issus, Dieu devait me donner le calme et la sérénité.
Pour ma part je crois qu’un organisme qui dispense de l’aide humanitaire tout en partageant sa foi en Dieu n’est pas nécessairement un profiteur et un abuseur, surtout si son message est livré respectueusement et motivé par l’amour.