Les Plaines racontées à ma fille

Faut-il marquer le 250e anniversaire de la bataille des Plaines d’Abraham? Oui. Mais tout dépend comment !

Je n’irai pas valser au bal masqué de Québec, le 26 juin 2009, dans mes plus beaux habits, pour marquer le 250e anniversaire de la bataille des Plaines d’Abraham.

S’il y a des gens qu’on ne voudrait pas imiter, ce sont bien ces désinvoltes habitants de la Nouvelle-France (les plus riches surtout) qui levaient le coude deux fois par semaine, dans une ville assiégée, pendant que les soldats britanniques détruisaient les derniers espoirs de voir naître un empire français en Amérique. La France, on dira ce qu’on veut, n’a pas beaucoup aimé ses enfants du Nouveau Monde.

D’ailleurs, si j’étais vous, je ne sortirais pas trop vite ma tenue de bal de la penderie. La Commission des champs de bataille nationaux doit tenir un point de presse lundi et je vous parie une carte à jouer écornée (ça valait 12 livres au début du 18e siècle) que le grand bal n’aura pas lieu.

Faut-il marquer le 250e anniversaire de la bataille ? Oui. Mais tout dépend comment !

L’affrontement sur les Plaines d’Abraham fait partie des 50 grandes batailles qui ont forgé le monde dans lequel nous vivons. Des nombreux livres d’histoire le classent comme l’événement déterminant pour tout un continent. Nos enfants doivent le savoir, et les nouveaux arrivants aussi ! Éditons des livres, faisons des pièces de théâtre évocatrices, tenons des colloques… Dans le programme diffusé sur le site Web de la Commission se trouvent déjà des initiatives intéressantes, qui ont malheureusement été peu mises en valeur jusqu’ici, toute l’attention étant sur « le-gros-party-de-l’été-qui-va-attirer-les-touristes-américains ».

C’est d’ailleurs là que le bât blesse, dans ce ton festif, ce « hop la vie, j’entends tinter la caisse » qui éclate dans la voix du maire de Québec, Régis Labeaume, dans ce mépris pour ceux refusant de « fêter » qui suinte des commentaires de la ministre fédérale Josée Verner. De cela, on se passerait bien. Vous me direz, tant qu’à être minoritaires et conquis, autant faire de l’argent avec ça. C’est une façon de voir.

Les dirigeants qui ne voyaient pas plus loin que le bout de leur nez alors que la Nouvelle-France vivait ses dernières heures ont des héritiers. Ils vivent parmi nous. Car ce ne sont pas nos voisins canadiens-anglais qui ont conçu le projet de commémorer les batailles des Plaines d’Abraham et de Sainte-Foy et d’en faire un Disneyland. Ce sont des concitoyens de langue française.

Organisé — et surtout expliqué ! — par des gens de vision, avec un brin de sensibilité, ce rappel historique n’aurait pas dégénéré jusqu’à la controverse actuelle.

Cela dit, je n’amènerai pas ma fille voir des gens déguisés en miliciens du 18e siècle — moins les poux, les plaies, les habits déchirés et la peur panique qui noue les entrailles — jouer aux soldats de plomb sous le soleil estival. Des reconstitutions de bataille comme celle de Gettysburg ou de Waterloo, j’en ai vu dans Internet, et à part attirer des touristes, je ne vois pas leur utilité. À transformer en grand jeu des événements dramatiques et cruels, on leur enlève tout leur sens profond. Je choisirai d’autres activités.

Il n’y a pas si longtemps, tout juste 40 ans quand on y pense, des bombes explosaient dans des boîtes aux lettres à Montréal. Dans bien des pays du monde on se dirait qu’il est imprudent de croire que tout ce ressentiment est mort et qu’un joli spectacle, en pays conquis, ne donnera pas des idées à quelques alouettes en colère. Non, je ne crois pas à un retour de la violence. Personne ne tuera personne. Mais seriez-vous vraiment surpris si quelques rigolos en armures du Moyen Âge planifiaient un raid sur les plaines pour changer le cours de l’histoire ? En prime, il y aurait de bonnes photos pour les journaux du monde entier.

Le gouvernement américain ne reconstitue pas, au Dakota, la bataille de Wounded Knee. Les descendants de la nation sioux y vivent toujours, et ils ne sont pas tous heureux de leur statut. Vous me direz que Wounded Knee ne fut pas vraiment une bataille, plutôt un massacre…

C’est vrai. Mais en Nouvelle-France, en 1759, ce ne fut pas le party non plus. Des soldats britanniques ont brûlé des centaines de fermes, tué, pillé, violé, torturé et tenté d’affamer ceux qu’on appelait hier encore les Canadiens. Une ville assiégée, ce n’est pas un parc d’attractions. Et faire revivre des souffrances, c’est toujours courir un risque.

Les descendants des vaincus ont survécu et prospéré. Mais l’avenir de la nation demeure un combat quotidien. Comme l’écrivait récemment Denis de Belleval dans Le Devoir : « Nous restons un peuple divisé sur l’interprétation de notre histoire et sur les voies de notre avenir. Nous sommes aussi perpétuellement en situation de guerre froide avec les maîtres de l’État canadien et ceux-ci nous le rendent bien. » De cela aussi il faudra parler.

À voir :
Si vous aimez les vidéos de grandes batailles, ne manquez pas celui sur la bataille de Gergovie faite par un simple citoyen : Vercingétorix contre les légions romaines. C ’est assez rigolo.