Les Québécois, ces hédonistes…

Le gène du fun est-il plus répandu à l’est d’Ottawa? Il y a longtemps que la question est dans l’air.

Fricassée de queues de castor. Nez d’orignal bouilli. Ragoût de raton laveur. Dire que nous avons tous man­qué ça…
Ça se passait durant l’hiver 1606, à Port-Royal. Samuel de Champlain, qui voulait remonter le moral des hommes forcés de passer l’hiver dans la colonie, avait fondé l’Ordre de Bon Temps. À tour de rôle, chaque membre de ce club social sélect avait pour mission de rapporter de la chasse ou de la pêche de quoi concocter une bouffe capable d’esbaudir les copains. Succès bœuf, paraît-il.

L’aptitude au plaisir des francophones d’Amérique ne date pas d’hier. Joyeux, exubérants, un peu jouisseurs. Voilà comment se voient les Québécois. Portés sur la bonne bouffe et les bons vins, davantage cigales que fourmis et pas plus raisonnables que nécessaire. Travailler, épargner? Oui, bon, puisqu’il le faut. Mais modérément, hein… La vie, ce n’est pas que ça, tout de même…

Chaque année, la maison CROP effectue une grande étude sur les tendances socioculturelles constatées au Canada. Elle en tire six profils socioculturels, sorte de galerie de portraits des Canadiens types. Il y a, entre autres, le conservateur, l’idéaliste… et l’hédoniste, catégorie à laquelle appartiennent 20 % des Canadiens, mais 35 % des Québécois. Ces derniers sont, par exemple, plus nombreux à se précipiter pour essayer le nouveau gadget, plus soucieux de leur apparence, plus friands d’émotions que de raison, et convaincus que l’argent est fait pour être dépensé plutôt qu’épargné… De quoi alimenter le cliché des «Latins du Nord», si différents des Canadiens anglais, qui seraient, eux, de sinistres puritains adeptes de la semaine de 50 heures, du légume fade et du rôti trop cuit…

«C’est l’image que les Québécois aiment bien entretenir, dit Yvan Lamonde, sociolo­gue à l’Université McGill. Pourtant, dans la morale catholique, le plaisir est plus transgressif que naturel. Si on excepte, bien sûr, le plaisir de faire un péché!»
Cette mainmise du curé sur la morale et le style de vie des Canadiens français n’est pourtant venue qu’au milieu du 19e siècle, selon Simon Langlois, sociologue à l’Université Laval. «Nos ancêtres n’étaient pas des “rongeux de balustres”, assure-t-il. Jusqu’en 1850, l’Église s’est plainte de manquer de prêtres et du fait que les paroissiens faisaient ce qu’ils voulaient!» À son avis, il y a toujours eu, au cœur de l’identité québécoise, un besoin de liberté et de bonheur. «Parallèlement au mythe du bon colon qui récite son chapelet et fait 12 enfants, il y a aussi celui du coureur des bois assoiffé de plaisirs et de liberté qui parcourt le continent en semant des petits partout sur son passage.»

Il rappelle qu’Alexis de Tocqueville, cher­chant à explorer des territoires inconnus du Nouveau Monde, était tombé sur des Amérindiens parlant français avec l’accent normand! «Des Bois-Brûlés, dit-il. Des Canadiens français plus ou moins ensauvagés, mariés avec des Indiennes.»

Réjouissons-nous, car nous aurions sur nos voisins une bénéfique influence. Selon les analyses de CROP, la proportion accordée au devoir, à la tradition et à la moralité, qui s’élevait à 45 % chez les autres Canadiens en 1996, avait baissé à 25 % en 2004. Les Québécois ont peut-être changé de tactique: plutôt que de se séparer du Canada, ils ont entrepris de le convertir!

Si, de la tarte au sucre au rigodon dans les veillées, le plaisir a toujours été présent dans la culture québécoise, le concept de loisir, lui, est récent. Nos grands-pères — et surtout nos grands-mères — ne connaissaient pas la notion de temps libre, rappelle l’anthropologue Serge Bouchard. Tout au plus y avait-il, en hiver surtout, des périodes plus calmes. Mais des loisirs? Des vacances? Inconnus au bataillon jusqu’au milieu du 20e siècle.

Et pendant 50 ans, le temps qu’occupent les loisirs n’a cessé d’augmenter, dit Gilles Pronovost, directeur général du Conseil de développement de la recherche sur la famille du Québec, grand spécialiste de la relation qu’entre­tiennent les Canadiens avec le temps. Mais on n’en est pas à la société des loi­sirs pour autant. Car au début du 21e siècle, pour la première fois, les heures consacrées aux loisirs par les Canadiens ont diminué. De 38,5 heures par semaine en 1998, elles sont passées à 36,5 heures en 2005. Pendant que les heures de travail, elles, s’allongent…

Et ce temps libre, qu’en fait-on? On regarde beaucoup la télé. Et on dépense. Les ménages québécois consacrent près de 8 000 dollars par an en repas au resto, en planches à neige, en systèmes de cinéma maison. Et ce budget plaisir n’est que peu touché par les récessions ou les difficultés économiques.

«La recherche du plaisir est un important moteur de la consommation, dit Simon Langlois. La plupart d’entre nous pourraient n’acheter à peu près rien pendant des mois (sauf de la nourriture et de l’énergie) sans manquer de quoi que ce soit. Mais consommer est la voie la plus facile vers le plaisir. Surtout pour les Québécois. Quand on a été pauvre pendant des siècles, il est peut-être normal de passer quelques décennies à consommer pour se faire plaisir…»

Jusqu’à l’indigestion, croit Serge Bouchard. «On nous a promis le plaisir et le bonheur tout le temps et on ne sait plus faire face à la vie», dit-il. En 1900, rappelle-t-il, des gens élevaient leur famille sans un médecin à 1 000 km à la ronde. «Et ils avaient quand même du plaisir. Nous avons créé une société malade, désarmée devant les difficultés, allergique à la mort…»
A-t-il raison? Car les statistiques ne disent pas tout. Bien sûr, on dépense collectivement des milliards pour aller dans le Sud et s’équiper de télés 42 pouces haute définition. Mais tous les spécialistes le disent: le plaisir ne passe pas que par l’achat de trucs et de bidules. Faire un bonhomme de neige avec ses petits-enfants ne contribue pas beaucoup au PIB. Mais est-ce moins plaisant? Bien sûr que non.

Demandez aux gens de votre entourage de parler du plaisir dans leur vie. Je vous parie un bain de mousse et un chocolat chaud qu’on vous citera les petits plaisirs. La partie de hockey dans la ruelle, l’après-midi passé dans sa cache à attendre l’orignal, tout seul sous la pluie, le soleil sur le fleuve qu’on aperçoit de la route pendant trois minutes en allant travailler.
Je vous confie le mien: en me met­tant au lit le vendredi, régler mon réveil à 6 h. Pour la simple volupté de me réveil­ler 30 secondes, juste le temps de me dire que c’est samedi et que je peux me rendormir…


 

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