Les raisons de la colère

Une certaine forme de violence, autrefois inacceptable, est devenue courante. Serait-ce le fait du venin qui se répand dans les réseaux sociaux ?

David Desjardins
Photo : Daphné Caron

Dans une boutique, un homme tend devant lui des chaussettes qu’il a achetées et auxquelles on n’a pas retiré le système antivol. Le commis lui explique qu’il doit faire venir son supérieur, puis, sans avertissement, le client explose. Il a la cinquantaine, porte un manteau chic, il est bien coiffé, a l’air en parfaite santé. Pas exactement le profil du client avec des troubles psychologiques graves. Il hurle pourtant comme un perdu, lance son portefeuille au sol. Le cirque. « Ça arrive tout le temps », soupire un jeune caissier.

Scène analogue dans une épicerie. J’interviens cette fois pour calmer l’homme qui injurie la pauvre employée. La caissière d’expérience, dépitée, me dit : « En cinq ou six ans, c’est comme si tout avait changé. Les gens nous traitent comme des animaux. »

Même son de cloche un peu partout lorsque je sonde des gens qui travaillent au service à la clientèle. Ce n’est pas scientifique. Mais ils disent tous la même chose ou presque : il y a une sorte de violence, autrefois inacceptable, qui est devenue normale.

J’ai une théorie là-dessus. Ce n’est pas scientifique non plus. C’est une hypothèse partagée par de nombreux observateurs et penseurs : le venin des réseaux sociaux a finalement débordé dans le réel.

L’humain est-il bon et c’est le réseau social qui le corrompt ? Ou sommes-nous des loups pour notre prochain, et l’univers numérique, un facilitateur qui permet de mieux nous entredévorer ?

Ils ne le disent pas ainsi. Leur constat, c’est que la frontière entre le numérique et le réel s’est évanouie. Les outils numériques font partie de nos vies, nous communiquons sans cesse avec eux. Ils font plus qu’interrompre les actes du quotidien : ils les accompagnent et servent de lien permanent, en temps réel, entre les personnes.

Mais alors, l’humain est-il bon et c’est le réseau social qui le corrompt ? Ou sommes-nous des loups pour notre prochain, et l’univers numérique, un facilitateur qui permet de mieux nous entredévorer ?

J’ai appelé une prof de philo pour qu’elle m’éclaire. Joëlle Tremblay enseigne au cégep de Granby. Plutôt que de me suivre dans mon pastiche des philosophes Rousseau et Hobbes, elle me suggère de regarder du côté de la politologue et philosophe Hannah Arendt.

« Lorsque Arendt assiste au procès du nazi Adolf Eichmann à Jérusalem, en 1961,  elle s’attend à voir en ce responsable de l’extermination des Juifs d’Europe un véritable monstre, m’explique Joëlle Tremblay. Mais elle est finalement mise devant cette réalité : l’homme n’est qu’un fonctionnaire. Il accomplissait ses tâches sans plaisir ni dégoût. » En résultera son célèbre essai Eichmann à Jérusalem : Rapport sur la banalité du mal.

Ce qui nous amène au problème de l’éthique, qui, selon la professeure, est LA question de notre époque.

« Dans les réseaux sociaux, on assiste aussi à une forme de déshumanisation, poursuit-elle. Pas comme celle de la Solution finale, on s’entend. Mais le même phénomène est à l’œuvre : on relègue les gens à des étiquettes, on leur enlève leur complexité, on les réduit à des idées, à des mots. » Le numérique fondu dans le réel, nous sommes des avatars, des photos de profils Facebook sur lesquelles on peut se défouler sans vergogne.

Et nos modèles actuels n’aident pas trop.

En trois romans (Sports et divertissements, Royal et Manuel de la vie sauvage), Jean-Philippe Baril Guérard fait l’impitoyable portrait d’une société dont les idoles sont des psychopathes aux compas moraux détraqués.

Dans Manuel de la vie sauvage, il s’en prend à la mythologie toxique des entrepreneurs du milieu de la techno. « On veut tellement réussir à tout prix que nos modèles en la matière peuvent faire fi de la morale, et ça ne nous dérange pas. Ils sont quand même célébrés. » Au diable les valeurs communes de l’éthique.

Il énumère des entrepreneurs du monde réel aux pratiques détestables. Cinq mille employés licenciés pour répondre à l’insatiabilité des investisseurs : difficile de déshumaniser plus encore les gens.

Et nous constatons que cette violence-là percole aussi dans nos sociétés. L’amoralité de ceux qui réussissent nous fait envie. L’impitoyable triomphe.

Alors il ne reste que la colère. Et le repli sur soi. Les réseaux sociaux sont un instrument de plus dans cette atomisation, permettant de valider une rage qui désormais s’enflamme à la moindre étincelle.

La condescendance des élites pour s’adresser aux gens n’aide pas trop, constate Joëlle Tremblay. « On ne s’intéresse pas à ceux à qui on envoie le message qu’ils doivent changer leurs habitudes », dit-elle, faisant référence aux gilets jaunes français. En cela, elle rejoint ce qu’affirmait récemment Stephen Harper à propos de la nécessité de comprendre les racines du populisme.

Celles-ci se résument à une forme d’impuissance, il me semble. Une indignation disloquée à force de voir les véritables responsables de nos malheurs s’en sortir sans heurt. Alors la tension monte. Et la haine de son prochain devient une soupape. Un succédané de justice sociale.

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« Mais le même phénomène est à l’œuvre : on relègue les gens à des étiquettes, on leur enlève leur complexité, on les réduit à des idées, à des mots. »

Tiens, c’est amusant : « reléguer les gens à des étiquettes », autrement dit écraser l’individu dans la catégorie : on jurerait une description de l’impact des prétendues « sciences » humaines sur leur « objet » (sic), à savoir l’humanité. (En passant, ces guillemets mis aux « sciences » humaines ne sont pas de mon cru : ils sont – au choix – de Hannah Arendt au centre, de Gaetano Salvemini à gauche ou de Benedetto Croce à droite).

Je ne nie aucunement l’impact des fameux réseaux sociaux sur ce qu’on pourrait appeler la brutalisation des rapports humains à notre époque. Je dis seulement qu’il y a d’autres causes concomitantes, encore plus profondes.

Par exemple, la nouvelle floraison de théories naturalistes/neurobiologisantes a certainement sa part, dans la mesure où elles animalisent l’Homme (ou le réanimalisent, car ce n’est pas une première : le 19ème siècle en déborde, en raison de la rencontre aussi malencontreuse qu’involontaire entre Darwin et Hegel, qui engendre – selon l’angle d’où on se place – une naturalisation de l’histoire ou une historicisation de la nature, toile de fond du développement des pseudosciences prénazies comme la craniométrie, la raciologie ou le polygénisme ; sans parler de la nouvelle phase, encore plus stridente, qui sévira dans les années 30, « une décennie marquée au coin de l’imbécillité », selon la fort juste expression de Fruttero et Lucentini).

Les explications naturalistes du comportement humain, dont je nous croyais naïvement débarrassés à partir de 1945, s’insinuent partout à notre époque. Comme tout déterminisme biologique, elles sont une radicale négation de la liberté, et qui plus est, elles rabattent l’Homme – « l’être non-naturel par excellence », comme disait Hannah Arendt – dans la nature, c’est-à-dire dans la mort. (Vous voyez, mon ébauche d’explication explique même la popularité persistante des films de zombies… 😉 )

Parmi les antidotes : revoir le magistral thriller de John Boorman ‘DÉLIVRANCE’, qui illustre bien quelle bête bien pire que n’importe quel animal nous devenons, ou redevenons, quand nous faisons un pas en arrière dans la nature.

Je ne comprends pas votre commentaire. Ce n’est pas la nature qui est folle mais l’humanité. Et cette humanité est justement devenue folle parce qu’elle ne se reconnais plus comme étant parti prenante de la nature. L’humanité se place au dessus de la nature, s’invente un dieu à son image en prétendant que celui-ci l’a créé a son image. Les sociétés de l’âge de pierre étaient plus saines car elle s’inscrivaient parfaitement dans leur environnement. L’eugénisme n’est pas le fait de la nature mais d’être humains justement dénaturés.

Parmi les causes possibles de la brutalisation croissante des rapports humains à notre époque est la gonflette-baudruche du fameux « self-esteem », c’est-à-dire de l’amour-propre. Martelée à l’envi par d’innombrables psychobabbleurs depuis la maternelle jusqu’à la tombe, cette tarte à la crème, en plus de témoigner d’une conception particulièrement simplette du caractère humain, sème et multiplie dans le monde des individus imbus d’eux-mêmes ou d’elles-mêmes à s’en faire péter les veines du cou.

C’est fou mais j’aurais pensé le contraire. J’ai plutôt l’impression que les individus imbus d’eux-mêmes et qui tempête contre n’importe qui avec violence à la moindre contrariété sont justement des personnes à l’estime d’eux-même déficiente. C’est pourquoi ils ressentent le besoin de descendre les autres à tout prix pour se remonter un peu. C’est aussi pourquoi certaines personnes voient les demandes de groupes X-Y-Z comme une menace. Ils craignent que si certains ont plus de droits, ils perdront les leurs. Cette logique est complètement tordue mais est en parfaite adéquation avec l’idée de descendre les autres pour se remonter

On se fâche contre le service à la clientèle parce que c’est souvent très frustrant! Je n’ai jamais entendu un employé s’excuser au nom de la compagnie pour l’erreur commise. Au lieu de cela, on me renvoie la balle en me disant qu’on regrette que je me sente lésée! (Comme dans « I’m sorry you feel that way. ») Un peu d’empathie, s’il vous plaît!

Ouin mais souvent l’employé a 0 pouvoir dans la situation, il peut rien faire de plus.
Vous engueulez la mauvaise personne. Pis en plus souvent ces gens là travaille au salaire minimum, donc ils ont pas l’incitatif de faire plus.

Ceux qui servent le client sont responsables du service qu’ils procurent et rien d’autre. Ils n’ont pas à s’excuser au nom de l’employeur pour des lacunes perçues qui ne sont pas de leur ressort. Le client mécontent peut adresser son grief à l’entreprise.

Curieux, je me posais justement cette question récemment. Avec les réseaux sociaux, on a libéré la parole, surtout les extrêmes. Le génie est sorti de la bouteille ou plutôt le Cro-Magnon de la caverne. J’anticipe le pire pour la sécurité de nos lieux publics si l’économie venait à se porter plus mal… Sincèrement, j’espère me tromper.

Comme dans beaucoup de problème, on ne veut voir qu’un côté. Ici dans l’exemple, celui qui pète un coche. Et si on analysait le service à la clientèle, la mauvaise formation de plusieurs employés. Imaginez, on est maintenant obligé d’enseigner l’empathie aux MÉDECINS, c’est incroyable! Dans un crise, un divorce, un mésentente, il y a 2 personnes en cause. Un « pouvez-vous vous calmer, je fais de mon mieux » peut des fois résoudre bien des problèmes…

Honnêtement, ça fait pire que mieux demander à la personne de se calmer. Ces gens-là ne nous voit pas comme des humains mais comme des outils donc quand on fait pas comme ils veulent on est brisé, donc ils crient.
Pis souvent c’est des situations dans laquelle l’employé a 0 pouvoir.

Le monde n’a pourtant jamais été aussi paisible, malgré que nous n’ayons jamais été autant à vivre sur cette planète, à nous partager ressources et espaces nous réussissons à le faire dans une paix relative, du moins comme jamais dans l’histoire de l’humanité.
Par contre depuis la multiplication des médias et des médias sociaux en particulier tout est devenu une nouvelle à un point tel que ma mauvaise expérience avec un commis au service à la clientèle devient l’objet d’études et de commentaires.
Du temps de mon grand-père si sa famille allait bien et que chez son voisin, au bout de sa terre, rien ne clochait, tout allait bien dans le monde. Aujourd’hui il s’agit simplement qu’une poule attrape la grippe en Chine et c’est la crise de la grippe aviaire.
Il n’y a pas de preuve que le monde et nos rapports interpersonnels soient plus violents qu’avant lorsqu’une simple prise de bec à la caisse d’un grand magasin devient digne de mention, bien au contraire c’est la démonstration évidente que nous sommes de plus en plus allergiques à toutes formes d’abus et nous ne nous en portons que mieux.
Il ne s’agirait plus maintenant que de le réaliser et de faire passer la nouvelle.

@ Olivier Larocque
« C’est fou mais j’aurais pensé le contraire. J’ai plutôt l’impression que les individus imbus d’eux-mêmes et qui tempêtent contre n’importe qui avec violence à la moindre contrariété sont justement des personnes à l’estime d’eux-même déficiente. »

Imbus d’eux-mêmes, comme vous dites : c’est justement ça l’idéologie du « self-esteem » (amour-propre). Je ne crois pas que de se faire la plus haute idée possible de soi-même soit un idéal très sain. On risque de se faire des illusions, de devenir dupe de soi-même. C’est comme dans la vie collective, la différence fondamentale entre « pride » et « awareness » : la fierté devient vite un obstacle à gnothi seauton. Le but doit être de se connaître soi-même – ce qui implique évidemment de bien connaître ses limites – plutôt que de « s’estimer » soi-même.

Je crois qu’un Benito Mussolini, par exemple, était gonflé d’estime de lui-même comme une baudruche.

Le système est plus malade qu’il y a 20,30 ou 50 ans. Il y avait autrefois un pacte social entre l’entreprise manufacturière, les fournisseurs, employés et institutions locales, régionales et nationales. Le chef d’entreprise assistait au service religieux avec ses employés le dimanche. Aujourd’hui, on ne croit plus à rien sauf à l’argent. Les centres commerciaux ont remplacés les églises. Les entreprises sont en Chine ou au Mexique, contrôlées par un cartel de super riches qui assistent à la nouvelle messe de Davos. Les gens sont de plus en plus des travailleurs autonomes dans le tertiaire, dans la précarité, sans bénéfices ou fonds de pension et doivent se mettre à jour constamment sur la technologie pour compétitionner avec les chinois, indiens ou mexicains, qui payent 10 fois moins d’impôt qu’eux . .La mondialisation fait que l’homme n’a plus le contrôle sur son environnement. Il est a la merci du 1% (les plus riches) qui prennent en otage nos gouvernants et se payent des salaires pharaoniques. Le petit devient simplement un automate et il se defoule sur les réseaux sociaux.

C’est peut-être une « écourantite » aiguë dû a l’incompétence extreme des gens qu’on ne voyait pas avant… La nonchalance généralisée de faire le strict minimum dans ses tâches… On le voit partout, la loi du moindre effort. De plus en plus de personnes prennent moins leurs tâches au sérieux dans le public. C’est devenu tellement frustrant d’être client partout.

C’est évident que cela nous dérange, de devoir nous-mêmes « montrer son métier » à la personne qui devrait être beaucoup plus compétente que nous pour exercer l’humble tâche pour laquelle on l’emploie… soit celle de nous rendre service !
On aimait dire, il n’y a pas si longtemps, « ça ne prend pas un cours classique pour comprendre que… ceci ou cela… » On ne dit plus ça, depuis qu’on se rend compte que le « laissez-aller » est partout, et que même les diplômés d’études supérieures ( cours classique, mais aussi CEGEP, université même… sans oublier des « bolés » ayant fait brillamment médecine ou droit, des scientifiques pourtant compétents et respectés… sans oublier certains journalistes ou curés…) maîtrisent si « mollement » leur moyen d’expression privilégié, soit leur propre langue ( parlée, mais surtout écrite )…
Peut-on se surprendre que les idées soient parfois un peu « mêlées », lorsque l’expression qui en est faite est aussi… discutable? Le prêt à porter, peut-être, mais le « prêt à penser », le « prêt à dire »? Pourquoi? et pourquoi devrait-on endurer cela?…
Cela ne veut pas dire qu’on ait la permission de « perdre complètement les pédales » soi-même, en engueulant notre vis-à-vis sans aucune retenue, en cas de mésentente ou de juste frustration… Tout est dans la manière, tout est dans la « mesure », comme le disait si bien un de nos anciens professeurs… Si de ne rien dire ne saurait être une solution valable à envisager, une sorte de démission, les outrances ne peuvent qu’entraîner injustice et frustration — qui que l’on soit, et quel que soit notre « pouvoir » sur notre interlocuteur. Réseaux sociaux ou non, politique ou sujet « controversable » ou non, d’ailleurs. Vivre en société, vivre en paix, cela exige une certaine dose de réflexion, de patience… de bonne volonté… Paix aux hommes de bonne volonté !

Et si les »valeurs humaines » en seraient la cause? On associe ces valeurs
à un paquet de bons comportements louables et souhaitables alors qu’elles se situent peut-être à l’opposé. Il y a toujours eu des guerres, des carnages injustifiés, des génocides, de la corruption, de l’injustice, de l’exploitation…et ainsi de suite.
Dirait-on encore alors: » soyez humain ». Dans sa chanson Le monde est à pleurer, Jean Leloup a affirmé »Les humains sont méchants. Hélas, j’ai tendance à lui donner raison.

Ce type qui pique une crise et jette son portefeuille par terre réagit exactement comme un enfant de 3 ans et il n’en a même pas conscience!
Régression vers la petite enfance et non « naturalisation ».