Les rues maudites de Caracas

Sale temps pour le Venezuela, secoué par une grave crise économique. Chaque nuit, les quartiers chauds de la capitale déversent dans les hôpitaux des dizaines de blessés par balle. Notre journaliste raconte une nuit aux urgences.

Petare, un des quartiers les plus pauvres et les plus dangereux de Caracas. (Photo: Meridith Kohut/Bloomberg via Getty Images)
Petare, un des quartiers les plus pauvres et les plus dangereux de Caracas. (Photo: Meridith Kohut/Bloomberg via Getty Images)

Sur sa civière, Fabiana, deux ans, ressemble à une poupée brisée. Elle jette des regards affolés aux infirmières qui se pressent autour d’elle. Elles lui chuchotent des paroles rassurantes : « On sort acheter des bonbons. » À côté, son père sanglote en silence. Quelques heures plus tôt, une fusillade a éclaté dans le commerce familial. La petite a reçu une balle dans la poitrine.

L’hôpital Pérez Carreño est devenu l’antichambre de la morgue de Caracas, au Venezuela. Chaque nuit, son personnel accueille des victimes d’agressions à main armée. « Tirer sur un enfant, c’est inhumain », se révolte María Gabriela Medina, la pédiatre qui a traité la fillette. « Le pire, c’est qu’avec le temps les cas semblables sont devenus banals. »

Fabiana doit être transférée d’urgence dans un autre hôpital, mieux équipé. Dehors, les ambulanciers peinent à traverser la foule. Les curieux se mêlent aux proches. D’autres véhicules arrivent à grande vitesse, transportant de nouveaux patients. La nuit s’annonce longue.

Une épidémie de violence

Ce soir-là, la Dre Liliana Maldonado m’a prêté une blouse blan­che et m’a fait entrer à l’hôpital Pérez Carreño. Aux points d’accès de l’immeuble et aux étages, des soldats montent la garde.

Rien ne va plus dans la patrie d’Hugo Chávez. L’insécurité a atteint des proportions jamais vues auparavant. En 2014, 24 980 personnes sont mortes par homicide, par rapport à 71 au Québec. En 1998, un an avant que le régime socialiste prenne le pouvoir, le pays enregistrait 5 000 assassinats. Certaines zones de Caracas sont aussi périlleuses que Kandahar, en Afghanistan, ou Ciudad Juárez, au Mexique.

Le personnel hospitalier assiste impuissant à cette hécatombe. Barbara Pastor pratique la médecine depuis six ans. Elle voit les blessés affluer à un rythme inquiétant. « En un tour de garde, je vois en moyenne un cas de blessure par arme à feu, deux les fins de semaine et les jours de paye. »

« Nous sommes au cœur de sept des bidonvilles les plus chauds de la ville », explique Moishe, jeune préposé aux bénéficiaires, qui a l’habitude d’enten­dre des coups de feu dans les parages. « La semaine dernière, les membres d’un gang de rue ont poursuivi une de leurs victimes transportée en ambulance jusque dans le stationnement de l’hôpital. Ils ont réussi à l’achever. »

La violence contamine même l’enceinte de l’hôpital, raconte la Dre Pastor. « L’an dernier, un membre d’un gang a été conduit aux urgences en raison d’une blessure par balle. Mais il était déjà mort. Quand les autres membres de la bande ont appris la nouvelle, ils ont fait irruption dans les urgences, revolver au poing. Ils ont pointé leur canon sur mes collègues en leur reprochant de ne pas l’avoir sauvé. » L’incident s’est terminé sans effusion de sang : à la vue des militaires, les voyous sont sortis comme ils étaient venus.

Les urgences de l'hôpital Pérez Carreño, qui sont devenues l'antichambre de la morgue. (Gabriel Osorio / Orinoquiaphoto)
Les urgences de l’hôpital Pérez Carreño, qui sont devenues l’antichambre de la morgue. (Gabriel Osorio / Orinoquiaphoto)

Le couloir de la mort

Dans le couloir menant aux urgences, un préposé pousse une civière en direction de la morgue. Un drap recouvre le corps. « Mort par balle », m’annonce le préposé du même ton que s’il avait dit : il pleut aujourd’hui.

Au triage, une infirmière tente de faire une prise de sang à un homme assis sur une civière. Le quinquagénaire à la barbe broussailleuse et aux pieds calleux se tortille de douleur. Le pauvre a un trou gros comme une pièce de 25 cents dans la cuisse gauche. « J’ai été pris dans une fusillade », explique-t-il en grimaçant.

Dans la salle d’urgences, je compte une vingtaine de lits rudimentaires, tous occupés. Les plaintes se mêlent aux râles. Quelques proches sont au chevet d’un patient. L’angoisse se lit sur leur visage.

La loi du plus fort

L’insécurité n’est pas la seule préoccupation des habitants de Caracas. L’hyperinflation, le rationnement de l’eau, la corruption et la pénurie de produits de base affligent le pays entier. « Les gens finissent par adopter la loi du plus fort, et je me demande où se trouve le fond du baril », s’inquiète le Dr Francisco Rivero.

Le réseau hospitalier n’échappe pas aux pénuries. Anesthésiques et dérivés sanguins, nécessaires aux opérations, font cruellement défaut. Seuls les cas urgents sont traités. Les autres doivent atten­dre. « Nous avons été formés pour faire des choix difficiles, mais je ne comprends pas pourquoi nous devons le faire aussi souvent », se désole le Dr Rivero.

Tabassés pour de la nourriture

Un homme et une femme dans la quarantaine se présentent aux urgences. Tous deux ont le visage tuméfié. La veille, ils ont été agressés à coups de tuyau de plomberie. Le couple dit avoir dû attendre une journée avant de pouvoir trouver l’argent pour venir à l’hôpital. « On sortait du supermarché quand on nous a volé notre nourriture, raconte la femme. On avait des sacs de riz et de farine. »

Quelques minutes plus tard, un homme fait irruption, torse nu, accompagné par un agent de sécurité qui l’aide à marcher. Il tient à la main son chandail, imbibé de sang. Il a été battu devant une épicerie.

Pour acheter à l’étranger les biens qu’il ne produit pas, le Venezuela dépend à 95 % de ses revenus pétroliers. Depuis que le prix du brut est en chute libre, les pénuries d’aliments de base se sont multipliées. Et il arrive parfois que la foule lynche dans la rue un présumé voleur, comme c’est le cas de ce dernier patient.

Le ressentiment provoqué par la crise économique et sociale qui secoue le pays a engendré un climat explosif dans plusieurs quartiers défavorisés. « Souvent, les délinquants sont sans ressources et ils s’imaginent qu’ils ont le droit de voler, constate la Dre Pastor. Le danger, c’est que les victimes commettent des crimes à leur tour parce qu’elles voient leurs agresseurs courir les rues en toute impunité. » En 2014, l’Observatoire vénézuélien de la violence, une ONG qui comptabilise les homicides au pays, estimait que 9 cas d’homicides sur 10 n’étaient pas résolus.

« La violence fait désormais partie de notre quotidien, résume le Dr Rivero. L’hôpital est un miroir de la société. À mesure que le Venezuela s’effondre, notre établissement se détériore. »

Épilogue

Cinq jours après notre reportage, nous apprenons que la petite Fabiana a pu être sauvée au terme d’une longue et délicate opération. Mais ses médecins prévoient un rétablissement psychologique complexe pour la fillette et sa famille : la peur est plus difficile à extraire qu’une balle.

*

Photo: Ariana Cubillos/AP/La Presse Canadienne
Photo: Ariana Cubillos/AP/La Presse Canadienne

Un pays en chute libre

La pénurie de produits de base est telle que les gens doivent faire la file pendant des heures pour se procurer le strict nécessaire. L’appauvrissement, la montée en force du crime organisé, la corruption et le manque de formation des corps policiers expliquent en grande partie la flambée de violence qui frappe le Venezuela, affirme l’Observatoire vénézuélien de la violence dans son rapport de l’année 2015. L’organisme s’inquiète également d’une réponse « privatisée » à la violence qui envenime le problème. « Devant l’absence de châtiment pour les criminels, les gens cherchent à se faire justice eux-mêmes. Ils embauchent des tueurs à gages. Les fonctionnaires et les militaires procèdent à des exécutions extrajudiciaires. »

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@ David

«En 2014, 24 980 personnes sont mortes par homicide, par rapport à 71 au Québec.»

Population du Québec: 8,2 millions d’habitants
Vénézuela 30,4 millions

Je crois que la norme est de donner le nombre par 100 000 habitants.
Ce qui donne:
Québec: 1
Vénézuela: 82

Remarque: ça ne change rien à tes propos, à savoir que le Vénézuela commence à ressembler à une zone de guerre (si j’ai bien compris).

Les tourments du Venezuela sont, entre les lignes, une réjouissance pour ceux qui luttent contre le socialisme.

Dès le début de la baisse du prix du baril de pétrole, il était à prévoir que le Venezuela était pour en souffrir. Et c’est vraiment à se demander si cette baisse ne le visait pas directement le Venezuela.

Au tout début je disais: Le pétrole… Un répit qui ne durera pas.
http://www.agoravox.fr/tribune-libre/article/2014-la-realite-vainc-la-161594

« Lorsque le baril repartira à la hausse, les grands « spécialistes » vont oublier de nous reparler de cette «surproduction» due au pétrole de schiste des ÉU qui aurait supposément tant participé à la chute du cours du baril.
Les « spécialistes » ne parlent pas de cette guerre contre la Russie et contre le Venezuela. …
La baisse rapide du cours pétrolier vise à ébranler l’économie russe et vénézuélienne et n’a rien à voir avec une théorique offre soudainement en hausse ou guerre entre ces larrons qui se tiennent la main.
… Aussitôt que cette guerre du pétrole sera jugée inefficace, rapidement nous verrons le prix du baril revenir à un niveau maximisant les gros profits pétroliers »

Il est fort probable que la chute de Maduros entraîne peu de temps après une hausse « inexplicable » du baril.

Il faut rendre les conditions invivables pour les citoyens lorsqu’on veut qu’ils rejettent leur président. L’objectif est la reprise par le privé du pétrole nationalisé par Chávez au Venezuela. Aussi probablement que l’on vise la privatisation de Petrobras au Brésil.

Les prédateurs n’abandonnent jamais et se foutent toujours de la souffrance des gens.

Serge Charbonneau
Québec

Il faut arrêter la paranoia. La chute du pétrole est dû à une guerre économique de l’Arabie Saoudite contre les USA (et le gaz schiste). Les USA sont pas vraiment gagnant de cette chute du pétrole, c’est le moins que l’on puisse dire. L’Arabie Saoudite veut aussi affaiblir l’Iran, grand ennemi de l’AS. L’Arabie Saoudite en a strictement rien à foutre du Vénézuéla. Les USa avec Obama n’ont aucun contrôle sur le prix du pétrole fixé par les USA.

Renseignez vous sur la maladie hollandaise. Un pays basant son économie sur une ressource naturelle finit tjs ruiné à long terme. C’est impossible qu’il prospère. Alors, il faut arrêter de tomber dans le complotisme. Le chavisme menait le Vénezuéla à la ruine. La chute du pétrole a juste précipité les choses. Le socialisme se détruit tout seul. Tous les pays socialistes finissent tjs par ruiner. Pas besoin d’accuser les méchants américains.
Les proches du pouvoir chaviste se sont enrichis de manière phénoménale depuis que Chavez a pris le pouvoir.
Chavez lui même était milliardaire.
Le Vénézuela compte d’un côté un peuple qui crève de faim et vit dans la misère la plus totale et de l’autre, les oligarques chavistes milliardaires.
C’est beau le socialisme.
Lisez ceci sur les proches de chavez qui se sont enrichis grace à lui: http://www.bloomberg.com/news/2014-08-12/venezuela-sees-chavez-friends-rich-after-his-death-amid-poverty.html
Les riches proches du pouvoir chaviste ne connaissent pas la crise: http://www1.folha.uol.com.br/mundo/2016/03/1746870-alheios-a-crise-venezuelanos-ricos-mantem-vida-de-luxo.shtml
La fille de Chavez est la personne la plus riche du Venezuela : http://www.directmatin.fr/monde/2015-09-02/la-fille-de-chavez-serait-la-personne-la-plus-riche-du-venezuela-709868
Au Venezuela, il y a eu un pillage de plusieurs centaines de milliards de dollars (entre 300 milliards $ et 600 milliards $) au profit des amis et proches de Chavez et Maduro en 17 ans.
Rosines Chavez(fille du dictateur) vit dans un appartement de luxe valant plus de 5 millions d’euros dans Trocadéro à Paris avec l’argent volé en provenance du Venezuela par son père.
Rosines, c’est sa fille qui posait avec une liasse de billets: https://pbs.twimg.com/media/CachRfMWcAAXrAD.jpg:large

Très bien dit! Je suis vénézuelien d’adoption (double nationalité) et je suis revenu au Canada en 2010 pour la qualité de vie perdue. En 2010, les interruptions électriques étaient de 4 heures par jour, maintenant c’est 1 journée et plus par semaine. Pourquoi? Parce que le gouvernement au lieu d’avoir investi dans les infrastructures existantes a préféré utiliser cette argent à d’autres fins comme ouvrir des comptes personnels dans des pays offshore et on parle ici de mille millions de $. Il n’y a plus de médicaments et la nourriture car le Vénézuela de produits rien sauf du pétrole. Donc voici en quelques mots ce qu’un gouvernement socialiste a fait. La situation est insoutenable! La corruption est à tous les niveaux.