Les samouraïs du Net

Une génération se bat aujourd’hui pour la « liberté d’Internet », comme d’autres se sont battues pour le droit à l’avortement légal ou le droit de s’asseoir n’importe où dans un autobus. Et son combat est tout aussi important.

Photo © Jason Lee / Reuters
Le Canada, qui a offert l’asile aux déserteurs de la guerre du Viêt Nam, l’offrirait-il aujourd’hui à Edward Snowden ? (Photo © Jason Lee / Reuters)

Grâce aux révélations du lanceur d’alerte états-unien Edward Snowden, 29 ans, des millions d’internautes ont découvert que dans le ventre de Facebook, YouTube ou Google se cachent des mouchards au service des analystes de la National Security Agency (NSA), le troisième pilier de la sécurité américaine, avec le FBI et la CIA. Washington écoute.

Depuis sept ans, le programme américain PRISM permet à la NSA — en toute légalité, grâce au Patriot Act, adopté après les attentats de septembre 2001 — de stocker toutes les communications qui passent par les grands opérateurs états-uniens. Des analystes puisent à volonté dans cette manne de messages et d’images. Nul besoin d’obtenir une autorisation légale sur la base de soupçons d’activités criminelles ou subversives. Votre voisin peut tout bêtement se retrouver dans les filets d’une enquête parce qu’il compte parmi ses amis Facebook une personne liée à une autre jugée digne d’intérêt par la NSA.

Cette agence a aussi lancé plus de 60 000 cyber-attaques, a révélé Snowden : contre des cibles mondiales, des universités chinoises, des organismes publics, des multinationales… D’autres pays plus tyranniques — de l’Iran à la Chine en passant par l’Arabie saoudite — ont certainement fait de même, direz-vous. Bien sûr.

Mais pour leur sécurité, les démocraties doivent-elles espionner tous leurs citoyens ? Pour un attentat évité, combien d’autres, comme celui du marathon de Boston, ne le seront pas ? Afin de préserver nos libertés, faut-il sacrifier nos vies privées ?

Pour avoir levé le voile sur cette dérive, Snowden a vu son passeport révoqué et est un homme traqué.

Le jeune idéaliste a des alliés : pirates informatiques, activistes, programmeurs, pionniers d’une nation sans frontières qui défend la liberté de communiquer sans être espionné. Il faut voir sur ARTE l’excellent documentaire français Une contre-histoire de l’Internet pour saisir l’importance de cette lutte. L’Electronic Frontier Foundation, ONG internationale citée dans ce documentaire, œuvre à protéger les droits des programmeurs qui créent et diffusent gratuitement des logiciels de cryptage de données afin de mettre celles-ci à l’abri des regards des puissants. Crypter des données est illégal dans certains pays.

Cette défense des libertés électroniques a envahi le débat politique. Un député du Parti pirate suédois siège au Parlement européen. En Australie, une cour de justice a rabroué, en juin, le gouvernement, qui voulait forcer des entreprises de télécoms à conserver pendant deux ans des données de leurs usagers (au cas où l’État voudrait y jeter un œil !).

Partout, des gens luttent pour éviter qu’Internet ne soit enchaîné. Snowden a rejoint leurs rangs. Et son parcours d’autodidacte idéaliste annonce assez bien la perte de contrôle des élites traditionnelles.

Féru d’ordinateurs, Snowden n’avait même pas de diplôme d’études secondaires quand la CIA l’a embauché, en 2007, et l’a installé en Europe. À Hawaï, comme consultant de la NSA, il gagnait plus de 100 000 dollars. À Internet, qui lui a donné accès gratuitement au savoir, il rembourse une dette de loyauté.

Le président Obama, dont les victoires ont reposé sur l’usage d’Internet et le soutien des jeunes, ne peut-il trouver une autre réponse au geste de Snowden que de le menacer de 30 ans de réclusion ?

Traître à son pays ou héros, Snowden nous invite à réfléchir. Que voulons-nous livrer de nos vies à ce monde numérique qu’aucune police ne protège pour nous ? Pourquoi lui faisons-nous si aveuglément confiance ? Quel rôle voulons-nous que nos gouvernements jouent dans ce combat ?

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Une société française a vendu à la Syrie le système qui permet d’espionner toutes les communications du pays. Une entreprise canadienne a fait de même au Pakistan.

 

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