Les scrutateurs d’Allah

Il y a 30 ans, le tyran iranien portait une couronne et s’appelait le chah. Aujourd’hui, il est coiffé d’un turban et porte le nom de guide suprême. Le couvre-chef est différent, mais le résultat est le même : les Iraniens ne sont toujours pas libres.

Les élections du 12 juin, avec leur cortège de fraudes et de répression violente, ont le mérite de répondre à une question importante : l’islam – qui refuse de séparer religion et politique, qui soumet tout aux volontés insondables de Dieu, même la Constitution et les droits de la personne – est-il incompatible avec la démocratie ? Réponse : oui. La théocratie est un simulacre de démocratie. Elle ne fait pas des hommes libres. Encore moins des femmes libres.

Le fait est que personne ne sait vraiment ce que pense Dieu. Même pas le guide suprême de la révolution.

Ce n’est pas le boulot d’Allah de compter les votes. Et quelques scrutateurs iraniens ont visiblement des faiblesses en arithmétique. Dans 50 des 669 districts, plus d’électeurs auraient voté qu’il n’y en avait d’inscrits, admettent les autorités. (Les opposants disent que ce serait plutôt dans 170 districts.) Dans certaines régions, les résultats rompraient de façon surprenante avec le passé. Au Québec, ce serait l’équivalent de l’élection, dans une circonscription à majorité anglophone, d’un souverainiste unilingue venu du Lac-Saint-Jean, alors que seul 1 % des voix serait allé au candidat anglophone fédéraliste du quartier. Les autorités iraniennes ont beau dire que les votes en surnombre sont insuffisants pour avoir assuré la réélection du président sortant – plus de 24 millions d’Iraniens auraient voté pour Ahmadinejad-le-populiste, qui l’emporterait avec 63 % des voix -, les doutes persistent.

En ne se maintenant pas au-dessus de la mêlée, le guide suprême, l’ayatollah Ali Khamenei, a perdu la confiance que bon nombre d’Iraniens avaient encore en sa fonction et dans le modèle de gouvernance qu’elle incarne. Tous les candidats faisaient partie de l’establishment politico-religieux. Aucun ne remettait en question les valeurs fondamentales de la République. Pas même Moussavi. Les vrais dissidents, tout comme les femmes, n’avaient pas eu l’autorisation de se présenter.

Une défaite d’Ahmadinejad aux mains de réformateurs aussi modérés n’aurait pas menacé la République. La crise actuelle, elle, en ébranle les fondements. Toute la région sera touchée. Un leadership iranien moins paranoïaque à l’égard de l’Occident aurait pu ouvrir la porte à un apaisement du conflit au Proche-Orient. Aujourd’hui, bien malin celui qui saurait prédire l’avenir. En envoyant la CIA en Iran, en 1953, pour comploter et faire tomber le gouvernement démocratiquement élu de Mossadegh – et le remplacer par le chah -, le président américain Eisenhower avait donné un bien mauvais exemple aux Iraniens. Et leur paranoïa n’en finit plus de leur pourrir la vie.

Le président et son gouvernement seront donc investis le 26 juillet, ou le 19 août, peu avant que les Afghans aillent à leur tour aux urnes. L’été électoral ne fait en effet que commencer dans cette partie du monde. Le 20 août, les Afghans devront élire un président. Quarante et un candidats se disputent le titre. Vous imaginez la cacophonie. En dépit des millions de dollars dépensés par le Canada et ses alliés, cette élection-là ne sera pas un « copier-coller » d’une élection occidentale. Les candidats seront parfois corrompus et tous ne respecteront pas les droits de la personne. Mais il faudra composer avec eux s’ils sont légitimes et efficaces aux yeux de la population.

Bien plus que les idées ou les programmes, ce sont les grandes familles, les clans, l’argent, la force des armes parfois – il faut des milices pour protéger les villages des attaques talibanes – qui détermineront les choix des électeurs. Bon nombre ont perdu leurs illusions sur le paradis post-taliban que leur promettaient les Occidentaux débarqués en blindés. Leur patrie compte toujours parmi les quatre pays les plus pauvres du monde. Et les milliers de nouveaux soldats envoyés par le président Obama n’y changeront rien. Pas plus que les 220 millions de dollars que coûteront ces élections estivales.

Des seigneurs de la guerre seront candidats – l’un d’eux, un Tadjik, est même le colistier d’Hamid Karzaï. Et pourquoi pas ? Une brise de liberté souffle bel et bien sur l’Afghanistan depuis la chute des talibans, aussi violent l’été soit-il encore. On y entend de la musique, on y roule en planche à roulettes, deux femmes sont candidates aux élections et les Afghans voteront. Avec un peu de chance, les scrutateurs afghans, eux, sauront compter.

Pour voir la tête des 41 candidats à la présidence de l’Afghanistan, on peut consulter le site de la Commission électorale indépendante de l’Afghanistan : bit.ly/candidats.

 

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