Les souvenirs

Vu que je flotte en apesanteur, que le temps ne veut plus rien dire et que je n’ai plus le luxe de me projeter vers l’avant… Qu’à cela ne tienne, je vais partir vers l’arrière.

Photo : L'actualité

Votre tête fait ça aussi ? Elle ne peut pas aller vers l’avant alors elle va vers l’arrière ? Je suis habitée de tous mes souvenirs. Un rien, une clôture dans la rue, une odeur, un son… Paf, je pars. Peut-être qu’avant ça me faisait ça aussi, mais j’étais trop occupée. Je récupérais les souvenirs qui montaient en moi comme les fenêtres surgissantes d’un ordinateur. Je cliquais automatiquement sur le X pour qu’elles se ferment. « Maudit disque rayé. Pourquoi tu m’envoies ces images-là maintenant ? Ça n’a pas rapport. » Je pense aussi que j’avais peur de les regarder. Les souvenirs, c’est la preuve que le temps passe.

Mais là, vu que j’ai que ça à faire, que je flotte en apesanteur, que le temps ne veut plus rien dire et que je n’ai plus le luxe de me projeter vers l’avant… Qu’à cela ne tienne, je vais partir vers l’arrière. Je me sens comme dans le TGV. En France, dans les trains, tu peux être assis dans le sens contraire de la marche. Un peu comme dans les petits sièges que mon père installait dans la partie arrière de sa Volvo. Ma sœur et moi adorions y voyager. Est-ce que c’était sécuritaire ? Bien sûr que non. En plus on aurait eu de la place sur la banquette, mais j’imagine que rouler à l’envers dans ce qui sert de coffre d’une auto en jouant au Game Boy (la première console de jeux portable) était plus attrayant. Comment faisait-on pour ne pas avoir mal au cœur ? Un secret que seuls les enfants connaissent.

Je voyage vers l’arrière. Ça a un côté réconfortant. Ça me rappelle que j’existe. Je suis habitée de mes souvenirs et je vois comme ils sont le tissu de ma vie. De ce que je suis. J’en ai beaucoup des souvenirs. J’ai 38 ans. J’ai quand même pas mal vécu. J’aime bien revisiter le passé à la lumière de celle que je suis maintenant. Parfois pour me moquer un peu de ce que je pensais. Ou juste pour me promener dans le temps et revivre l’instant. J’ai des souvenirs qui viennent colorer mon présent, des images auxquelles je n’avais pas pensé depuis 30 ans. Faire du vélo sur un chemin de terre chaud. Longer les ronces. Les ronces pleines, pleines, pleines de mûres. Des grosses mûres noires d’une haie dont plus personne ne s’occupe. Une haie qui fait bien ce qu’elle veut et qui va te crier « mûres ! » si elle veut. Devoir enjamber un fossé pour tenter d’attraper les mûres. Et bien sûr, tomber dans les ronces.

Ces moments, quand on était petits, où il arrivait un truc et on était loin des parents. Merde, elle est tombée dans les ronces. Est-ce qu’on doit aller prévenir Papa et Maman ? Est-ce qu’on va s’en sortir tout seuls ? Est-ce que je laisse la personne qui s’est fait mal pour aller le dire à un adulte ? Ou est-ce que je reste avec elle le temps que quelqu’un nous trouve ? Toutes ces questions d’enfant desquelles on peut fuir en jouant au Game Boy.

Mes enfants se fabriquent des souvenirs. En ce moment je ne sais pas trop ce qu’ils se fabriquent. Ils se souviendront avoir joué des heures au jeu vidéo. Ils se souviendront qu’il n’y avait pas d’école. Ils se souviendront de cette année scolaire volée par un virus. Ils se souviendront que tout s’était soudainement arrêté. Que le gymnase qui devait être construit à leur école s’était volatilisé. Mais les enfants sont les champions de l’heure. Parce que les enfants n’ont pas de rapport au temps.

Pendant qu’on s’étouffe à essayer de vivre le fameux moment présent, eux font ça les doigts dans le nez. Vous verriez ma fille de cinq ans. Elle est joyeuse comme une pie. Rien ne l’arrête. Oui, bien sûr, à l’occasion, je suis la pire mère du monde parce que je ne peux pas jouer avec elle, je dois m’occuper de son petit frère, du lave-vaisselle. Mais autrement, balançoire, amis escargots, pyjama à l’envers, bottes de pluie, pas le temps de niaiser.

Les enfants sont les champions du moment présent. Je les envie. Au moins je peux le revivre, le temps présent. En souvenir.

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« À chaque instant suffit sa peine » ? = Enfants : « La félicité appartient à ceux/celles leur ressemblant »… Paraîtrait 😉

Monsieur le Premier Ministre,

Vous, qui pointez du doigt les médecins, oublié que dès votre entrée au pouvoir, vos premières mesures ont visé l’immigration, la laïcité, l’industrie du taxi ? Avez-vous oublié vos commentaires sur les effectifs en soins de santé? Vous disiez que vous jugiez suffisant le nombre d’effectif en place, qu’il s’agissait plutôt d’une mauvaise gestion et d’un manque d’optimisation? Avez-vous oublié la volonté politique de votre gouvernement de s’allier au monde corporatif au détriment des citoyens qui vous ont élu? Vous qui avez été ministre de la santé en 2002 et avez mis en place des plans de performance et les premiers groupes de médecine familiale (GMF), avez-vous oublié votre contribution à la destruction des systèmes de la santé et de l’éducation ainsi que du réseau communautaire? Avez-vous oublié votre laxisme à négocier les salaires des préposés et autres acteurs du système de la santé? Avez-vous oublié votre entêtement à vouloir renégocier les salaires des spécialistes à la baisse, avez-vous oublié l’entêtement de votre ministre de l’éducation?

J’ai l’impression que vous avez oublié tout cela. Parce que votre priorité, à la CAQ, comme avant vous, chez les Libéraux, a été d’appauvrir les citoyens en fragilisant les filets sociaux qui ont été mis en place avec tant de travail et de rigueur au cours des années, en divisant la population par vos attaques contre les minorités religieuses et leurs croyances, les immigrants et leur culture, les infirmières, les enseignants. Oui, votre agenda politique est clair : briser la solidarité des citoyens afin de les fragiliser pour qu’ils n’aient pas le temps de voir et comprendre votre projet de les soumettre à la volonté du 1%. Vous être au service des lobbyistes afin de satisfaire leur appétit et celle des actionnaires.

Aujourd’hui, ce qui se déroule dans les CHSLD est plutôt le résultat d’une volonté politique, orchestrée dans la dernière décennie et endossée par la CAQ. Aujourd’hui, cette volonté politique culmine avec le silence de nos traditions et de notre mémoire collective. Vous avez ordonné l’isolement de nos fondateurs, de ceux qui ont construit cette société québécoise, qui ont mis en place tous ces filets pour protéger les plus vulnérable de notre société. Vous les avez laissés seuls, en retrait, à mourir dans l’indifférence, sans soins, sans leur famille. Voilà les conséquences d’une dizaine d’année de compression des services, de coupures, de refus d’entendre les infirmières, les préposées, les enseignants, les citoyens qui dénonçaient leur réalité. Qui dénonçaient qu’ils étaient épuisés et qui demandaient de l’aide. Vous avez fait la sourde oreille, vous avez participé et endossé l’écroulement d’un réseau social dont nous pouvions être fiers.

Aujourd’hui ce qui se passe dans les CHSLD n’est pas un cas unique. Que faites-vous des résidences pour personnes souffrant de troubles sévères et persistants, que faites-vous des résidences pour personnes atteintes de déficience et des troubles envahissant du développement?

Aujourd’hui, notre réseau s’est effondré, ses fondateurs en paient le prix… de leur vie. Eux qui avaient consacré cette vie à le construire meurent dans ses lits, seuls, sans services, parce que nous avons choisi de d’enrichir Bombardier et d’autres, plutôt que de soutenir notre plus grand accomplissement.

Cessez de pointer du doigt et questionnez votre volonté politique. Nos fondateurs, nos ainés, nos parents et grands-parents meurent.
signé: Donald Boucher

Dans son texte, Léa Stréliski s’intéresse sur la manière dont fonctionne la « boîte à souvenirs » et comment ils émmergent. Ingénuement, elle démontre ou pose la question de savoir si les souvenirs fonctionnent sur une base individuelle ou bien s’ils feraient partie d’une base collective avec seulement des variables.

Ainsi lorsqu’elle évoque son souvenir d’enfance avec des buissons de mûres, sur un chemin de terre, ces fruits rammassés à la sauvette et la morsure des ronces, je m’aperçois que lorsque j’étais enfants, j’ai à peu de choses près exactement le même souvenir.

Je ne serais pas surpris que des enfants de toutes époques et probablement depuis des siècles ou des millénaires, ont eu une très semblable expérience. Ainsi entre le souvenir de Léa Stréliski et le mien, la seule variable c’est le temps où le souvenir prend place et probablement le lieu (je suppose que nous n’avons pas ramassé des mûres sur les mêmes buissons).

Ce qui est dans le contexte actuel une source d’inquiétude, c’est de savoir si nos enfants ou nos petits enfants se rappelleront dans le futur de ce qui jusqu’à présent a façonné la mémoire de bien des petits enfants.

Étant donné qu’une partie de nos souvenirs d’enfants est grandement influencée par les expériences que nous ont fait vivre nos parents, l’une des questions implicitement posée, c’est de savoir si à l’avenir nous pourrons partager avec nos enfants ou petits enfants, un patrimoine de mémoire commun qui en quelques sortes formait une sorte de ciment de la civilisation.

Bonjour, j’apprecie les articles journaliers, toutefois je suis abonnée à l’Actualité @ et ne la reçoit plus , arrêt Covid19?

Bonjour Mme Barrette,

Nous avons renoncé à produire le numéro de mai, car la situation évoluait trop rapidement. Un magazine double est néanmoins en production pour le numéro du mois de juin qui sera distribué dès le 6 mai.

Bonne journée.

J’ai presque deux fois votre âge et j’aime mieux vous avertir, les souvenirs s’accumulent avec le temps. D’ailleurs, une personne âgée dans un CHSLD a plein de souvenirs qui remontent à la surface car, de la même manière qu’on vit le confinement, elle n’a pas grand chose à faire, sauf de penser et peut-être de regarder la télé si elle est chanceuse.

C’est très bizarre car on dirait que plus on vieillit, plus le temps passe vite, et, évidemment, plus les souvenirs se bousculent dans notre tête. C’est en fait d’une grande richesse car ces souvenirs furent aussi des apprentissages. On se souvient des épidémies de polio et comment nous avions peur mais aussi comment nos compagnons revenaient à l’école, quelques fois avec des attelles ou en boitant, mais on se disait « ouf ! » il ou elle s’en est remis. On se souvient aussi de la crise d’octobre avec son confinement bizarre et les soldats dans les rues… alors que les autorités ont paniqué pour à peu près rien.

Alors, dites-vous bien que le kaléidoscope des souvenirs va s’améliorer avec le temps, c’est comme le bon vin et peut-être aurez-vous la chance de partager ces souvenirs et ces leçons apprises avec les plus jeunes, vos enfants en particulier.

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