Les systèmes créent l’exclusion

Le terme « systémique » s’applique à des situations particulières — et depuis quelque temps, elles sont légion dans l’actualité. Mais est-ce qu’on cible bien les problèmes ?

Christian Blais pour L'actualité

Qu’est-ce qu’un système ? Parmi les définitions qu’en donne Le Petit Robert, je retiens celle qui me semble les englober toutes : « Ensemble coordonné de pratiques tendant à obtenir un résultat ou présentant une certaine unité. »

Et que recouvre le mot « systémique » ? Quelque chose qui « affecte le système dans son ensemble », voire le contamine, si j’extrapole à partir de l’exemple donné d’un « insecticide systémique ».

Je me retrouve ainsi bien embêtée.

Au moment même où j’écris, il est question du rapport de la coroner Géhane Kamel qui cible le racisme systémique comme facteur ayant contribué à la mort de Joyce Echaquan. Mais aussi d’un rapport français dénonçant la manière systémique dont l’Église catholique de France a caché des agressions sexuelles commises par des prêtres et du personnel, faisant 330 000 victimes depuis les années 1950 ; de syndicats de policiers qui plaident qu’ils ne sont pas des meurtriers, alors qu’on leur reproche de faire du profilage racial ; de discrimination salariale envers des femmes noires dans le système de santé. Autant d’enjeux majeurs, et on pourrait en citer d’autres.

Or, le problème n’est-il pas en soi le système qui, c’est son essence, doit présenter « une certaine unité » ? Donc ignorer ou rejeter tout ce qui dépasse ou n’entre pas dans les cases ? 

J’ai en tête une scène terrible, qu’on a vue à répétition à l’époque, alors qu’elle était insoutenable — mais comme elle concernait quelqu’un de démuni et qui n’était pas d’ici, rien ne faisait contrepoids au système médiatique, eh oui, qui a priori, c’est son rôle, est prêt à tout diffuser.

Il s’agit de l’histoire de Robert Dziekanski, un immigrant polonais mort en 2007 à l’aéroport de Vancouver après avoir reçu cinq décharges de pistolet électrique envoyées par des agents de la GRC.

L’homme était venu au Canada pour s’installer chez sa mère, en Colombie-Britannique. Mais il ne parlait pas anglais et ne comprenait pas où il devait aller dans l’aéroport. Il a tourné en rond pendant 8 heures, après un vol qui avait duré 10 heures. Laissé à lui-même, perplexe, fatigué, il devenait de plus en plus agité : on sent totalement son désespoir sur les images filmées par quelqu’un qui était sur place. Son comportement dérangeait, un Taser a tout réglé. 

J’ai toujours vu dans cette histoire un concentré de nos sociétés modernes : il ne faut pas déranger le ronron du quotidien. Mieux vaut parler la bonne langue, rester calme, respecter les consignes et ne rien remettre en question. Être un bon passager qui sait où il va, un bon élève qui suit ses cours sans soutien, un bon malade qui demeure autonome et lucide et qui patiente sans mot dire à l’urgence, une bonne victime qui a des réponses claires à toutes les questions, monsieur le juge… Sinon, c’est à nos risques et périls.

Dans le système de santé, que je connais mieux, j’ai vu des vieux se faire houspiller sans ménagement et des gens être négligés précisément parce qu’ils criaient haut et fort leur mécontentement. Parmi les « anges gardiens », pour reprendre l’expression du premier ministre François Legault, il n’en manque pas qui sont fatigués, blasés, indifférents, exaspérés. Du racisme s’en mêle, évidemment, mais on voit aussi le rejet de la pauvreté, de la maladie mentale, du grand âge… Ça se vit au quotidien, mais on n’en parle pas.

Si on voulait vraiment retrouver de la compassion et de l’humanité, c’est de tout cela qu’il devrait être question, et bien sûr de la manière qu’ont les institutions de se replier pour se protéger quand elles sont prises en faute — armée, Église, hôpitaux, syndicats… 

Plutôt, on ajoute des normes, des protocoles, des formulaires, des formations… De la théorie qui alourdit encore les journées, alors qu’il faudrait dégager du temps pour s’occuper des humains réels. Et encourager les esprits rebelles pour que les cases du système ne soient que des repères, pas des boîtes où l’on s’enferme.

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J’ai apprécié cet article. Pour avoir fréquenté les hôpitaux avec mon papa et pour moi-même faut être accompagné par une personne en santé car on se sent souvent reçu comme un chien ds un jeu de quilles!
À ma connaissance il n’y a pas d’endroit au monde où il y a si peu d’empathie……

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Aussi longtemps que nous administrerons l’État comme une entreprise privée ou les statistiques et la performance sont la seule et unique religion et que l’on traitera les salariées et salariés de l’état comme des instruments de production, qui subit également l’exclusion à l’intérieure de leurs propres lieux de travail. Déshumanisant l’être humain qu’ils sont, idolâtrant la performance. Alors, nous continuerons à nous enliser dans ce chaos. Le véritable problème n’est pas systémique, c’est l’humain. L’humain dont je parle est la société en général à tous les niveaux. Les inégalités d’un côté et la performance de l’autre nous donnent cet effroyable tableau auquel nous assistons jour après jour.

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Les problèmes de rapports entre les citoyens et l’État ou les cas d’inefficacité tel celui de l’imprimante que rapporte Lagacé ce matin dans La Presse montrent aux contraire qu’on aurait tout à gagner à administrer un peu plus l’État comme une entreprise, où l’efficience et le service à la clientèle sont des mots qui ont un sens. Pour l’heure, la machine administrative, le respect des structures hiérarchiques à 36 échelons de cadres et d’organismes intermédiaires, des procédures et des règlements internes et les droits des fonctionnaires syndiqués passent bien trop souvent avant la recherche d’efficacité et le bien-être ou les droits des usagers.

Deux commentaires, non liés, mais suscités par la lecture de l’article:

1) Mon père, après un AVC, a passé les dix dernières années de sa vie dans un foyer de soin. Il est resté fidèle à lui-même, un doux. Sauf dans la dernière année, période pendant laquelle il est devenu irascible, extrêmement. Il criait souvent, méchamment, avec force. C’était devenu très pénible de le visiter, et je n’étais là que pour une demi-heure, une heure au plus. Je ne sais pas comment ses aidants ont fait pour l’endurer.

2) Je ne sais pas où on veut en venir avec l’expression « systémique », en l’appliquant au racisme. Est-ce une façon de se disculper comme individu: « Ce n’est pas moi qui est raciste … c’est le système dans lequel je fonctionne. » ? Il y a beaucoup de ça dans notre société d’aujourd’hui. Il me semble qu’il faudrait commencer par exiger des enquêteurs qui arrivent à un verdict de « racisme systémique » d’éxpliquer pourquoi ils sont arrivés là. Quels sont les éléments qu’ils ont trouvés pour les amener à leur conclusion. Car il faut justifier son verdict, d’une part, et d’autre part, cela ouvre sur des actions à prendre.

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Excellent article; j’ajouterais la capacité des intervenants à identifier les problèmes et à les résoudre au bénéfices des gens en besoin. Dans le cas du polonais de Vancouver, pourquoi n’a-t-on pas fait venir un interprète? Ou utiliser google translate? Ça prend peut-être un peu plus de temps, mais c’est efficace, gagnant-gagnant.

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