Les tentacules

En 2018, un sympathisant de l’extrême-droite a enjoint à ses abonnés sur Facebook de menacer notre chroniqueuse Camille Lopez. Cette dernière revient sur le sentiment de peur qui l’habite encore, même après le récent verdict de culpabilité du blogueur.

Photo : Antoine Bordeleau

Permettez-moi de m’adresser à vous directement, chers lecteurs, pour introduire ce dernier billet de 2019. 

Les chroniques personnelles, ce n’est pas ma force. Je les laisse aux autres, aux plumes plus percutantes et inspirantes. Je ne sais jamais comment les structurer et surtout pas comment les terminer. J’en ai écrit plusieurs (qui doivent dormir dans un disque dur poussiéreux quelque part), qui se terminent toutes par la même note : « TROUVER UNE CONCLUSION ». 

Mais l’idée d’écrire sur un épisode traumatisant de ma carrière et, incidemment, de ma vie personnelle, me trotte dans la tête depuis plus d’un an. 

Alors voici. Oh boy.

***

En 2018, un internaute et sympathisant de l’extrême-droite a enjoint à ses abonnés sur Facebook de m’attaquer, de me cracher dessus et de briser mon matériel. Cette personne, que je ne nommerai pas dans cette chronique, que je ne nommerai probablement plus jamais, a aussi menacé de dévoiler mon adresse.

Je vous épargne le texte original, une publication-fleuve garnie d’insultes et d’autres propos violents. Disons que l’essentiel est là et que vous ne manquez pas grand-chose de toute manière.

J’ai porté plainte. Il y a eu une enquête, puis des accusations criminelles, un plaidoyer de culpabilité et une sentence. Tout ça, enrobé d’une petite attention médiatique et de beaucoup de soutien public de la part de mes collègues. Cette visibilité m’aura au moins permis de rappeler l’importance de prendre tous les propos menaçants (oui, même ceux exprimés sur Facebook) au sérieux.

Et si j’en ai parlé à d’autres médias et à d’autres journalistes, je n’ai jamais pris le temps de revenir sur tout ce qui s’est passé. Encore moins ici.

Je pense aujourd’hui que ça bouclerait bien la boucle, d’en parler sur la même tribune que celle qui m’aura valu ces menaces.

Le cauchemar

Si les gens autour de moi savent très bien que je n’ai pas pris les menaces à la légère, très peu connaissent l’effet réel que les mots de ce blogueur de droite auront eu sur moi.

Ce message, c’était une bombe à retardement. Et je le réalise seulement maintenant. Une bombe qui a détruit tous mes repères professionnels d’un coup. Qui retentit encore aujourd’hui et s’immisce dans tous mes textes, dans tous mes gestes au quotidien. Quand je me brosse les dents. Quand je fais une entrevue avec quelqu’un. Quand je serre la main d’une patronne. Quand je me rends au boulot. Quand je travaille. Quand je me regarde dans le miroir. Quand je fais des plans avec une amie.

C’est un cauchemar tentaculaire qui finira peut-être par se dissiper.

C’est moins pire qu’avant.

Quand ça s’est passé, j’ai menti à tout le monde. J’ai dit que j’étais secouée, mais que je n’avais pas peur.

Faux. (Et ironique pour une vérificatrice de faits, me direz-vous…)

J’avais peur de marcher seule. J’avais peur d’ouvrir ma boîte courriel et d’y voir d’autres messages violents. J’avais peur de publier quoi que ce soit sur les réseaux sociaux. J’ai arrêté de prendre des photos des endroits où je me trouvais, de peur qu’on les reconnaisse et qu’on me suive. J’ouvrais Twitter et je me préparais mentalement à une avalanche de propos menaçants. J’avais peur d’écrire. J’avais peur de provoquer. J’avais peur de chercher le trouble. Je me retournais constamment dans la rue. Les autos ralentissaient à côté de moi et j’accélérais le pas. Parfois, le 9-1-1 était déjà composé sur le clavier de mon téléphone.

Je ne pensais qu’à ce nombre grandissant de reporters qui se sont fait doxxer par des personnages au même profil que celui à l’origine de mon cauchemar. Le doxxing, c’est le fait de publier les coordonnées et les informations personnelles d’une personne pour qu’elle se fasse intimider. C’est du harcèlement de masse à l’ère de l’Internet et des trolls.

J’avais peur qu’on me renvoie. J’ai encore peur de perdre mes contrats. Parce que je n’ai rien écrit pendant un mois. Et dans l’année et demie qui s’est écoulée depuis, je n’ai pas réussi à écrire régulièrement.

Il ne s’est rien passé, en passant. Mon adresse n’a, à ma connaissance, jamais été dévoilée publiquement. Personne d’autre ne m’a menacée. 

Sauf que je dois bien finir par m’avouer que je suis traumatisée. Quant à vivre avec ça pour le reste de mes jours, aussi bien le réaliser rapidement.

Le défi, c’est de se dire que c’est correct.

Le coup de poing

C’est drôle. J’avais appris par cœur le message de menaces. J’ai dû le réciter une dizaine de fois à l’enquêteur, aux policiers, à mes patrons. Je l’avais complètement oublié.

Je l’ai relu, récemment, pour préparer une entrevue à Dans les médias sur toute cette histoire. Je me suis mise à trembler. J’ai failli partir à pleurer au téléphone avec la recherchiste à l’autre bout du fil.

Les mots, on les oublie. Mais la peur reste, apparemment. Bon à savoir.

Quelques phrases relues et puis toute l’humiliation, la colère et l’incompréhension ressenties il y a un an et demi me sont revenues comme un coup de poing dans la face.

On m’a demandé si je ne vivais pas un choc post-traumatique. Je ne m’improviserais pas un diagnostic. Disons simplement que les symptômes sont là.

J’ai vécu un cauchemar de presque deux ans. Un cauchemar que j’étais gênée de décrire. C’est bien juste une publication Facebook. D’autres vivent bien pire. C’est d’ailleurs ce que le premier policier à qui j’ai parlé m’a dit, pour me dissuader de porter plainte.

J’ai intériorisé ce discours-là jusqu’à me convaincre que mes peurs étaient stupides. Ça m’a pris un an à réaliser que j’avais le droit d’avoir peur. 

Ça m’a pris un an à réaliser que j’avais raison d’avoir peur.

Alors je l’écris, noir sur blanc : j’ai peur, encore. Mais je suis aussi très fière d’avoir porté plainte. Et je suis fière de mes collègues et des personnalités publiques et politiques qui songent, elles aussi, à dénoncer les propos haineux à leur endroit.

TROUVER UNE CONCLUSION

(Joyeuses Fêtes, à bientôt et souhaitons-nous une année d’écoute, de respect et d’émotions assumées.)