Les truands du guacamole

À Tancítaro, au Mexique, la culture de l’avocat vaut son pesant d’or… et les cartels de la drogue l’ont compris. Les producteurs ont dû prendre les armes pour faire régner la paix et défendre leurs terres.

Des membres des milices citoyennes, habillés en civil, se relaient pour défendre les cultures contre les narcotrafiquants, qui s’intéressent au commerce de l’«or vert». Certains fouillent les voitures à l’entrée de Tancítaro, la capitale mondiale de l’avocat. (Photo: J. Guillemard)
Des membres des milices citoyennes, habillés en civil, se relaient pour défendre les cultures contre les narcotrafiquants, qui s’intéressent au commerce de l’«or vert». Certains fouillent les voitures à l’entrée de Tancítaro, la capitale mondiale de l’avocat. (Photo: J. Guillemard)

Avec ses grands ranchs entourés d’une nature luxuriante, Tancítaro, bourg de 30 000 habitants de l’Ouest mexicain, dégage un parfum d’opulence et de tranquillité. Les plantations d’avocatiers y sont si nombreuses qu’elles valent à la ville le titre de capitale mondiale de l’avocat! Mais à mesure que l’on s’approche des premières habitations, sur la route principale, l’ambiance paisible se volatilise. Deux hommes armés d’une kalachnikov inspectent chaque véhicule qui entre dans la ville.

Ces hommes portant un chapeau de paille et habillés en civil font partie des milices citoyennes, qui se relaient depuis deux ans et demi pour défendre les cultures d’avocat dans tout l’État, le Michoacán — auquel le Mexique doit en grande partie d’être le plus gros exportateur mondial de ce fruit consommé comme légume.

Défendre contre qui? Les narcotrafiquants, qui depuis 2009 s’intéressent au commerce de l’«or vert» du Michoacán, faisant vivre aux producteurs et à leurs familles les pires cauchemars.

Don Pancho, un petit producteur d’une soixantaine d’années, est l’un des premiers à avoir pris les armes, en novembre 2013. Lorsqu’il évoque les raisons qui l’ont poussé à risquer sa vie, ses yeux bleu clair s’embrument. «Les narcotrafiquants ont enlevé le mari de ma fille, Nancy. Ils ont volé sa terre et sa maison. On a récupéré la terre, mais on n’a jamais revu mon beau-fils», raconte-t-il avant d’éclater en sanglots.

L’avocatier est un arbre indigène du Mexique, apprécié par l’homme depuis des millénaires. Les Mexicains utilisent son fruit (ahuacatl, «testicule» en nahuatl, la langue des Aztèques) dans la préparation de nombreux plats traditionnels, comme le guacamole et la soupe aztèque. Au début des années 1960, les propriétaires terriens de l’État du Michoacán ont massivement planté des avocatiers sur leurs terres, ce qui a permis l’exportation du fruit vert à l’étranger. Le commerce hors frontières est généralement réservé aux grands producteurs, qui peuvent se payer des employés pour entretenir leurs plantations et récolter les fruits — qui mettent de six à huit mois à mûrir.

Photo: J. Guillemard
Photo: J. Guillemard

L’exportation — principalement vers les marchés américain, japonais et canadien — a rapporté 1,6 milliard de dollars aux producteurs du Michoacán en 2014, selon le ministère mexicain de l’Économie. À lui seul, le Canada en a importé 63 000 tonnes en 2015, pour plus de 176 millions de dollars.

Dans l’État du Michoacán, au moins sept groupes criminels, dont le puissant cartel de Sinaloa, les Caballeros Templarios (chevaliers templiers) et la Familia Michoacana, cultivent, produisent et transportent de la drogue, principalement destinée au marché américain. Ils s’adonnent aussi au vol et au recel de pétrole et de métaux ainsi qu’à la traite humaine. Et depuis 2009, au vol de plantations d’avocatiers.

Les narcotrafiquants tirent une part des profits de la culture de l’avocat en menaçant d’enlèvement ou de mort les producteurs et les membres de leurs familles. Ces criminels met­tent parfois leurs menaces à exécution et s’approprient les terres des producteurs qui ont fui ou disparu pour les confier à des hommes de main.

À Tancítaro seulement, les producteurs affirment que les narcotrafiquants leur ont dérobé pour plus de 18 millions de dollars en cinq ans.Les propriétaires terriens ne sont pas les seuls à vouloir se débarrasser pour de bon des narcotrafiquants. Les enlèvements constituent aussi une source importante de revenus pour les criminels, souligne le responsable des travaux publics de la ville, Frey Benicio Zamora.

Photo: La Presse Canadienne
Photo: La Presse Canadienne

«En 2009, ils ont séquestré mon père, dit-il. Je leur ai versé une rançon de 150 000 pesos [11 000 dollars]. C’est presque un an de salaire!» raconte-t-il en précisant avoir heureusement retrouvé son père indemne.

Zamora, alors secrétaire municipal, a vu des collègues vivre la même chose que lui. D’autres encore ont eux-mêmes été la cible des narcotrafiquants. «Cinq personnes à la mairie ont été tuées. Tous les élus et les employés ont dû démissionner par crainte que d’autres menaces de mort ne soient mises à exécution», affirme-t-il.

Il a tenté de fuir aux États-Unis, sept fois plutôt qu’une. Puis s’est résigné à prendre les armes, en 2013, pour protéger sa famille: «L’État a envoyé à Tancítaro 500 policiers et soldats à partir de 2009, mais les agents se faisaient acheter par les cartels. La sécurité ne s’est jamais améliorée jusqu’à ce que le peuple se soulève.»

Les premières milices du Michoacán sont nées le 24 février 2013 dans les villes de Buenavista et Tepalcatepec, des localités au sud-ouest de Tancítaro, où des producteurs de citron vivaient le même enfer que les producteurs d’avocat. Neuf mois plus tard, 3 000 hommes et femmes de Tancítaro les ont imités. «L’Église a permis aux dirigeants du mouvement de sonner jour et nuit les cloches de l’église située sur la place principale pour mobiliser les résidants», raconte le prêtre Emanuel Alvarez, 29 ans, qui a œuvré pendant deux ans dans cette ville avant d’être transféré, en 2015, à Zamora, dans le nord de l’État. Il admet avoir porté une arme — sans en faire usage — pour soutenir cette «juste cause».

Au fil des semaines, les milices ont mis en place un système de surveillance, où des civils armés, tous bénévoles, se relaient. «Les résidants ont construit plus de 80 barricades avec des sacs de sable pour obliger les véhicules qui entrent dans la ville et en sortent à s’arrêter. Et ils ont bâti des bunkers de pierre. Ils se sont cotisés pour acheter des véhicules, des radios et des armes», précise le jeune prêtre.

Deux mois après la formation des milices à Tancítaro, la lutte portait ses premiers fruits: 25 terres dérobées par des narcotrafiquants étaient rendues aux producteurs d’avocats. La ville a rapidement été purgée des criminels, dit Frey Benicio Zamora. «Mais ils rôdent autour…»

Photo: Alamy
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En janvier 2014, les milices agissaient dans  28 municipalités du Michoacán, ce qui a commencé à inquiéter les autorités. Pour mettre au pas ces masses de civils armés illégalement, l’État a créé un corps de police, appelé Forces rurales. Trois mois plus tard, tous les civils armés étaient invités à se joindre à de nouvelles forces de l’ordre. Sans enquête sur leurs antécédents ni test d’aptitude.

«L’État a donné des uniformes à n’importe qui! Des membres des cartels ont intégré les Forces rurales», assure Victor Sanchez, expert en sécurité publique à l’Université autonome de Coahuila. «Cela devrait préoccuper les gens», ajoute le chercheur, qui s’intéresse aux mouvements de milices citoyennes du Michoacán. Il affirme qu’au moins 12 meneurs des milices ont été tués depuis la création des Forces rurales. «Les membres des cartels prennent des mesures de représailles contre ceux qui leur ont enlevé leurs sources de profits», explique-t-il.

À Tancítaro, l’infiltration de criminels dans les Forces rurales a poussé de nombreux civils armés à continuer de lutter en marge de la loi. C’est le cas de Frey Benicio Zamora. Il n’a pas l’intention d’abandonner son arme, même si l’État veut désarmer tous les civils qui agissent hors des Forces rurales. Les meneurs seront les premiers à être éliminés, car leur mort risque de décourager les autres membres. «Tous ceux qui, comme moi, ont pris la tête du mouvement en premier n’ont pas d’autre choix, se désole-t-il. Les criminels veulent nous tuer. Si notre mouvement meurt, soit on s’enfuit, soit le train de la mort nous emporte…»

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1 commentaire
Les commentaires sont fermés.

Je pense que cet problemes avec les narcotrafiquants est très triste parce que beacoup des personnes innocent ont été amenés dedans ce cas.

J’éspere que le gouvernement prend action de ça en detail pour arreter cet cause et pour prévenir des morts.