Les turbulentes années de la Révolution tranquille

L’écho des multiples changements qui ont marqué le Québec des années 1960 se répercute encore aujourd’hui. Rétrospective photo des gens et événements importants de cette époque charnière.

Photo : PLQ

DÉCÈS DE MAURICE DUPLESSIS

Le « cheuf », comme on l’appelait, a été premier ministre de 1936 à 1939, puis de 1944 à sa mort, le 7 septembre 1959. Si on qualifie son règne de Grande Noirceur, c’est qu’il a gouverné d’une main de fer une province où primaient la religion et le respect de l’autorité. Malgré cela, la corruption et le favoritisme étaient fréquents, notamment en période de campagne électorale.

Très conservateur, le premier ministre refuse que l’État joue un rôle interventionniste. L’éducation, ainsi que les services d’assistance et de santé sont laissés aux communautés religieuses, qui bénéficient d’une grande latitude.

On doit certes à Duplessis le crédit agricole et l’électrification rurale, mais ces mesures étaient purement électoralistes. Il est clair que, sous sa férule, le Québec peinait à suivre la marche du progrès.

Photo : Bibliothèques et Archives Canada / C-031052

LE COURT RÈGNE DE PAUL SAUVÉ

Paul Sauvé prend la relève de Maurice Duplessis à la tête de l’Union nationale et devient premier ministre à l’automne 1959. Ses discours, dans lesquels il utilise le terme « désormais », marquent l’imaginaire. « Désormais », l’État sera plus actif et révisera les politiques en éducation. La formule est claire pour tous : le monde dans lequel évoluait Duplessis est mort avec celui-ci.

Le 2 janvier 1960, Paul Sauvé meurt d’une crise cardiaque. Au cours de ses quatre mois de pouvoir, il fait passer 66 projets de loi, dont certains paveront la voie aux réalisations du gouvernement Lesage. Le programme d’assurance hospitalisation, par exemple, est né d’accords qu’il a signés avec le fédéral.

Photo : Montreal Star – Canada Wide

JEAN LESAGE ARRIVE AU POUVOIR

Antonio Barrette succède à Paul Sauvé et déclenche des élections générales le 27 avril 1960. Il fait campagne sur un terrain maintes fois arpenté par l’Union nationale, l’autonomie provinciale.

Le slogan des libéraux de Jean Lesage est évocateur : « C’est l’temps qu’ça change ». Et les promesses électorales sont à l’avenant. Lesage veut notamment mettre de l’ordre dans les affaires publiques, former une commission d’enquête sur l’éducation, instaurer l’assurance hospitalisation et créer un ministère des Richesses naturelles.

Lesage peut compter sur George-Émile Lapalme, qui l’a précédé à la tête du Parti libéral, et sur une nouvelle recrue : le populaire journaliste René Lévesque. Les publicités électorales de son parti opposaient d’ailleurs les trois « L » des Libéraux (Lesage-Lapalme-Lévesque) aux trois « B » de l’Union nationale (Antonio Barrette, Maurice Bellemare et Jos-D. Bégin).

Jean Lesage et son « équipe du tonnerre » prennent le pouvoir avec 51 des 95 sièges. La Révolution tranquille peut officiellement commencer.

Photos : PLQ

L’INFLUENCE DE GEORGE-ÉMILE LAPALME

Jean Lesage est-il le « père de la Révolution tranquille » ? Plusieurs historiens préfèrent donner ce titre à George-Émile Lapalme, à droite sur la photo.

Chef du Parti libéral du Québec de 1950 à 1958, Lapalme laisse la place à Jean Lesage à la suite d’insuccès électoraux. Mais il ne quitte pas le parti pour autant. Lesage le garde comme vice-premier ministre et c’est son livre Pour une politique qui servira de base au nouveau programme du Parti Libéral

Plus conservateur que Lapalme, Lesage s’est d’abord élevé contre la création du ministère de l’Éducation et la nationalisation complète de l’hydroélectricité, avant de s’y rallier. Il avait cependant assez de vision et de flair pour comprendre l’importance des idées que soutenait le vice-premier ministre.

Photo : PLQ

LES INSOLENCES DU FRÈRE UNTEL

En 1960, le frère mariste Jean-Paul Desbiens fait paraître Les insolences du frère Untel, qui deviendra le best-seller de la Révolution tranquille. En quelques mois, plus de 100 000 exemplaires sont vendus.

Le livre dénonce de façon féroce et insolente les carences du système d’éducation au Québec, l’esprit de soumission qui règne dans la province et la piètre qualité de la langue qu’on y parle.

Les insolences du frère untel peuvent être consultées en ligne.

LE QUÉBEC DEVIENT UN ACTEUR SUR LA SCÈNE INTERNATIONALE AVEC L’INAUGURATION DE LA MAISON DU QUÉBEC EN FRANCE

Avant les années 1960, le gouvernement du Québec s’était peu intéressé aux relations internationales. La Maison du Québec à Paris est la première d’un réseau de délégations qui se développera à partir de la Révolution tranquille.

Aménagée au 19 de la rue Barbet de Jouy, la Maison du Québec à Paris est inaugurée en 1961 par Jean Lesage lui-même. À partir de 1964, elle bénéficie de la plupart des privilèges réservés aux ambassades, en plus de la reconnaissance diplomatique du gouvernement français.

La Maison du Québec est l’oeuvre de George-Émile Lapalme, en collaboration avec le célèbre écrivain français André Malraux, ministre de la Culture sous Charles de Gaulle.

Photo : Hallery. Fonds documentaire de la Délégation générale du Québec à Paris.

RENÉ LÉVESQUE ET LA NATIONALISATION DE L’ÉLECTRICITÉ



En 1962, René-Lévesque explique à des employés d’Hydro-Québec comment se déroulera la deuxième vague de nationalisation de l’électricité.

Au début de 1962, l’unité du Parti libéral commence à s’effriter. René Lévesque parle ouvertement de nationalisation de l’électricité, sans l’accord de Jean Lesage et avant d’avoir consulté les autres ministres.

Fin août, l’équipe libérale se retrouve au lac à l’Épaule, dans le parc de la Jacques-Cartier, pour discuter des nouvelles orientations du parti et, surtout, crever l’abcès de la nationalisation de l’électricité. Déjà, René Lévesque a réussi à convaincre George-Émile Lapalme du bien-fondé de son plan. Lesage écoute les arguments pour et contre ce projet et demande l’avis de Lapalme. Après quelques minutes, il l’interrompt et propose de déclencher des élections sur ce thème.

C’est de cette réunion mythique au lac à l’Épaule que nous vient l’expression maintenant consacrée.

Photo : Archives d’Hydro-Québec, H2/701631_32035_3

Maîtres chez nous

Le slogan des libéraux aux élections de 1962 passera à l’histoire : Lesage propose d’être enfin « Maîtres chez nous ».

Transformer des élections en véritable référendum sur la nationalisation de l’électricité est un pari risqué. Néanmoins, le gouvernement a derrière lui une impressionnante liste de réalisations : Commission royale d’enquête sur l’éducation, assurance hospitalisation, gratuité scolaire, nouvelle loi électorale, mise sur pied de la Société générale de financement, création de quatre ministères et l’inauguration de la Maison du Québec à Paris, pour ne nommer que celles-là.



Le 11 novembre 1962, Raymond Charrette anime un débat télévisé opposant Jean Lesage et Daniel Johnson. L’excercice, que l’on peut revoir dans les archives de Radio-Canada, est une première au pays.

Le Parti libéral est réélu avec 63 sièges, contre 31 pour l’Union nationale.

PAUL GÉRIN-LAJOIE, PREMIER MINISTRE DE L’ÉDUCATION

Paul Gérin-Lajoie, au centre, lors du lancement de son livre Pourquoi le bill 60. Le projet de loi en question propose la création d’un ministère de l’Éducation et d’un Conseil supérieur de l’éducation.

Dès le début de son mandat comme ministre de la Jeunesse, de 1960 à 1964, Gérin-Lajoie révise tous les secteurs de l’enseignement et crée une multitude de commissions. La plus célèbre, présidée par Alphonse-Marie Parent, se voit confier un mandat très large : étudier l’organisation et le financement de l’éducation à tous les niveaux. Ses travaux s’échelonneront de 1961 à 1966.

Le projet de loi 60 suit les premières recommandations de la Commission Parent. Il suscite la controverse autant chez l’épiscopat catholique, qui perdrait alors sa mainmise sur l’éducation, que parmi le Conseil des ministres. Pendant deux mois et demi, Gérin-Lajoie sillonnera le Québec pour convaincre tout le monde du bien-fondé de ses réformes.

La loi entre finalement en vigueur le 13 mai 1964 et Paul Gérin-Lajoie devient le premier ministre de l’Éducation du Québec.

Photo : Gabor Szilasi / Bibliothèque et Archives Nationales du Québec

DANIEL JOHNSON : NOUVEAU PREMIER MINISTRE, MÊME DIRECTION



Accompagné du premier ministre du Canada Lester B. Pearson et du gouverneur général Roland Michener (à gauche) et du maire de Montréal Jean Drapeau (à droite), Daniel Johnson assiste à la cérémonie de clôture d’Expo 67.

Lorsque Daniel Johnson prend le pouvoir, en juin 1966, des électeurs, des analystes et des politiciens sont inquiets. Ils associent encore l’Union nationale à la manière Duplessis. Jacques Parizeau, alors haut fonctionnaire, lance même : « Mon Dieu, faut-il que nous nous soyons trompés pour revenir en arrière après tous les changements des dernières années ? »

Parizeau a tout faux. Johnson ne mettra pas un frein au train de la Révolution tranquille. En deux ans de règne seulement, il dotera le Québec d’outils de développement précieux : Loi sur les allocations familiales et Loi sur la protection de la jeunesse, création des ministères de l’Immigration et des Affaires intergouvernementales, création de la Régie de l’assurance maladie, instauration d’un régime de prêts et bourses pour les étudiants, mise sur pied du réseau de l’Université du Québec, création de Radio-Québec.

Daniel Johnson est au pouvoir lors de l’Expo et de la mythique visite du général de Gaulle, moments marquants des années 1960 au Québec. Il mourra en 1968, lors d’une visite du barrage Manic-5, qui porte maintenant son nom.

Photo : Bibliothèques et Archives Canadan

PREMIER CONGRÈS DE LA FÉDÉRATION DES FEMMES DU QUÉBEC

Premier conseil d’administration de la Fédération des femmes du Québec, en 1966.

En 1965, 25 ans après que les Québécoises eurent obtenu le droit de vote, un colloque est organisé à Montréal. Une centaine de participantes, en plus des déléguées d’une vingtaine d’associations de femmes, y sont réunies. À l’initiative de Thérèse Casgrain, on convient de créer la Fédération des femmes du Québec (FFQ).

Non confessionnelle et multiethnique, la FFQ se veut un groupe de pression. Ses membres souhaitent influencer les pouvoirs politiques, obtenir des réformes et améliorer la condition des femmes.

Elles ne perdent pas de temps. Lors du premier congrès, en 1966, près de 400 déléguées s’entendent sur trois revendications : la création de garderies, la parité salariale et l’abolition des termes « ménagère » et « mère nécessiteuse ». Elles réclament de plus une enquête gouvernementale sur les conditions de travail des femmes.

Photo : Archives FFQ

EXPO 67 

Renée Claude, Gilles Vigneault et Stéphane Venne.

Stéphane Venne est l’auteur de la chanson-thème d’Expo 67, « Un jour, un jour », interprétée par Donald Lautrec, ainsi que par et là par Michèle Richard.

« Un jour, un jour » exprime à merveille l’esprit de renouveau qui souffle sur le Québec et la fierté qu’éprouve la population à accueillir l’Exposition universelle qui a pour thème Terre des Hommes.

Deux femmes attendent l’ouverture des guichets le matin de l’inauguration de l’Exposition, le 28 avril 1967. Plus de 50 millions de personnes visiteront les pavillons pendant les 185 jours que durera la manifestation.

Ce film de l’ONF vous invite à visiter le pavillon du Canada :

Photos : Bibliothèque et Archives Nationales Canada

EXPO 67, LE QUÉBEC S’OUVRE AU MONDE


Représentation théâtrale au pavillon du Japon.

Pour bien des Québécois, Expo 67 est l’occasion d’une formidable ouverture sur la planète. Montréal reçoit littéralement le monde.

La plupart des pays participants ont leur propre pavillon, auxquels s’ajoutent ceux des provinces canadiennes et de certains États américains. Avec ses 13 millions de visiteurs, le pavillon de l’URSS est le plus populaire.

Parmi les visiteurs célèbres d’Expo 67, notons la reine Élizabeth II (sur la photo), Jackie Kennedy, les chanteurs Bing Crosby et Harry Belafonte, le président français Charles de Gaulle, la princesse de Monaco Grace Kelly, le pianiste Thelonious Monk, l’actrice et chanteuse Marlene Dietrich et le Chœur de l’armée rouge.

Photos : Bibliothèque et Archives Nationales Canada

LA PETITE PHRASE DU GÉNÉRAL DE GAULLE

Qui, au Québec, n’a jamais entendu au moins un extrait du discours qu’a prononcé le général Charles de Gaulle du balcon de l’hôtel de ville de Montréal le 24 juillet 1967 ? Il s’apprêtait à dire « Vive le Québec libre » lorsque cette photo a été prise.

L’allocution du président de la France n’était pas inscrite au programme de sa visite à Montréal. Mais ce jour-là, devant l’hôtel de ville, la foule est nombreuse et elle réclame un discours du général. Passant outre à la réserve de Jean Drapeau, qui tente de l’amener dans le jardin où l’attendent les notables de Montréal, de Gaulle monte au balcon et, grâce à un technicien qui s’est empressé de trouver des micros, il improvise son célèbre discours.


Charles de Gaulle, le jour de son départ, avec le maire Jean Drapeau et Daniel Johnson (de dos).

La petite phrase lancée le 24 juillet produit tout un fracas. L’incursion du président français dans les affaires internes de la province en choque plus d’un, du rédacteur en chef du Devoir, Claude Ryan, à René Lévesque en passant par Daniel Johnson, évidemment.

Photos : Archives ville de Montréal

RENÉ LÉVESQUE QUITTE LE PARTI LIBÉRAL EN CLAQUANT LA PORTE ET FONDE LE PARTI QUÉBÉCOIS

En septembre 1967, alors que la province est encore galvanisée par le « Vive le Québec libre » du général de Gaulle, René Lévesque prend sa décision : il militera désormais pour l’indépendance du Québec. Et il compte bien faire cautionner par le Parti libéral son projet d’indépendance assortie d’une étroite association avec le Canada.

Au congrès du Parti, le 13 octobre, ses idées sont rejetées en bloc. Lévesque quitte donc le Parti libéral et fonde le Mouvement souveraineté-association (MSA) un mois plus tard. Le MSA et René Lévesque attirent rapidement de nombreux militants, vidant presque les rangs du Rassemblement pour l’indépendance nationale (RIN), qui existe depuis 1960.

Toujours en 1967, Lévesque publie Option Québec, ouvrage dans lequel il explique ses idées. La même année, le Parti québécois naît de la fusion du MSA et du Ralliement national. Ce qu’il reste du RIN de Pierre Bourgault s’y joindra peu après.

Photo : Jack Pickets / PC

L’EXPLOSION CULTURELLE


Distribution de la pièce les Belles-sœurs lors de sa création, en 1968.

La fin des années 1960 au Québec connaît un bouillonnement artistique sans précédent.

Le 28 août 1968, le Théâtre du Rideau Vert crée Les belles-sœurs, de Michel Tremblay, dans une mise en scène d’André Brassard. La pièce, écrite en joual, aura un énorme retentissement. Elle a été traduite et présentée ailleurs dans le monde, et elle est encore reprise régulièrement au Québec. On doit sa plus récente production à René Richard Cyr et de Daniel Bélanger, qui en ont fait une « comédie musicale » originale.

Photo : Bibliothèques et Archives du Canada

Robert Charlebois et Yvon Deschamps dans L’osstidcho, créé en 1968.

Robert Charlebois, Yvon Deschamps, Louise Forestier, Mouffe et le Quatuor du Jazz libre du Québec allient leurs talents pour créer L’osstidcho, un spectacle irrévérencieux, branché sur l’esprit de rébellion qui anime la jeunesse.

Il y aura quatre versions de L’Osstidcho. L’originale, présentée d’abord au Théâtre de Quat’sous, puis en tournée au Québec. L’osstidcho King Size, à l’affiche pendant quatre mois à la Comédie canadienne. L’osstidcho meurt, à la Place des Arts de Montréal, et une reprise au Théâtre de Quat’sous en juin 1970, cette fois sans Robert Charlebois.

Photo : Ronald Labelle

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