Les vertus du congé de paternité

Le couple québécois est (un peu) plus égalitaire depuis la création d’un congé de paternité unique en Amérique du Nord.  

conge paternite
Photo : Flickr / Andrés Nieto Porras

Le Régime québécois d’assurance parentale (RQAP) a jusqu’ici échappé aux mesures d’austérité du gouvernement Couillard. Québec vient toutefois d’annoncer une baisse des cotisations de 2 % au régime pour 2016, une façon, selon le communiqué, de «donner un maximum d’oxygène» aux entrepreneurs, qui ont souvent déploré son coût trop élevé à leur goût. Le gouvernement ouvre-t-il ainsi la porte à des compressions dans le programme? C’est ce que craignent certains critiques.

Ce serait une bien mauvaise nouvelle pour quiconque a l’égalité des sexes à cœur. Car ce programme unique en Amérique du Nord, introduit en 2006, a eu des effets durables sur le partage des pouvoirs dans le couple.

C’est une économiste de l’Université Cornell, dans l’État de New York, qui l’a démontré dans un rapport de recherche publié en janvier dernier. Ankita Patnaik s’intéresse au Régime québécois d’assurance parentale et, en particulier, à son congé de paternité dans le cadre de ses études doctorales. En plus des 32 semaines de congé partageables entre les deux parents et des 18 semaines réservées à la mère, le RQAP accorde désormais 5 semaines exclusivement au père ; s’il ne les utilise pas, il les perd. Et selon la chercheuse, ce changement tout simple a entraîné un rééquilibrage des rôles des pères et des mères québécois, tant à la maison qu’en dehors. Voici comment.

1. Le choix des mots

Les pères sont aujourd’hui 3,5 fois plus nombreux qu’avant à profiter d’un congé pour s’occuper de leur nouveau-né. La chercheuse a comparé la période de 2002 à 2005, qui a immédiatement précédé la réforme, avec la période de 2006 à 2010, qui l’a suivie. La proportion de pères ayant pris un congé est passée de 21 % à 75 %, et la durée moyenne de leur congé est passée de deux semaines à plus de cinq.

Comment expliquer un tel intérêt? Comme le fait remarquer Ankita Patnaik, sous l’ancien régime, la majorité des parents n’épuisaient pas la totalité des semaines auxquelles ils avaient droit : ils laissaient sur la table un bon mois de congé que les hommes auraient pu utiliser pour eux-mêmes. Or, le choix des mots a de l’importance. Le fait de désigner un bloc de cinq semaines comme congé « pour papas seulement » a complètement changé la donne, selon l’économiste.

On sait à quel point le climat social influence ce genre de décision. Des chercheurs ont déjà constaté, par exemple, que les pères sont davantage portés à partir en congé parental si leurs frères ou leurs collègues l’ont fait avant eux. À l’inverse, dans certains milieux de travail traditionnellement masculins, les hommes qui ­s’absentent pour prendre soin de leurs enfants risquent de subir du rejet ou du harcèlement.

En donnant ouvertement aux hommes la permission de se prévaloir de ce droit, le RQAP a fissuré ces barrières, changé les attentes à l’égard des pères et créé un effet d’entraînement à l’échelle de la société entière.

2. Des papas plus présents

Cinq semaines dans la vie d’un nouveau-né, ça change le monde? Ça change un père, en tout cas.

Ankita Patnaik a eu accès aux données de l’Enquête sociale générale sur l’emploi du temps, de Statistique Canada. Pendant 24 heures, les participants devaient tenir un journal où ils consignaient, toutes les sept minutes, ce qu’ils étaient en train de faire, où, et avec qui. La chercheuse a comparé les données recueillies en 2005 auprès de parents québécois d’enfants en bas âge (qui n’ont pas bénéficié du RQAP) avec les renseignements fournis en 2010 par des parents qui, eux, y avaient été admissibles.

Depuis la création du congé de paternité, les papas du Québec sont plus impliqués dans la vie de famille et les tâches domestiques, a constaté la chercheuse. Les pères de jeunes enfants sondés en 2010 passaient 22 minutes de plus par jour à s’occuper des enfants et 15 minutes supplémentaires à effectuer des travaux ménagers ; ces 37 minutes représentent une hausse de 23 % par rapport aux pères de l’ère préréforme. Et ils se trouvaient à la maison pendant 36 minutes de plus par jour.

C’est dire que même une courte période auprès de bébé dans ses premiers mois de vie produit des effets sur les papas qui se mesurent encore quelques années plus tard.

3. Des mamans plus riches

Pendant que leurs conjoints prennent le relais d’une partie des corvées domestiques, les mères, elles, peuvent s’investir davantage dans leur carrière. C’est du moins ce que suggèrent les données d’Ankita Patnaik: les mères sondées en 2010 passaient plus de temps à travailler (60 minutes de plus par jour) et étaient plus susceptibles d’être employées à temps plein que celles sondées en 2005. Elles consacraient 18 minutes de moins par jour aux tâches ménagères et passaient une demi-heure de moins à la maison.

Ce nouvel emploi du temps s’est avéré bénéfique pour leur portefeuille, puisqu’en 2010, les jeunes mères gagnaient 5 819 dollars par année de plus qu’en 2005, une augmentation de plus de 25 %!

4. Des enfants choyés quand même

Les mères de jeunes enfants ne sacrifient pas pour autant l’attention qu’elles prêtent à leurs tout-petits. Au contraire: même si elles travaillent davantage, elles passent plus de temps qu’avant avec leur progéniture — 48 minutes par jour de plus en 2010 qu’en 2005, selon l’analyse d’Ankita Patnaik.

Si on y ajoute les 22 minutes supplémentaires des pères, c’est une heure de plus chaque jour que les parents passent avec leurs enfants depuis l’entrée en vigueur du RQAP.

5. Beaucoup de chemin à faire

Certes, il y a de quoi se réjouir que les pères prennent un peu plus de temps chaque jour pour cuisiner, faire le ménage, donner le bain ou coucher les petits. Reste que, selon les travaux d’Ankita Patnaik, les mères de jeunes enfants consacrent encore trois quarts d’heure de plus que les pères aux tâches domestiques chaque jour, et une heure et trois quarts de plus à s’occuper des bambins. Elles passent aussi beaucoup plus de temps que les pères physiquement à la maison: trois heures et quart de plus, pour être précis.

Même chose en ce qui concerne la durée du congé à la naissance d’un enfant : alors que le RQAP permet aux parents de partager à leur guise un bon nombre de semaines (32), ce sont encore les mères qui prennent l’écrasante majorité du congé, environ 46 semaines, contre 5 pour les pères.

Pas de doute, les hommes et les femmes ont chacun fait un pas vers un partage des tâches plus égalitaire depuis l’instauration du RQAP. Mais ce petit pas n’a pas suffi à combler le gouffre qui les sépare. Force est d’admettre que les mères et les pères québécois demeurent, malgré des progrès, profondément traditionnels.

Dans la même catégorie
Boutique Voir & L'actualité

Obtenez jusqu’à 40% de plus pour votre prochaine sortie

1 commentaire
Les commentaires sont fermés.

…«alors que le RQAP permet aux parents de partager à leur guise un bon nombre de semaines (32), ce sont encore les mères qui prennent l’écrasante majorité du congé, environ 46 semaines, contre 5 pour les pères.»
«les mères et les pères québécois demeurent, malgré des progrès, profondément traditionnels.»

Ce n’est peut-être pas tant la tradition qui explique cette différence entre les pères et les mères. On a eu je ne sais combien de millions d’années d’adaptation biologique (sélection naturelle) et culturelle qui avaient pour fonction d’améliorer le succès reproductif de l’espèce humaine. Cette évolution a eu pour effet de rendre les femmes meilleures parents pour les enfants (et meilleures éducatrices) que les pères.

Alors, n’essayez pas trop d’éliminer nos penchants naturels. Aller à l’encontre de nos déterminants biologiques, au nom d’une soi-disant égalité des sexes, ne peut que nous rendre plus malheureux.