L’espoir des canettes

L’épicerie n’acceptait plus les canettes. Pourtant, quelqu’un les ramassait quand je les déposais devant chez moi. C’était le signe que quelqu’un, quelque part, avait espoir que la machine reparte…

Photo : L'actualité

Elles s’entassaient, les canettes. Je les accumulais dans une armoire. Mais mon petit appartement montréalais a des limites. Bien des limites ces temps-ci. Alors je me suis dit que je les déposerais dans un sac, devant chez nous. En temps normal, les canettes sont toujours récupérées. Des gens les ramassent pour les échanger contre de l’argent. Ils sillonnent les rues à vélo, à pied, avec leurs gros sacs. Le jour du recyclage, on les entend arriver de loin, cling, cling, cling. Mais dernièrement, le son s’était arrêté.

La machine ne fonctionne plus. Elle ne prend plus les canettes. Le dépanneur non plus. Ni le comptoir des retours à l’épicerie. Les canettes sont orphelines.

Pourtant, quand je les ai sorties récemment, regroupées dans un sac, elles ont disparu. Le lendemain matin, elles n’étaient plus là. C’est donc que quelqu’un les prenait encore. Alors j’ai recommencé à les sortir, pour ne pas les laisser s’entasser chez moi. À les donner à quelqu’un d’autre. Qui en avait besoin.

C’était un geste d’espoir de les prendre, quand même. De les collectionner. De les garder chez soi. Ça voulait dire que quelqu’un se disait « un moment donné, ça va repartir ». Et effectivement… La machine a repris du service.

Ça n’est pas facile de prendre des décisions en ce moment. Le monde nous fait désormais beaucoup plus peur. On voudrait pallier cette peur et prendre des décisions pour nous protéger et pour l’avenir. Mais on fait quoi ? Est-ce qu’on prend des décisions de vie en fonction de la pandémie ou on attend et on essaie de mettre à profit ce que l’on a déjà bâti ? Est-ce que l’on quitte le navire, on construit autre chose, quelque chose qui prendrait en compte les nouvelles réalités du télétravail, des villes trop peuplées, trop polluées ? Est-ce que l’on part ? Est-ce que l’on se fait une nouvelle vie ailleurs ? Est-ce que l’on change nos vies en fonction de la réalité des pandémies, pour s’en protéger ou au contraire on s’accroche et on attend que le vent se calme ?

C’est très dur de vivre sans pouvoir faire de plan. Oui, bien sûr, comme disait John Lennon, « la vie est ce qui passe pendant que l’on est occupé à faire d’autres plans »… Oui, le moment présent, bien sûr que l’on a que ça. N’empêche que mes enfants ne vont pas à l’école depuis deux mois, qu’ils n’y iront pas jusqu’en septembre (minimum). Et j’espère savoir un jour si je prends mes décisions pour protéger ce que j’ai maintenant, même si c’est en pause, ou si je pars construire ailleurs, pour répondre à cette pandémie.

J’admire celui qui a entassé les canettes avec la foi et la certitude que la machine repartirait.

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Je ne voudrais pas me montrer péremptoire, si ce n’est que lorsqu’on donne à l’aveugle ou à l’aveuglette, il est impossible de savoir si celui ou celle qui prend et/ou qui reçoit en a vraiment besoin. C’est un présupposé. Celui qui prend estime à tort ou à raison qu’il va valoriser tôt ou tard ce qu’il a pris. Celle qui donne accorde peu d’importance monétaire pour elle-même à ce qu’elle donne. Je ne suis pas sûr qu’elle ait entièrement raison.

Pourtant, la valeur environnementale des objets recyclables et indéniablement supérieure à celle de la consigne.

Qu’est-ce qui fait que madame Stréliski n’a pas besoin du montant de quelques canettes recyclables quand celui ou celle qui va faire cette contribution pour nous (de mettre ces objets dans la machine) a réellement besoin de cet argent ?

Cela dit, Léa Stréliski pose d’excellentes questions. Que faut-il faire en période de pandémie ? La société est-elle si détruite qu’il faudrait la reconstruire, la reconstruire comment et avec qui ? Il n’y a pas à proprement parler de destruction. C’est un arrêt pour une période indéterminée. Et si cela pose des problèmes financiers, c’est parce que nous vivons dans une société mal structurée. Cela fait quelques décennies que d’excellents économistes nous le disent mais… ceux qui siègent dans les assemblées s’en fichent pas mal.

Dans de telles circonstances, je crois qu’il faut faire l’éloge de la lenteur. Agir avec lenteur donne une certaine valeur à ce que nous faisons. Lorsque nous faisons bien. La valeur est ajoutée. Le philosophe Paul Lafargue, qui était aussi le gendre de Karl Marx, faisait l’éloge de la paresse. Et ce, d’un point de vue purement économique. N’existe-il pas la fable du lièvre et de la tortue : « Rien ne sert de courir, mieux vaut partir à point » ?

En ces temps, c’est plus important encore de prendre le temps de vivre et d’aimer vivre qu’en toutes autres périodes. Le monde va changer. Il sera toujours temps de saisir des opportunités ou bien encore de mâchouiller l’herbe du pré en regardant la caravane passer.

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