L’état de l’union

L’amour durable est devenu « le » critère d’une vie réussie. Mais seuls 20 % des couples y parviennent. Comment font-ils ?

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La vie de couple est en pleine mutation, au Québec comme ailleurs dans le monde. Libéré des carcans religieux, familiaux ou sociaux d’antan, chacun tente d’inventer son propre modèle amoureux. Avec plus ou moins de succès. À l’ère d’Occupation double, de Facebook et du magasinage d’amourettes sur Internet, il n’a jamais été aussi facile de rencontrer quelqu’un, où qu’il soit sur la planète. Ni aussi facile de le remplacer.

Et pourtant. L’amour n’a jamais occupé plus grande place dans nos vies ni représenté une valeur plus importante. « Le sens de notre vie dépend désormais du bonheur que nous éprouvons », déclarait récemment le jeune philosophe allemand Richard David Precht au magazine français L’Express. « D’où cette quête incessante de l’amour, nouvelle religion de nos sociétés. »

Champions mondiaux de l’union libre, les Québécois n’en croient pas moins toujours au couple et rêvent d’amour durable. Pas pour rien qu’On va s’aimer encore, de Vincent Vallières, a été sacrée chanson populaire de l’année 2011 ! Certes, 50 % des mariages se terminent en divorce. Et 30 % des couples qui durent… s’endurent. Mais les couples heureux à long terme existent : 20 % des unions, estiment les intervenants en thérapie conjugale. Un couple sur cinq…

Comment font-ils ? On ne compte plus les spécialistes qui tentent de répondre à cette question. Devenu un objet d’étude scientifique, le couple est scruté par des psychologues, des neurobiologistes, des chimistes, des anthropologues et même des mathématiciens. Au Love Lab de l’Université du Washington à Seattle, par exemple, le mathématicien et psychologue américain John Gottman a suivi plus de 7 000 couples depuis 41 ans – décryptant leurs battements cardiaques, leurs poussées de sueur, leurs roulements d’yeux. Son équipe peut déceler, après 15 minutes d’observation, si vous resterez ensemble ou pas et même prévoir la date du divorce !

N’empêche que la flamme éternelle demeure souvent un mystère – y compris pour ceux qui se connaissent par cœur. C’est ce que j’ai constaté après avoir rencontré une trentaine de couples heureux et interviewé un bataillon d’experts. L’actualité a accepté de ne pas publier le nom de famille de certaines personnes citées dans ce reportage, pour préserver leur intimité. Ces hommes et ces femmes craignaient la réaction de leur entourage, sinon de leur conjoint – preuve que les relations de couple constituent un sujet explosif ! Ces rencontres m’ont néanmoins permis de dégager quelques « vérités ».

 

 

VÉRITÉ No 1 :
Le couple n’est pas fait pour rendre heureux.

« Trop de gens démissionnent avant de l’avoir compris », observe le psychologue et sexologue Yvon Dallaire, auteur de nombreux livres sur le sujet et conjoint comblé depuis 31 ans. « Il faut apprendre à être heureux avec soi-même pour l’être avec une autre personne. »

Faut-il régler ses problèmes avant de se retrouver à deux ? Non. À condition d’être apte à l’introspection. « Le couple, c’est un miroir de ce qu’on est, dit le Montréalais Jérémy Demay, 30 ans, amoureux depuis quatre ans. Or, souvent on préfère ne pas se voir et rejeter ses difficultés sur l’autre. » S’il adore plaisanter sur les relations de couple, cet humoriste d’origine française prend la sienne au sérieux. « Plutôt que de se quitter pour un oui ou pour un non, et reproduire nos problèmes de relation en relation, on a décidé de travailler sur nous-mêmes. Et ça marche ! »

VÉRITÉ No 2 :
Oui, c’est du boulot
 !

L’amour ne suffit pas. La vie à deux exige un minimum d’accommodements raisonnables. Ce n’est pas toujours évident d’écouter la litanie des soucis de bureau de l’autre, de faire l’amour malgré la fatigue, et c’est parfois difficile de résister au libertinage ou à l’envie d’écraser les ronflements de l’autre sous un gros oreiller !

Ce qui semble un jeu d’enfant pour les uns peut s’avérer pénible pour les autres. La sacro-sainte « communication », par exemple. « Avant je gardais tout en dedans et j’attendais que ça explose, dit Alexandre, 29 ans, agent des pêches en Gaspésie, en couple depuis sept ans. Maintenant je me force à parler de ce qui ne fait pas mon affaire : c’est un mauvais moment à passer, mais t’as pas le choix ! »

La communication n’est pas nécessairement plus facile pour les femmes. « Pendant longtemps j’ai cru que mon mari devait répondre à toutes mes attentes sans que je lui en parle, dit Catherine Laberge, une enseignante montréalaise de 36 ans. Mais le « devinage », ça ne marche pas ! » Pour faire passer ses messages en douceur, elle a imaginé un truc : chaque 31 décembre, elle et son mari se disent un travers irritant (gentiment, sinon bonsoir l’ambiance !) sur lequel l’autre devra travailler durant l’année. « Cela permet d’éliminer du quotidien des petites choses qu’on ne soupçonnait pas être dérangeantes. »

Pour les conjoints de même sexe aussi, l’amour seul ne suffit pas. « En fait, nous avons un avantage sur les hétéros : nous sommes moins bombardés de modèles – au cinéma, dans la littérature… Nous pouvons donc bâtir notre propre modèle », dit Chris Black, 45 ans, un Montréalais originaire de Toronto, en couple depuis 14 ans et marié depuis 4. Le secret de son union ? « Nous aimons passer du temps ensemble, aller au théâtre, mais pas seulement. On aime faire des choses banales à deux, comme le ménage, les impôts, les courses… Quand je suis seul au Loblaws, Paul me manque ! » (Rire)

Et la chicane, dans tout ça ? Tous les couples heureux s’y adonnent, mais ni trop fort ni trop souvent. « Ceux qui ne se disputent jamais ne restent pas ensemble, dit Yvon Dallaire. En général, ils n’ont pas de vie sexuelle active : ce sont des colocataires en coexistence pacifique. »

 

VÉRITÉ No 3 :
Pour réussir à deux, il faut être égoïste.

Connaissez-vous les « Air lousses » ? Inspiré des programmes de fidélisation, ce système rigolo a été popularisé il y a quelques années par l’humoriste François Morency. Il permet aux gars d’accumuler des points en étant fins avec leur blonde (magasiner des rideaux, héberger la belle-mère…), afin d’avoir droit à diverses récompenses : bière après le hockey, fin de semaine de pêche ou saison de golf.

Les « Air lousses » font partie du vocabulaire de bien des couples québécois. J’en ai même rencontré un qui a raffiné le système à l’extrême, en comptabilisant tout (allaitement, vaisselle, épicerie) à la minute près, afin que personne ne soit frustré d’en faire plus que l’autre.

Sans aller jusque-là, les gens heureux à deux n’oublient jamais de penser… à eux. Ils ne restent pas avec l’autre par devoir ou compassion, mais pour se faire un cadeau à eux-mêmes. « Ma conjointe a une attitude égocentrique, elle est très axée sur son bien-être personnel », confie le psychologue et auteur Yves Dalpé, marié depuis 30 ans à une psychologue. « Mais j’en bénéficie : elle n’a ni rancune ni animosité en elle. Je n’ai jamais à me soucier de son bien-être, elle s’en occupe. »

Ne supportant pas le train-train « tue-l’amour », ou encore les gamins de l’autre, certains font appart à part. Une tendance qui a même son sigle : VCCS, pour Vivant chacun chez soi. « Nous sommes tous les deux très indépendants et avons du mal à cohabiter », explique Antoine, un Parisien de 55 ans, en couple depuis 21 ans. « Nous avons essayé durant six mois et notre relation a failli tourner au vinaigre, confirme Claire, 49 ans. Nous avons besoin d’avoir chacun notre espace, sinon on étouffe. »

Evelyn et Pierre, des Belges en couple depuis 21 ans, ont eux aussi compris qu’ils ne pouvaient pas tout faire ensemble. « Lui adore les États-Unis, moi je préfère l’Afrique, il nous arrive donc de partir chacun de notre côté, dit Evelyn. On est d’autant plus contents de se retrouver ! »

VÉRITÉ No 4 :
Dans une proportion de 69 %, les conflits de couple sont insolubles.

C’est le chiffre auquel est arrivé le mathématicien et psychologue américain John Gottman. Éducation des enfants, attitude face à l’argent, relations avec la belle-famille, répartition des tâches ménagères, séparation entre vie professionnelle et vie privée, sexualité… Ces six principales causes de friction sont rarement résolues au sein d’une union. Mieux vaut donc avoir un maximum d’atomes crochus au départ !

Comme le dit Francis, 46 ans, marié depuis 17 ans : « Le plus important, ce n’est pas d’aimer une personne pour ses qualités… mais de choisir quelqu’un dont les défauts ne t’agacent pas ! »

« Ce qui fait qu’un couple réussit ou pas, c’est la façon de gérer ces conflits et de négocier des ententes à double gagnant, affirme Yvon Dallaire. Sans chercher à avoir raison à tout prix et en acceptant d’être influencé par l’autre. »

Ce qui peut devenir plus facile avec les années. « On n’essaie plus de changer l’autre, dit Isabelle, 43 ans, une enseignante de Québec, en couple depuis 28 ans. Ce qui était agaçant au début devient quasiment cute ! » Elle a ainsi cessé de reprocher à son amoureux ses siestes intempestives durant les soirées chez des amis, renoncé à tenter de lui faire porter autre chose que des jeans et des t-shirts et arrêté de se prendre pour sa mère. « S’il ne retourne pas ses appels ou oublie de s’acheter des bas, c’est son problème : je ne m’en mêle plus et il en est très heureux ! »

Conscients que le quotidien peut finir par les distancer, et le désir devenir un désert, certains se fixent des rendez-vous sous la couette. « On s’est rendu compte que si on ne les planifiait pas, nos relations sexuelles devenaient de plus en plus rares, raconte Louis, un travailleur social de 50 ans. Maintenant on se retrouve au lit tous les samedis après-midi quand les enfants sont à l’extérieur. »

D’autres misent sur la qualité. « Il nous arrive de passer de trois à quatre semaines sans faire l’amour, mais ça ne crée pas de tension entre nous, dit Isabelle. On en rit et on finit par s’organiser une soirée en amoureux. »

 

 

VÉRITÉ No 5 :
Oui, on peut survivre à l’infidélité.

Si elle est souvent une cause de séparation, l’infidélité peut parfois être bénéfique. Trois couples m’ont ainsi révélé être devenus plus amoureux depuis. Comme Marie-Josée et Jean, 45 et 52 ans. En couple depuis 22 ans, ils se sont trompés à tour de rôle et ont rompu trois fois avant de passer aux aveux et renouer pour de bon. « Chaque fois, le choc a été terrible, mais, avec le recul, ça a été un plus dans nos vies, dit Marie-Josée. Risquer de se perdre nous a fait réaliser combien on s’aime. »

Certains font de l’adultère un mode de vie. « Pour moi la fidélité est une aberration : aimer mon conjoint ne m’empêche pas d’aller voir ailleurs, m’a confié Nathalie, 44 ans, mariée depuis 11 ans. J’ai un amant beaucoup plus âgé qui trouve que je suis un pétard et ne voit pas que je vieillis. Je me sens d’autant plus désirable quand je suis avec mon mari. » Elle s’arrange d’ailleurs pour que celui-ci ne se doute de rien.

L’infidélité pourrait donc pimenter la vie de couple ? « Foutaise ! lance Yves Dalpé. C’est de la simple autojustification. » Le psychologue admet toutefois que certaines infidélités – celles qui reflètent moins le désir de rompre qu’une insatisfaction passagère – sont moins dommageables que d’autres. « On peut être infidèle en aimant son conjoint, perçu comme frustrant sur certains points, dit-il. Cela peut déclencher une crise qui va permettre au couple de travailler sur sa relation et se rapprocher. »

Si certains jurent qu’il vaut mieux fermer son jardin secret à double tour, Yves Dalpé estime que c’est une erreur. « Si tentation d’incartade il y a, plus on en fait part vite à l’autre, moins on risque de céder. »

VÉRITÉ No 6 :
L’amour toujours, ça peut être long, longtemps
 !

Mariés ou non, les couples heureux que j’ai rencontrés espèrent tous vieillir ensemble, comme dans la chanson de Vallières. Le hic, c’est la longévité. Jurer de s’aimer à la vie à la mort, c’est une promesse pas mal plus difficile à tenir en 2013 qu’en 1913 ! Julien Vaillancourt-Laliberté, 30 ans, a toutefois son idée pour déjouer les statistiques. Sa copine et lui ont prévu de s’aimer 30 ans. « On a calculé à la blague que ça représentait 360 mois, dit-il. Pour en profiter au maximum, on fait le décompte : il nous reste un peu plus de 300 mois… Après quoi on pourra s’embarquer pour une deuxième vie. Ou pas. »

 

LE BUSINESS DE L’INFIDÉLITÉ

En m’inscrivant incognito sur Gleeden, un site de rencontres extraconjugales, pour les besoins de ce reportage, je ne m’attendais pas à être aussi sollicitée. Très vite, un, puis trois, puis sept hommes ont souhaité échanger avec moi. En quelques séances de clavardage, j’ai récolté autant de propositions de rendez-vous – avec un prof de l’UQAM, un Français récemment débarqué au Québec, un avocat… cherchant tous à rompre la routine, mais pas leur couple.

Lancée en 2009, Gleeden est une société américaine cofondée par deux jeunes Français installés aux États-Unis, les frères Ravy et Teddy Truchot. Gratuit pour les femmes, payant pour les hommes (63 % de la clientèle), le site compterait 1,2 million d’inscrits dans 159 pays – dont 600 000 Français… et environ un millier de Québécois. Âgés surtout de 30 à 50 ans et de milieu aisé, les clients sont en couple (91 %) ou séparés (9 %), mais ils ne souhaitent pas s’engager.

Dans le métro et les rues de Paris, la publicité de Gleeden s’affiche sans complexe. « Par principe, nous ne proposons pas de carte de fidélité », clament des panneaux géants. Pensé et géré par une équipe surtout composée de femmes (dans les bureaux de Paris et ceux de Los Angeles), le site n’est pas destiné à ceux qui ciblent une baise d’un soir. « Nos clients veulent nouer une vraie liaison, avec les échanges d’emails, les coups de fil, les frissons…, mais sans mettre leur mariage en danger, dit Hélène Antier, ex-porte-parole du site (et aujourd’hui porte-parole d’AshleyMadison, un autre site de rencontres extraconjugales). Beaucoup nous disent que l’infidélité est le secret de la longévité de leur couple. »

D’autres entrepreneurs ont flairé le bon coup. Comme l’hôtelier parisien David Lebée, 31 ans, cofondateur en 2010 de la centrale de réservation hôtelière Dayuse-hotels. Le principe : offrir des chambres de luxe à tarif réduit (de 50 % à 70 %) pour une utilisation de quelques heures en après-midi. Au choix : 200 hôtels haut de gamme situés en France, à Londres, à New York… qui engrangent entre 1 500 et 2 500 réservations par mois pour des chambres qui seraient autrement restées vides.

Cœur de cible : les infidèles (60 % de la clientèle), qui jouissent d’une parfaite discrétion. « Personne ne rappelle chez vous pour confirmer votre réservation, aucune carte de crédit n’est exigée et rien ne vous oblige à donner votre vrai nom », dit David Lebée. Des précautions dont se soucient toutefois peu les couples légitimes (30 % de la clientèle), qui s’échappent du boulot et des bambins pour un rendez-vous coquin dans un 5 étoiles.

Enfin, pour ceux qui se cherchent une bonne excuse mais sont en panne d’imagination, une petite société française, Alibibeton.com, propose toute une série d’alibis crédibles : depuis la fausse facture d’hôtel jusqu’à l’inscription à un congrès (avec insigne, stylo et programme complet !). Un service personnalisé et discret, facturé en moyenne 50 euros.

 

* * *
Le site américain Ashley Madison, lancé en 2001, cause des remous. En 2009, le réseau NBC a refusé sa pub «
 Life is short. Have an affair » !

 

 

QUELQUES STATISTIQUES

– Les couples heureux à long terme existent : 20 % des unions, estiment les intervenants en thérapie conjugale.

– Le taux de nuptialité des Québécois est le plus faible du monde : 2,9 mariages pour 1 000 habitants. La France est 2e avec 4,1. Taux au Canada hors Québec : 5,7 ; aux États-Unis : 7,4.

– Près de 35 % des couples du Québec, soit 1,2 million de personnes, vivent en union de fait, contre 18 % ailleurs au Canada.

– 67 % : probabilité de divorce des couples mariés dans les années 1990.

– 50 % : probabilité de divorce des couples mariés dans les années 1970.

 

POUR EN SAVOIR PLUS

 

Quand l’amour et l’État rendent aveugle : Le mythe du mariage automatique
par Hélène Belleau, Presses de l’Université du Québec, 2012

 

Qui sont ces couples heureux ? Surmonter les crises et les conflits du couple
par Yvon Dallaire, Option Santé, 2006

 

La puissance des amoureux de longue durée
par Yves Dalpé et Johanne Côté, Quebecor, 2010

 

L’infidélité n’est jamais banale
par Yves Dalpé, Quebecor, 2012

 

Et si l’amour durait
par Alain Finkielkraut, Stock, 2011

 

Amour : Déconstruction d’un sentiment
par Richard David Precht, Belfond, 2011

 

 

 

 

 

 

 

 

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