Lettre à ma fille

Que l’État choisisse ou non de contraindre leur expression, souviens-toi que les symboles ont un sens. 

Tu as l’âge d’entendre à la radio des personnes dire qu’on a bien le droit de s’habiller comme on veut, que ce qui compte, c’est ce qu’on a dans la tête. Qu’il faut respecter les croyances religieuses des gens. Que ce serait mal de les empêcher d’occuper certains emplois parce qu’ils portent un foulard ou un turban. Que ce n’est qu’un symbole. Parlons donc symboles.

Un carré rouge, une étoile de David, un écusson des Hells Angels, une main peinte en vert pour lutter contre une tyrannie… Tous des symboles. Ces marqueurs sont utiles pour des raisons variées : identitaires, sécuritaires, politiques. Leur sens se transforme parfois avec le temps.

Méfie-toi de ceux qui les prennent trop à la légère. Certains symboles ont accompagné le massacre de millions de personnes. D’autres sont porteurs de luttes et d’espérances. On ne les adopte pas sans conséquences.

Mieux que moi tu sais qu’à l’adolescence les habits marquent des clans. En imposant un uniforme, des écoles cherchent à rapprocher des jeunes de milieux différents, pour leur permettre de se connaître avant de se juger.

Dans toute l’histoire humaine, le voile imposé aux femmes a été un puissant élément de division, un symbole d’asservissement. Certaines religions ont évolué avec le temps.

Saint Paul écrivait dans ses épîtres aux Corinthiens : « L’homme ne doit pas se couvrir la tête, parce qu’il est l’image de la gloire de Dieu, tandis que la femme est la gloire de l’homme. […] C’est pourquoi la femme doit, à cause des anges, avoir sur la tête un signe de sujétion. » La plupart des chrétiennes d’aujourd’hui ne suivent plus à la lettre la directive de Paul.

Au XIIe siècle avant Jésus-Christ, un roi d’Assyrie — une civilisation de l’Antiquité que tu étudieras un jour — a aussi voilé les femmes, sur la foi d’une croyance sémitique ancienne selon laquelle leurs cheveux sont comme les poils pubiens, intolérables en public.

L’encyclopédie de l’Islam (éditions Brill) raconte que dans l’Arabie préislamique — il y a 3 000 ans —, une coutume voulait que, durant les batailles, les femmes montent au sommet des dunes et exposent leur poitrine dénudée à leurs époux guerriers pour exciter leur ardeur au combat.

Dans la tribu des Quraych, à laquelle appartenait le prophète Mahomet, on enterrait vivantes les filles quand elles étaient en surnombre. En fondant l’islam, Mahomet a donc fait faire tout un progrès aux femmes. Mieux vaut être voilées qu’enterrées ! Ses enseignements ont tout de même fait du corps des femmes quelque chose de honteux qu’il fallait cacher.

Chez les musulmans d’aujourd’hui, le débat perdure. Pour des raisons géopolitiques complexes, il s’est même intensifié.

Bien des musulmanes pieuses ne se voilent pas. D’autres le font. Certaines sont devenues tes voisines ou les mères de tes compagnes de classe. Elles méritent ton respect et ton affection.

La Constitution de ton pays protège leur liberté de conscience et de croyances. C’est bien. Elle protège aussi ton droit d’avoir avec elles un désaccord politique sans être traitée de raciste ou de xénophobe. Car le voile n’est pas qu’un symbole religieux, c’est aussi un symbole politique, un code machiste qui existe depuis 3 000 ans. Un jour peut-être quelqu’un calculera-t-il combien de femmes sont mortes à cause de lui dans le monde.

Le gouvernement de ta province a engagé un débat sur la place des symboles religieux chez les employés de l’État. Celui-ci va durer des mois encore. D’autres démocraties débattent de la même question. Tiens-toi informée. Réfléchis. Que l’État choisisse ou non de contraindre leur expression, souviens-toi que les symboles ont un sens. Et que la liberté de sentir le vent dans tes cheveux est une liberté que tu as raison de chérir.

À NE PAS MANQUER
Le 14e Festival du monde arabe de Montréal, du 25 octobre au 9 novembre. Pour y tisser des solidarités musicales, religieuses ou politiques.

Dans la même catégorie
Boutique Voir & L'actualité

Obtenez jusqu’à 40% de plus pour votre prochaine sortie

14 commentaires
Les commentaires sont fermés.

Il vaut mieux, en effet, discuter honnêtement et fermement avec une femme voilée, que de lui interdire de le porter, la rendant par ce fait invisible et absente de la conversation. Une démocratie d’opinion existe dans la mesure où celle-ci se manifeste.
Interdire le voile donne toute la place au silence et au populisme, donnant raison à ces députés qui aiment invoquer les attentes d’une majorité silencieuse pour faire ce qui leur plaît. (Bernard Drainville, le dernier en date). Ils ont beau jeu de le faire, puisque celle-ci ne parlera jamais.

Faut-il vous rappeler que le projet de charte vise l’interdiction des symboles religieux dans la fonction publique et le secteur parapublic, comme le sont déjà les signes politiques et idéologiques? Si elle interdisait les symboles religieux dans la vie privée (au sens large, ,à la maison comme dans la rue), comme le fait la France avec le niqab et la burka, je serais la première à protester. Cependant, le gouvernement intervient là où il a le droit, dans ses bureaux, pour ramener les idéologies religieuses au même plan que les idéologies non religieuses, c’est-à-dire dont la manifestation est interdite par un employé de l’État.
On peut toujours discuter de la portée du projet de charte, excessivement large à mon avis. Toutefois, encore faudrait-il laisser tomber les accusations creuses, dont la dernière à la mode, le « populisme », est à ranger avec le « racisme  et la « xénophobie » dans le catalogue des armes étouffe-débat peu susceptibles de fonctionner.

L’un des grands mensonges qu’on répand présentement sur cette charte est que le Canada anglais serait révolté que le Québec passe pareille charte, si discriminatoire, si poutinesque comme a dit avec mépris le vieux Taylor.

Allez lire les commentaires des Canadians dans le GM suite à la manif de dimanche dernier. Vous allez voir que le Canada profond pense à peu près comme le Québec profond. Voici le commentaire qui a eu le plus grand nombre de like

http://www.theglobeandmail.com/news/national/denouncing-pqs-secular-charter-montreal-protesters-press-for-open-quebec/article14590801/comments/

The U.K. Huffington post reports on August 19, 2013 that the «ongoing rabbi Lord Sacks said that he believed multiculturalism in Britain has had its days, having led to segregation and inward looking communities. His number one advice: you don’t try to impose your views on the majority population.» I really like rabbi Lord Sacks. What about you?

Quel magnifique éditorial. des propos empreints de sagesse et de réalisme. Je conserve précieusement votre lettre pour la relire dans la tourmente des débats acrimonieux qui pointent à l’horizon. En vous lisant, je pensais à mes deux petites filles (5 mois et 3 ans).

Oui il faut interdir le voile pour le message negatif et haineux quil soustend ce nest pas a notre societe a essayer de faire changer lidée de ces femmes sur le port du voile linterdire dans les instutions publiques envoi un message claire plusieurs de ces femmes seront surement tres heureuses de pouvoir sen départir.quelques heures par jour sans subir les affres.de leur superieur epoux.ou lindignation la rage ou la colere de leurs entourage pour beaucoup dentre elles ce nest pas un choix il faut etre solidaires et permettre enfin a ces femmes de se dévoilées…..

Cet excellent édito de Mme Beaulieu favorise un début de réflexion profond sur mes valeurs. La piste que vous exploré me convient.

Merci pour le contexte historique; je pense que c’est un élément qui manque dans tout ce débât. Si on insistait davantage sur l’origine des choses, on en comprendrait davantage la symbolique et cela faciliterait la reflexion. Par exemple , quand j’ai entendu que le crucifix, à l’assemblée Nationale datait de l’époque Duplessis et qu’il voulait illustrer l’alliance entre la Religion et l’État. , il devenait évident qu’il n’avait plus sa raison d’y être.

Quant au voile musulman et autres signes austentatoires, je pense que des articles comme le vôtre ont la qualité de présenter une information basée sur des faits historiques et la portée de ces signes que l’on veut éliminer de la scène publique , pour certains ou protéger pour d’autres. Je pense que c’est de cela que nous avons besoin comme société pour une reflexion sereine , logique . L’histoire a toujours sa place, bien qu’on l’oublie souvent dans nos débats; c’est essentiel de savoir d’où on vient pour savoir où l’on va..

Votre article est une preuve de plus que la CONNAISSANCE est la voie à suivre. Vous ne dites pas si vous approuvez la charte ou non mais vous avez exposé clairement la RÉALITÉ. Vous avez mis l’accent sur l’essentiel: la grande importance des symboles. C’est à nous de décider comment agir après la connaissance des faits que vos recherches révèlent.. Ainsi la vue de la croix gammée des nazis provoque chez moi de la répugnance car elle a été le symbole d’une époque d’horreurs. J’espère que votre lettre aura une grande diffusion. C’est l’article sur le sujet le plus valable, le plus percutant. Nadine Magloire

@Jacques Les symboles politiques et religieux interdits dans la fonction publique depuis longtemps n’ont jamais empêché aucune conversation ni aucun échange dans la société en général. Par contre, ils permettent aux gens de travailler ensemble, sans que personne ne subisse de malaise face aux idéolgies véhiculées par ces symboles. D’ailleurs nombre d’employeurs interdisent le port d’accessoires « ostentatoires », casquettes, masques, anneaux ou piercings, simplement parce qu’ils peuvent incommoder certaines personnes dans certains milieux, rien à voir avec le fait de vouloir faire taire. Le fameux carré rouge fut largement interdit l’an passé , « un simble bout de tissu » auquel certains de nos brillants politiciens avaient accolé des valeurs de violence et d’intimidation. C’est-tu effrayant? Combien de jeunes ont dû être privés de travailler et cloués au silence?

« Bien des musulmanes pieuses ne se voilent pas. D’autres le font. Certaines sont devenues tes voisines ou les mères de tes compagnes de classe. Elles méritent ton respect et ton affection. »

J’ajouterais: de ne pas être jugées ni comdanées par le fait de porter un vêtement religieux.

Je retiens le dernière phrase:« Et que la liberté de sentir le vent dans tes cheveux est une liberté que tu as raison de chérir.» Je rêve au jour où toutes les femmes auront comme les hommes, le droit tout naturel de sentir le vent et le soleil dans leurs cheveux et sur leur peau… Je vous salue madame
Carole Beaulieu. Vos propos sont empreints de bonté.

Très agréable à lire en général, notamment cette belle et courte dissertation « lettre à ma fille ». Cependant je ne partage pas votre point de vue. « La liberté de sentir le vent dans les cheveux » n’est une liberté que dans la mesure où elle découle d’un choix! Si les femmes sont obligées de ne pas porter le voile, ce ne sera plus une liberté mais bien une obligation. Je trouve très tordue cette idée, pourtant répandue, que dicter ce que les femmes peuvent porter ou non soit fait au nom de leur propre liberté! Comme je m’oppose de façon vindicative à ces maris ou pères qui obligent leur femme et leur fille à porter le voile, je m’oppose pour la même raison à celle qui veut les obliger à marcher tête dénudée. Pourquoi encore vouloir contrôler les choix des femmes? N’est-ce pas un peu paternaliste que de considérer leur jugement comme mal informé et donc manipulé? Les hommes et les femmes pourraient porter une tuque, un bandeau ou un foulard comme couvre-chef, tant que ce n’est pas d’une importance capitale ou religieuse pour eux? Et pourquoi donc?

Vous invoquez également le machisme avec beaucoup de légèreté. Est-ce que le voile, porté pour de multiples raisons, est vraiment macho? Il me semble davantage macho de vouloir imposer un code vestimentaire aux femmes comme veut le faire la nouvelle charte en interdisant aux femmes un droit de regard sur leur tenue.

Vous parlez du poids et de la signification des signes. Cette swastika, portée par le troisième reich, était symbole de haine et de mort. Sur le blouson de Sid Vicious (Sex Pistol) elle devenait un signe de provocation. Sur les temples hindous elle veut dire « éternité ». Pour connaître la signification d’un symbole, il faut souvent interroger la personne qui le porte ainsi que son contexte, ce que vous ne semblez pas faire dans votre analyse Madame Beaulieu.

La vraie et belle laïcité est celle qui laisse les gens porter leurs croyances comme bon leur semble, tant et aussi longtemps qu’ils n’imposent rien aux autres. Est-ce que porter une pièce de tissu sur la tête impose quelque chose aux autres? Non. Est-ce qu’interdire le port du voile impose quelque chose aux autres? Oui. Les extrémistes et les imposteurs ne sont pas toujours ceux que les médias veulent bien faire croire.

Merci d’avoir pris le temps de me lire,

Benoit Tranche