Lettre à Stephen Harper

Cher Stephen…

De nombreux collègues hors Québec m’écrivent, un trémolo dans le clavier, pour me dire qu’entre vous et un gouvernement majoritaire il ne reste qu’un obstacle : le Bloc québécois. Ils en sont fébriles d’indignation ou d’espérance. C’est selon leur inclination politique.

Certains prient pour que le barrage bloquiste tienne. D’autres se braquent à cette idée, me demandant pourquoi les Québécois ne votent pas enfin pour un parti qui prendra le pouvoir.

Leur curiosité n’a d’égale que la perplexité que je sens chez mes concitoyens gaulois d’Amérique. Ils vacillent. Ils se tâtent. Ils hésitent.

Je les observe.

Mon cousin d’Abitibi, hier encore bloquiste, se réjouit de recevoir chaque mois un chèque de 100 dollars pour chacun de ses enfants de moins de six ans. Pour lui, ça bat toutes les déductions fiscales libérales ! Les poils de ses jambes n’ont pas frémi quand vous avez aboli des programmes de subventions aux artistes. Votre message publicitaire télévisé avec cet homme dans la force de l’âge appuyé à une clôture, et ce cheval derrière, rappel du Québec rural… il s’y est vu, comme dans un miroir. Mon cousin va succomber, je le sens.

Mon commerçant préféré, lui, un Montréalais qui a toujours voté libéral, va virer capot : il votera pour Jack. Oui, Layton ! Écologiste, mon ami commerçant vous en veut d’avoir fait du Canada la risée du monde dans le dossier de la lutte contre les changements climatiques. Dans sa circonscription, le candidat libéral est un inconnu. Et mon ami ne comprend rien au Tournant vert de Stéphane. Pauvre Stéphane. Son problème, vous le savez mieux que moi, c’est qu’il se refuse à admettre une donnée vieille comme le monde : les êtres humains aiment qu’on leur raconte des histoires. Simples, de préférence.

Le Tournant vert est une bonne idée mal exploitée. Mis en application, ce plan permettrait au Canada de se rapprocher de ce qui a fait des Européens des leaders en matière d’efficacité énergétique. Des Québécois auraient pu se battre pour cette vision, mais encore fallait-il les faire rêver. Et Stéphane en arrache.

Son histoire est trop tortueuse, trop difficile à suivre. Pis encore, on arrête de l’écouter en entendant le grondement du raz-de-marée financier qui menace le confort de la vallée.

Stéphane est un homme intègre, courageux et compétent. Son parti continue de défendre des valeurs libérales qui sont chères à des milliers de Québécois, mais le courant ne passe pas, ou si peu, même si depuis le débat des chefs en français son image a pris du mieux.

Mais je vous raconte des choses que vous savez déjà. Ce n’est pas pour rien que vous avez embauché Doug Finley et que vous lui avez donné le pouvoir de vie et de mort sur certains de vos candidats. Finley sait qu’une campagne électorale se gagne avec des récits que les électeurs peuvent comprendre, des narratives, comme disent les Anglais.

Ma copine de Québec a déjà mordu, elle, et votera pour vous. Elle veut que dans votre gouvernement il y ait plus de Québécois. Ça vous obligerait, pense-t-elle, à adopter plus régulièrement des politiques favorables aux francophones, tout en continuant à gérer prudemment les finances du pays. Et le discours que vous avez prononcé, au Saguenay, sur la défense du français lui a plu. Elle ne vous en veut pas de laisser pourrir le jeune Omar Kader à Guantánamo au mépris de toutes les conventions internationales. Ne vous reproche pas non plus la guerre en Afghanistan. Près de Valcartier, on n’est pas allergique aux soldats.

Il y a encore des sceptiques pour lui rappeler que si le résultat sera d’avoir des ministres comme Maxime Bernier ou Josée Verner, on ferait aussi bien de rester avec des députés bloquistes comme Réal Ménard ou Pierre Paquette, ou encore des libéraux comme Denis Coderre, qui ont assez de jugement pour ne pas déshonorer leurs fonctions. Et puis surtout, une fois que les Gaulois auront succombé à vos yeux bleus, quel levier auront-ils encore pour vous demander de mieux les écouter ?

Ma cousine de Rouyn-Noranda vient d’ailleurs de rechanger d’idée. Elle allait voter pour vous, m’expliquant que vous avez grandi dans votre fonction et qu’elle vous faisait confiance pour diriger de façon modérée. C’était avant que vous annonciez votre intention de durcir les sentences des jeunes contrevenants. Vous l’avez perdue ce jour-là.

Je relis les courriels de mes collègues du reste du pays et je me prends à rêver d’une vague bleue. Pas la vôtre. L’autre. Une vague bloquiste qui détiendrait une minorité de blocage, vous privant de ce gouvernement majoritaire dont vous rêvez et vous obligeant à discuter. De nation à nation. Au nom d’une vraie fédération. Et qui sait, Gilles Duceppe pourrait se laisser convaincre de participer à un gouvernement de coalition.

ET ENCORE…

Visitez notre section spéciale sur les élections fédérales en 2008.

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