L’héritage de 1812

Sans la victoire des forces britanniques sur les Américains, le fait français ne serait plus qu’un souvenir au nord du 45e parallèle, affirment des historiens. Pas du tout, disent d’autres. Mais que célébrons-nous, au juste ?

Sans la victoire des forces britanniques sur les Américains, le fait français ne
Bilbio. et Archives du Canada

Depuis son arrivée au pouvoir, Stephen Harper ne s’est pas fait prier pour célébrer le travail des Forces canadiennes et l’histoire militaire. En consacrant le mois d’octobre à la commémoration de la guerre de 1812-1814, qui a opposé les colonies canadiennes de Grande-Bretagne aux États-Unis, et en échelonnant les célébrations sur deux ans, en fait-il trop ? Émissions de timbres et de pièces de monnaie, application iPad, reconstitutions de batailles, rénovation de sites historiques, exposition au Musée canadien de la guerre en ponctueront les moments forts. Un monument sera même inauguré sur la colline du Parlement en 2014. Coût total : 28 millions de dollars.

« Il faut combattre notre amnésie collective », affirme Steven Blaney, ministre des Anciens Combattants, pour qui la guerre de 1812 constitue un moment charnière dans l’histoire du Canada. Un avis que ne partagent pas tous les historiens. « Les Cana­diens anglais affirment que l’échec de l’invasion américaine signifie le début de la construction de l’identité canadienne, qui mènera à la création du Canada 53 ans plus tard. Les historiens fran­cophones, eux, sont sceptiques quant à la véritable influence de cette guerre », résume l’historien Jacques Lacoursière.

Le gouvernement Harper a choisi son camp. Selon des sources conservatrices, cette célébration s’inscrit dans la « fabrique identi­taire » du gouvernement, qui met en avant des symboles différents de ceux que les libéraux exploitaient depuis 30 ans, notamment par une promotion soutenue des racines britanniques et du patriotisme canadien.

Chris Champion, éditeur dans ses temps libres de la revue d’histoire The Dorchester Review, qui publie notamment des textes aux accents nationalistes, estime qu’« il n’y aurait pas de Canada aujourd’hui si nous avions perdu la guerre. C’est la différence entre la survie et l’absorption par les États-Unis », a-t-il écrit dans le National Post. Chris Champion est depuis quatre ans conseiller spécial du ministre de l’Immigra­tion et de la Citoyenneté, Jason Kenney, qui dirige le puissant Comité des priorités du Conseil des ministres. « Honnêtement, je ne sais pas si la revue ou moi-même avons eu de l’influence sur le gouvernement pour la commé­moration de 1812. Il y a plusieurs conseillers au sein du gouvernement », a-t-il dit à L’actualité.

Le ministre Steven Blaney voit dans ces célébrations une évidence. « La guerre de 1812 est un élément fondateur de notre pays, la genèse du Canada. Pour la première fois, des Canadiens anglais, des Canadiens français et des autochtones se battaient ensemble pour défendre un territoire. On a forgé la destinée de l’Amérique avec cette guerre », dit-il.

Pas si vite, réplique l’historien américain Alan Taylor, une sommité en la matière, qui décrit le conflit avant tout comme une « guerre civile », car les Américains immigrés dans les colonies canadiennes y ont joué un rôle central pour défendre le territoire britannique. De 1775 à 1812, ils sont près de 60 000 à avoir quitté les États-Unis vers leur voisin du Nord. La notion identitaire de « Canadiens » n’existait pas encore – le Canada verra le jour en 1867. « Des frères, des familles, des amis vont se battre entre eux pour cette frontière floue. C’était en partie le prolongement de la guerre de l’Indépendance américaine de 1775-1783 », écrit-il dans The Civil War of 1812.

Les historiens s’accordent cependant sur un point : l’identité canadienne a commencé à prendre forme à la suite de ce conflit. « Les loyalistes, fidèles à la Couronne britannique, ne se considéraient plus comme des Américains en exil, puis­qu’ils venaient de se battre pour défendre un territoire », dit Jean Lamarre, professeur d’histoire au Collège militaire royal du Canada, à Kingston.

La guerre de 1812 a-t-elle permis de sauver la langue des Cana­diens français ? Les ténors du gouvernement fédéral n’hésitent pas à dire que oui. Une victoire américaine aurait confiné le Québec au sort de la Louisiane, affirme Steven Blaney. « Si nous avions perdu la guerre, je ne suis pas certain qu’on parlerait encore français ici », avance-t-il.

Une affirmation qui fait bondir Jacques Lacoursière. Il est vrai que les États-Unis préfèrent l’assi­milation des nations et des langues au grand tout américain, mais « on ne peut pas refaire l’histoire à l’envers, avec des « si », dit-il. C’est une récupération politique qui n’a aucun fondement. » Il note que la situation du français au Bas-Canada, particulièrement à Montréal, n’a jamais été aussi précaire qu’après la guerre, de 1814 jusqu’en 1840. L’immigration anglo-saxonne était alors fulgurante.

Au Bas-Canada, même si le clergé catholique a appuyé les Bri­tanniques contre l’envahisseur protestant américain afin de con­server sa prédominance, le conflit n’a pas soulevé les passions. Charles-Michel de Salaberry a eu de la difficulté à recruter des volontaires dans son régiment des Voltigeurs. Il doit d’ailleurs sa victoire à Châteauguay, en 1813 – où 300 de ses hommes mettent en déroute 3 000 soldats américains -, à son génie militaire plus qu’à la force du nombre.

Un fort courant chez les historiens soutient que, en réalité, les États-Unis ne voulaient pas envahir le Canada – cela aurait été tout au plus une prime. Jean Lamarre donne l’exemple de l’occupation américaine de Mont­réal, de novembre 1775 à juin 1776, au cours de la guerre de l’Indépendance des États-Unis. Après une défaite à Québec et le renfort des troupes britanniques au printemps 1776, les Américains sont rentrés dans leurs terres, abandonnant Montréal.

Coût d’une arme à feu en 1812 :
10 $ US, l’équivalent de 3 600 $ US aujourd’hui

Forces britanniques : 50 000 soldats, 4 000 miliciens*, 3 500 Amérindiens*

Forces américaines :   36 000 soldats, 500 000 miliciens, de 3 000 à 5 000 Amérindiens*

Pertes britanniques :   1 600 hommes

Pertes américaines :   2 000 hommes

* Estimation

 

 

 

 

 

 

 

La guerre de 1812 a été déclenchée pour deux raisons, qui ne sont pas liées à l’appétit des Américains pour les territoires du Canada. D’une part, Washington voulait exercer des pressions sur la Grande-Bretagne pour que la marine de celle-ci cesse de freiner le commerce entre les États-Unis et l’Europe par des fouilles arbitraires des navires ou l’arrestation de citoyens américains – mesures mises en place par Londres contre tous les pays neutres afin de se protéger des guerres napoléoniennes. D’autre part, les Américains voulaient que la Grande-Bretagne arrête de soutenir les Amérindiens – notamment en leur fournissant des armes – qui bloquaient l’expan­sion des États-Unis vers l’ouest du continent.

Plusieurs historiens affirment que les États-Unis voulaient avant tout faire plier l’Empire britannique en déclenchant les hostilités en Amérique du Nord, quitte à échanger ensuite les gains faits au Canada.

L’historien Alastair Sweeny, auteur de l’ouvrage Fire Along the Frontier: Great Battles of the War of 1812, estime au contraire que les États-Unis voulaient en finir avec la présence des Britanniques sur le continent. « C’était une deuxième guerre de l’Indépendance pour eux, ils voulaient envahir le Canada, dit-il. C’est clair, surtout dans les discours des dirigeants américains des États de l’Ouest. »

S’il est difficile de déterminer les conséquences de ce conflit, il en va autrement des perdants. « Les Amérindiens, ceux qui ont combattu aux côtés des Britanniques comme ceux qui se sont alliés aux Américains, se sont vu retirer des terres. L’expansion des Blancs vers l’Ouest s’est accélérée à leur détriment », affirme Jean Lamarre.

Ce volet de la guerre de 1812 ne sera évidemment pas célébré au Canada ni aux États-Unis.

Ce qu’il reste de la guerre de 1812-1814

  • L’hymne national américain

La bataille de septembre 1814 au fort McHenry, près de Baltimore, a inspiré Francis Scott Key à composer le poème Defence of Fort McHenry. La musique de la chanson To Anacreon in Heaven (à Anacréon au paradis), de John Stafford Smith, lui sera accolée, ce qui donnera la pièce The Star-Spangled Banner (la bannière étoilée). Le Congrès en fera l’hymne national en 1931.

  • La Maison-Blanche

En août 1814, les troupes britanniques prennent d’assaut Washington, la capitale américaine, et brûlent la ville en représailles à l’incendie du parlement du Haut-Canada, à York (Toronto), allumé en 1813 par les soldats américains. Le major général Robert Ross et ses officiers s’offrent un repas de la victoire dans ce qu’on nomme alors la « Maison du président », avant d’y mettre le feu. Elle sera reconstruite encore plus blanche que la précédente, si bien que le nom de « Maison-Blanche » se répand. En 1901, le président Theodore Roosevelt signe le décret qui change officiellement son nom.

  • L’expression « l’Oncle Sam »

Ce surnom a été créé à Troy, dans l’État de New York, en hommage à un fournisseur de viande qui ravitaillait l’armée américaine lors de la guerre de 1812-1814, Samuel Wilson. L’homme était très aimé. Un jour de l’été 1813, un employé dit à la blague que les lettres « U.S. » qui figuraient sur les boîtes de bois contenant la viande signifiaient « Uncle Sam ». Le surnom a longtemps été associé à l’armée, puis au gouvernement américain. Le 15 septembre 1961, le Congrès adopte une résolution pour reconnaître à Samuel Wilson la paternité du surnom.

  • Le régiment des Voltigeurs de Québec

Le 15 avril 1812, le gouverneur de l’Amérique du Nord britannique, sir George Prevost, commence à former des unités provinciales d’infanterie devant les menaces de plus en plus pressantes des États-Unis. Il met en place les Voltigeurs canadiens. Le premier commandant sera le lieutenant-colonel Charles-Michel de Salaberry. Cette unité donnera naissance aux Voltigeurs de Québec, régiment aujourd’hui composé de réservistes.

  • La Citadelle de Québec

Sa construction a débuté en 1820, mais c’est la guerre de 1812 qui a poussé l’Empire britannique à mettre à exécution le plan Richmond, qui visait à fortifier des points stratégiques de la colonie canadienne.

  • L’Université Dalhousie, à Halifax

Pendant l’été 1814, les troupes britanniques occupent le Maine. La plupart des résidents sont favorables à l’Angleterre et acceptent de payer un impôt sur leurs revenus. Cet argent sera plus tard utilisé pour construire l’Université Dalhousie, à Halifax.