L’histoire à deux tranchants

Les Arabes qui se posent en victimes aujourd’hui oublient qu’eux-mêmes ont été des bourreaux, dit l’historien Marc Ferro. Réécrire le passé exige de tenir compte de tous les points de vue.

Pour les Noirs, c’est l’histoire de l’esclavage ; pour les Amérindiens, l’histoire du Canada ; pour les Maghrébins et les Noirs africains, l’histoire de la colonisation… Tous les peuples veulent qu’on « réécrive » l’histoire. C’est toujours possible, dit le grand historien français Marc Ferro, « mais il ne faut pas s’attendre forcément à avoir été toujours une victime ».

L’historien préconise l’enseignement aux jeunes d’une « histoire à plusieurs voix », qui exposera les points de vue, certes antinomiques, des différents acteurs d’un événement historique. Il faut faire confiance à l’intelligence des jeunes et à leur perspicacité analytique et « cesser de les considérer comme des illettrés patentés », dit-il.

Directeur d’études à l’École des hautes études en sciences sociales de Paris (EHESS), spécialiste du 20e siècle et des rapports entre cinéma et histoire, codirecteur de la prestigieuse revue Annales, Marc Ferro est l’auteur d’une trentaine d’ouvrages sur la société russe et soviétique, la philosophie et l’enseignement de l’histoire, l’islam, la Deuxième Guerre mondiale… traduits en 21 langues.

Après Ils étaient sept hommes en guerre (Robert Laffont) — qui présentait les points de vue divergents sur la Deuxième Guerre mondiale de ses protagonistes —, il a publié au printemps Le XXe siècle expliqué à mon petit-fils (Seuil). L’actualité l’a joint à sa résidence, à Paris.

Comment expliquer le fait que tant de groupes minoritaires demandent qu’on « réécrive » l’histoire nationale pour que celle-ci intègre leur passé et leurs revendications identitaires ?
— L’histoire a toujours été écrite du point de vue des vainqueurs. Les victimes n’avaient pas le droit à la parole ni la capacité de s’exprimer. Très rares étaient ceux qui contestaient la vision des colonisateurs espagnols, français, anglais… Mais depuis les indépendances, et surtout depuis la faillite des indépendances due à la mondialisation, une sorte de ressentiment général déferle. Ces revendications identitaires sont relayées à l’échelle mondiale grâce à Internet et à la mondialisation des médias. Désormais, tous les peuples veulent qu’on réécrive leur histoire. Les Noirs africains, par exemple, qui réclament des dédommagements pour la traite et l’esclavage dont leurs ancêtres ont été victimes… Ce sont des revendications communautaires très légitimes, mais qui quelquefois se retournent contre leurs promoteurs.

Donc, réécrire l’histoire n’est pas une sinécure…
— Absolument. Par exemple, en ce qui concerne la traite des Noirs africains, des historiens noirs et blancs ont été abasourdis de découvrir, en retraçant l’histoire de la traite atlantique — du 15e au 19e siècle, quelque 11 millions de Noirs africains ont été déportés comme esclaves par les puissances coloniales vers leurs colonies sises en Amérique —, qu’il y avait aussi eu parallèlement une traite arabe. Ainsi, le monde colonisé s’est divisé : les Africains noirs commencèrent à critiquer avec véhémence les Africains noirs musulmans, qui avaient collaboré à une traite équivalente à celle pratiquée par les Blancs. Plus tard, on s’est aperçu qu’il y avait aussi eu une traite des esclaves intérieure, intrinsèque au monde noir, à des fins domestiques. À la Conférence internationale contre le racisme de Durban, en 2001, des groupes noirs cessèrent de réclamer des dédommagements financiers à l’Occident quand ils ont vu que des groupes africains accusaient d’autres tribus africaines noires d’avoir été complices de la traite des esclaves pendant que la colonisation européenne battait son plein. Autrement dit, réécrire l’histoire, c’est toujours possible, mais il faut tenir compte de tous les points de vue et ne pas s’attendre forcément à avoir été toujours une victime. Ceux qui se croyaient victimes, notamment les Arabes, ont été aussi des bourreaux. Au 9e siècle, en Irak, il y a eu des révoltes contre le califat arabe au pouvoir, parce qu’il avait massacré des milliers d’esclaves noirs. Aujourd’hui, les Arabes, qui revendiquent contre l’Europe — à juste titre, souvent —, oublient, ou ne savent pas, qu’eux-mêmes ont été aussi dans le passé des bourreaux.

Pourtant, c’est toujours l’Occident qui se retrouve seul au banc des accusés.
— Bien sûr, c’est l’Occident qu’on met d’abord sur le banc des accusés, parce que c’est l’Occident qui a dominé le monde ces derniers siècles. Mais auparavant, c’étaient les Arabes. Aujourd’hui, les Noirs d’Afrique hésitent à mettre en cause les Arabes et à émettre la moindre critique à leur encontre. Quand les historiens noirs africains écrivent l’histoire de la traite et de l’esclavage, ils ont la main qui tremble, parce qu’ils craignent des représailles du monde arabo-islamique. Cette mise en cause de l’Occident est légitime, mais elle ne pourra être totalement équitable que si on met aussi en cause d’autres traites, d’autres esclavages. Aujourd’hui, l’Occident culpabilise pour une histoire qu’il n’a pas toujours vue dans toute sa réalité.

L’histoire n’est-elle pas depuis des lustres instrumentalisée à des fins idéologiques et politiques ?
— Oui, l’histoire a toujours servi à façonner l’identité d’une nation. Souvent, à certains moments de l’histoire, pour des nations ou des communautés, le passé est plus présent que le présent. C’est un fait qu’on ne remarque pas assez. Prenez, par exemple, le cas des Arméniens. Ces derniers demandent que l’on reconnaisse le génocide perpétré en 1915 par les Turcs contre leur peuple, mais ne parlent presque jamais de leur histoire avant ou après ce génocide. Les Juifs aussi n’insistent que sur un chapitre funeste de leur histoire plusieurs fois millénaire : le génocide dont ils furent victimes durant la Deuxième Guerre mondiale. Les Polonais focalisent toute leur attention sur le fait que l’Europe ne leur est pas reconnaissante, alors que, de leur point de vue, ils ont sauvé plusieurs fois le Vieux Continent : contre les Turcs, contre le communisme, contre les armées soviétiques… Toute l’histoire polonaise, c’est un cri contre l’ingratitude des autres. Je pourrais citer des dizaines d’exemples similaires.

L’enseignement d’une histoire plurielle ne risque-t-il pas de créer une confusion chez les jeunes ?
— Nous avons beaucoup de préjugés contre les jeunes. C’est regrettable. Comme si les jeunes étaient nécessairement des illettrés patentés. Vous avez des gens très âgés qui restent dans de fausses certitudes jusqu’à leur mort. Je récuse l’alibi de la soi-disant ignorance des jeunes, qu’il faudrait endoctriner jusqu’à ce qu’on leur inocule la vérité. Il faut absolument enseigner aux jeunes une histoire à plusieurs voix. Il faut que leur professeur ait assez de hauteur pour leur donner la parole, afin qu’ils posent des questions, et pour leur montrer que l’histoire est un processus complexe, qu’il n’y a pas d’un côté les bons et de l’autre les méchants, même s’il y a eu de vrais méchants dans l’histoire. Je n’essaie pas de banaliser le nazisme, ni le soviétisme, ni le délire de Pol Pot… Mais il faut mettre à plat et relativiser les événements historiques dans les manuels scolaires.

Avec cette approche éducative hétéroclite, peut-on vraiment « écrire » une histoire nationale?
— Oui, on peut relater une histoire nationale, mais il faut aussi tenir compte du fait que l’histoire nationale perd du terrain devant l’idée des droits de la personne. C’est le cas en Europe. Par exemple, en Allemagne, à la différence des États-Unis, on se méfie beaucoup de l’histoire nationale, de la nation et de l’État, parce que les Allemands se rappellent ce que leurs ancêtres ont fait au nom de ces entités. Aujourd’hui, dans beaucoup de pays occidentaux, ce sont les droits de la personne et non plus l’histoire nationale qui servent de cadre de référence. C’est ce qui explique que des personnages historiques comme le Mahatma Gandhi, Martin Luther King et Nelson Mandela soient tellement populaires, surtout auprès des jeunes.

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