L’homme qui a libéré les hommes

Guy Corneau accordait à L’actualité, en juillet dernier, une entrevue où il revenait sur la genèse de son livre Père manquant, fils manqué.

(Photo : Kimport — CC BY-SA 4.0, wikimedia.org)
(Photo : Kimport — CC BY-SA 4.0, wikimedia.org)

Le conférencier, psychanalyste et homme de théâtre Guy Corneau est décédé subitement d’un arrêt cardiaque le 5 janvier, à l’âge de 65 ans. Auteur de Père manquant, fils manqué (L’Homme, 1989), il a marqué une génération d’hommes, non seulement au Québec, mais aussi en France, en Suisse et en Belgique. Traduit en 17 langues, son ouvrage s’est vendu à 270 000 exemplaires.

En juillet, dans une entrevue qu’il accordait à L’actualité, il affirmait que les hommes d’aujourd’hui se portent mieux que ceux de la génération de son père, notamment parce qu’ils ont appris à affronter leurs contradictions et à exprimer leurs difficultés et émotions, sans renoncer à leur virilité. Le Réseau Hommes Québec, qu’il a fondé en 1992, a fait des émules, et d’autres organismes communautaires viennent depuis en aide aux hommes en difficulté (Les hommes de cœur, AutonHommie, etc.). Ce n’est pas par hasard, non plus, si des films sur la paternité, notamment Gaz bar blues, Ni rose ni bleu et De père en flic, sont sortis de l’imaginaire de cinéastes québécois.

Lorsque L’actualité l’a rencontré, Guy Corneau confiait qu’il s’était entièrement relevé d’un cancer qui l’avait atteint à la fin des années 2000 et qu’il se sentait en bonne santé. Il avait des projets plein la tête. Sa mort est survenue deux semaines après celle de sa sœur Joanne, peintre connue sous le nom de Corno.

Père manquant, fils manqué a été un best-seller mondial, notamment en raison de son titre accrocheur. Pourquoi ces quatre mots?

Mon éditeur, Jean Bernier, et moi nous sommes mis d’accord sur ce titre, qui était volontairement provocateur. La raison? Mon livre dénonçait le fait que, depuis la révolution industrielle, les pères étaient socialement exclus du quotidien de leurs enfants pendant la petite enfance de ceux-ci. En France, on a qualifié ce titre de «violent», de «culpabilisant».

En réalité, mon propos était un peu différent de ce que le titre laisse entendre. Je voulais souligner que la plupart des hommes qui souffraient autour de moi étaient en manque de père. La paternité, comme elle se vivait autrefois, a fait beaucoup de tort aux enfants. Ce n’était pas délibéré. Il y avait dans le désengagement paternel un facteur culturel: le père pourvoyait aux besoins matériels de la famille en travaillant à l’extérieur et la mère occupait l’espace intérieur, où grandissaient les enfants.

Comment vous est venue l’idée d’écrire sur ce sujet?

À mon cabinet, j’observais chez certains clients que de multiples problèmes qui survenaient à l’âge adulte avaient pour origine des carences paternelles remontant à l’enfance. J’en suis venu à leur poser la question: «Et votre père dans tout ça?» Soudainement, les langues se déliaient, les propos déferlaient. Tout le monde avait son histoire sur son père. Pourtant, à peu près rien n’existait dans la littérature scientifique sur ce sujet. La science du développement de l’enfant n’en avait que pour la mère. J’ai eu envie de me concentrer sur cette relation père-fils. C’est devenu un thème de conférence et l’élément déclencheur de Père manquant, fils manqué.

La société industrielle n’a pas vraiment servi la paternité, d’après vous…

En effet, à l’époque où la population était essentiellement agricole, les rapports avec le père étaient quotidiens. L’industrialisation et, plus tard, les premières allocations familiales ont amené les femmes à rester à la maison en plus grand nombre. Les pères travaillaient à l’extérieur, multipliant les quarts de travail quand c’était possible. Les rôles se sont ainsi polarisés. Durant mon enfance, à Chicoutimi, les pères absents, on connaissait ça. Ils étaient dans les chantiers l’hiver, puis à la shop lorsque les usines se sont installées. On ne les voyait jamais.

Mais cela n’est pas propre au Québec. Une des choses qui m’ont le plus étonné à la publication de Père manquant, fils manqué, c’est que le propos rejoignait des cultures très éloignées de la nôtre. Aux États-Unis, Absent Fathers, Lost Sons a eu un certain effet dans le monde de la consultation et des «Gender studies». Au Brésil, la culture macho a aussi produit de nombreux pères manquants. Et une Japonaise est venue me voir à la fin d’une conférence pour me dire que ce problème était également observable dans son pays. Cela m’a valu une invitation au Japon… Bref, je crois avoir décrit les pères des sociétés postindustrielles qui correspondaient à un certain archétype.

Les choses ont-elles changé depuis la publication de Père manquant, fils manqué, en 1989?

Oui, beaucoup. La paternité est aujourd’hui une composante incontournable de l’identité masculine. Il est devenu routinier que le père assiste à l’accouchement; on trouve aujourd’hui des tables à langer dans les toilettes pour hommes. Deux choses qui auraient été inconcevables il y a quelques décennies. Je connais des hommes qui ont refusé des promotions pour des raisons familiales; ils veulent consacrer leur énergie à leurs enfants. C’est extraordinaire, ce changement!

Comment a réagi votre père à la publication du livre?

Mon père était un de ces hommes qui brillaient par leur absence dans la famille. Ce livre l’a complètement transformé. Il a lu le manuscrit avant sa publication et m’a fait part aussitôt de sa réaction. Nous ne nous étions presque pas parlé pendant des années, et ce livre nous a permis de renouer. Nous avons vécu une période très intense jusqu’à sa mort, il y a 15 ans. Comme s’il voulait récupérer le temps perdu, il nous disait qu’il nous aimait et qu’il regrettait de ne pas avoir été plus présent durant notre enfance.

L’Amour en guerre (L’Homme, 1996 pour la première édition), qui est en quelque sorte la suite de Père manquant, fils manqué, pose plusieurs questions délicates sur les dangers d’une mère trop présente. Pourquoi ce thème?

Les relations mère-fils sont parfois très complexes. Et de nos jours, ça n’est pas plus facile. Même quand le père est présent, ou essaie de l’être, la mère peut transformer littéralement son fils en époux de substitution. Elle l’assoit à la place du père en son absence, lui parle comme s’il était le chef de famille… Comme si elle déplaçait sur son fils les idéaux déçus de sa vie de couple. Cela peut avoir une influence très puissante sur le développement de l’enfant. Je trouve que cette question est rarement abordée de front en psychologie. Ce livre a bien fonctionné ici, mais je dois reconnaître qu’il a eu beaucoup moins de résonance que le précédent. Et il a connu de meilleures ventes en France qu’au Québec.

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3 commentaires
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J’ai longtemps vécu au Mexique et je me souviens qu’une amie qui avait perdu son mari et qui était courtisée par un homme parfait pour elle elle avait dû renoncer à lui parce que ses fils lui interdisaient de se remarier.

Bravo à cet homme pour tout son cheminement et combien il a fait progresser la situation de l’homme au Québec, et sans doute à travers le monde.
merci pour to passage sur cette terre.

« La paternité est aujourd’hui une composante incontournable de l’identité masculine. »

La paternité ( le fait d’être co-géniteur de la progéniture des femmes ), est une composante essentielle des cultures sapiennes depuis ± 10k ans ; depuis que les sapiens ont compris le lien de cause à effet entre coït et parturition animale et sapienne ( logo-parturi-coït-incidence [ coïdence et coïdgnose ] ), ce qui est récent dans l’Histoire sapienne. Cf Le Giga-bang culturel sapiens ou le choc sexuel géniteur de l’idée de dieu | http://democratie101.unblog.fr/2015/03/02/giga-bang-culturel-sapiens/

Cette connaissance abstraite a structuré certaines cultures sapiennes plus que d’autres ce qui a donné naissance aux cultures patriarcalistes que nous connaissons aujourd’hui qui ont mené le monde au bord de l’auto-destruction qui s’avèrera si rien n’est fait pour transformer du tout au tout ces cultures qui se sont crues capables de dominer la nature au point de se croire hors d’elle.

Ce qui a changé du côté de « l’identité masculine », ce n’est pas la paternité, mais la « co-parentalité » ; à savoir, le fait que le masculin accepte de n’être pas seulement le co-géniteur de sa progéniture, mais aussi l’un des deux parents des enfants né,es de l’union de leurs deux parents ; des parents qui tous les deux s’occupent de leurs enfants et du soin à leur apporter ; des parents qui cessent tous deux d’en faire la chose et l’affaire des seules femmes, et ce, à tout âge. Du moins c’est ce que le féminhumanisme a mis de l’avant depuis ± 200 ans…

Mais cela ne met pas pour autant fin aux cultures patriarcalistes… 10k ans de mise au point de dispositifs culturels patriarcalistes structurant la moindre parcelle du modus vivendi de nos cultures contemporaines ne peut s’absoudre en quelques siècles… D’autant quand les religions patriarcalistes abrahamiques s’en mêlent… ( cf : l’impérialisme culturel, politique, économique et migratoire islamiste ).