L’hygiène au théâtre

Que des spectateurs se transforment en flics de la bonne morale et dénoncent des comédiens qui fument des cigarettes de sauge sur scène dépasse l’entendement, dit notre chroniqueur David Desjardins. 

Nous vivons une époque d’une éclatante propreté.

Je ne parle pas de la désinfection obligatoire à l’entrée des lieux publics ; je fais partie de ces germophobes qui, bien avant la pandémie, ouvraient les portes avec leurs coudes et se sauvaient aux toilettes pour se laver les mains après en avoir serré quelques-unes.

Non, ce qui m’intéresse, c’est l’hygiène morale. Et non, je ne parle pas de « wokisme » non plus. De toute manière, le terme a tellement été employé à tort et à travers qu’il n’est désormais plus qu’un slogan de vendeurs de clics déguisés en chroniqueurs. Ou de premier ministre.

J’en viens aux faits. Dans un jugement rendu par la Cour du Québec il y a quelques jours, un juge a tranché que de faire fumer des comédiens sur une scène n’est pas un geste artistique. Le théâtre se trouvant dans un bâtiment public où fumer est interdit, la loi étend son bras jusque sur la scène.

Je crois bien avoir assisté à toutes les pièces qui ont valu à trois théâtres de Québec d’être mis à l’amende entre 2017 et 2019 pour avoir permis à des comédiens de fumer sur scène.

Est-ce que l’odeur était particulièrement gênante ? Me suis-je senti agressé ? Non et non. Les cigarettes de sauge qu’on utilise au théâtre sont plutôt discrètes : leur odeur s’apparente à celle de l’encens. En faire brûler serait-il aussi interdit ? Et les fumigènes, on les tolère jusqu’à quelle saturation de l’air ambiant ?

J’ai l’air de niaiser ? Pas tant.

Le théâtre est un lieu de liberté, d’immersion dans un univers. C’est un endroit où l’on navigue sans cesse sur la très mince ligne de la suggestion qui permet de faire croire au public qu’on est quelque part alors qu’on n’y est pas.

Une chambre. Une gare. Un salon funéraire. Un bar. On y dépeint la condition humaine. À toutes les époques. Ce qui implique de boire, de sacrer, de fumer. De commettre des actes licencieux au nom de la recherche de la vérité. Ou pour choquer.

Contrairement au cinéma, trop souvent lisse et consensuel, le théâtre est un lieu où l’on est bousculé. Ce n’est pas toujours le cas, mais c’est un des rares endroits où l’on va de son plein gré pour être déstabilisé, tant par le fait que les comédiens agissent en direct, devant nous, sans filet, que par le propos qui s’y tient et la manière de dire les choses.

Il y a parfois de la nudité (récemment, dans Quills, Robert Lepage devait bien passer une heure à poil sur scène ; dans M.I.L.F., la comédienne Geneviève Dufour jouait elle aussi entièrement nue), de la violence, des lumières stroboscopiques, des mots inacceptables, du bruit, voire une insoutenable lenteur ou un silence oppressant qui ont pour but de mettre le spectateur mal à l’aise.

J’ai déjà vu une troupe allemande qui faisait brûler de la nourriture dans une poêle justement pour que ça pue dans la salle (Endstation Amerika, au Carrefour international de théâtre, en 2002). C’était l’objectif : nous écœurer. Amener l’ambiance du lieu suggéré, un parc de maisons mobiles miteux, jusque dans notre nez.

Fumer sur scène n’est pas gratuit. Je le répète : le théâtre est un lieu de mise à nu (je l’entends ici de manière symbolique) où des comédiens travaillent à créer une illusion fragile qui nous permet d’entrer dans l’intimité de leurs personnages afin de toucher à leur vérité.

Il est des morceaux de cet échafaudage constitué de détails dans la mise en scène qui sont parfois essentiels pour que la magie opère. Fumer, seul ou à plusieurs, en fait partie : c’est un rituel, lui-même composé de petits gestes, que les fumeurs et ex-fumeurs connaissent bien.

Peut-être que tout cela peut avoir l’air ésotérique aux yeux d’un juge ou d’inspecteurs de la santé publique.

C’est autre chose que des spectateurs se transforment en flics de la bonne morale et portent plainte contre ces théâtres. Des lieux où, pourtant, on avertit désormais le public avant la représentation de la possibilité d’être indisposé (par des lumières, de la fumée, de la nudité), parce qu’une partie de l’auditoire souhaite évoluer dans un environnement sans aspérité. Or, le théâtre, c’est l’art le plus près de la vie, avec ce que cela comprend d’inconfort. Souvent, d’ailleurs, je m’y ennuie. Mais lorsque le ravissement opère, je ne connais aucun sentiment semblable à celui que j’y vis.

Fumer est devenu un geste inacceptable ; on peut saluer la chose du point de vue de la santé publique. C’est vrai, ça pue et ça tue. Mais une minorité qui se sent indisposée par une odeur de fumée pendant deux minutes ne devrait pas imposer la tyrannie de son intransigeance à toute une pratique artistique. Ni priver le public d’un élan de création libre d’entraves qui n’ont rien à voir avec la santé.

Personne n’a jamais souffert d’avoir été exposé à quelques lointaines volutes un soir de spectacle. C’est ridicule. Mais on n’est plus ici dans la santé. On est dans l’hygiène morale, comme je le disais. On est dans l’annihilation de tout irritant (oui, ça pue un peu), dans la capitulation face aux bonnes mœurs dont l’application rigoureuse de la loi devient l’instrument.

Laisser un commentaire

Les commentaires sont modérés par l’équipe de L’actualité et approuvés seulement s’ils respectent les règles de la nétiquette en vigueur. Veuillez nous allouer du temps pour vérifier la validité de votre commentaire.

Totalement d’accord avec vous M. Desjardins. Aller au théâtre c’est accepter d’emblée de se soumettre à une sorte de transe provoquée par les comédiens et qu’on recherche avidement. Là où je décroche un peu c’est voir un comédien au cinéma enfiler cigarette sur cigarette pour entrer dans un personnage névrosé et excessif. Je trouve que banaliser la cigarette donne l’impression qu’elle n’est pas nocive , qu’elle ne tue pas des milliers de personnes. Et l’influence qu’a le cinéma sur les jeunes ne doit pas être négligée.

Répondre

Je ne sais pas si je me trompe, mais je crois que la scène fait partie intégrante du bâtiment qu’on appelle ¨théâtre¨. C’est comme si on disait qu’à l’église, le choeur (exactement comme la scène) ne faisait pas partie du bâtiment qu’on appelle l’église.
Expliquez moi si je fais erreur.
Quant à la fumée de sauge, ça bien beau sentir l’encens d’église, ce n’est pas ça qui importe, c’est le geste qui est important.
Laisser passer ce geste prétendument ¨banal¨, il se reproduira à la moindre occasion. Juste regarder à TLMEP, c’est la première émission (à ma connaissance) qui a commencé à offrir du vin aux animateurs et invités. Actuellement, rares sont les émissions animées où il n’y a pas de boisson. Votre patron vous offre-t-il de la boisson à votre travail ? Comme si les ¨artissss¨ ne pouvaient pas se passer de stimulant alcoolisé pendant leurs heures de travail.
Et c’est nous qui payons pour ça !

Pauvre « C. d’Anjou »!
Pour la cigarette. le cigare, la pipe etc. j’imagine un film ou une pièce de théâtre où un personnage serait Sir Winston avec un drapeau du Québec ou le code civil entre les dents! Bon, je vais aller prendre un verre de vin!

Ce n’est pas parce qu’on met en scène des personnages fumeurs dans une pièce de théâtre que celle-ci cautionne le tabagisme pour autant (d’ailleurs, comme vous le soulignez, les cigarettes en question contenaient de la sauge plutôt que du tabac). Voyons donc!

Répondre

Il y a des choses à ne plus faire (fumer sur scène de la sauge, ouache). Il y a des mots à ne plus dire (comment appelle-t-on un écrivain qui écrit le livre d’un autre écrivain plus riche que lui) . Il y a des livres à ne plus lire (tin-tin, ça vous dit quelque chose?). Il y a des anti-toutes qui nous mènent par le bout du tweet (tweet-tou? Non). Est-ce qu’on peut juste préserver la liberté de la scène SVP?

Répondre

Heureusement que le ridicule ne tue pas . . . Ce juge n’est pas mort, j’espère? Il a d’autres causes farfelues a juger.

Répondre

Il faut être capable de faire la différence entre la réalité et la fiction. Si je vais voir une pièce de théâtre ou un film, ce n’est pas un documentaire que je vais voir, mais une représentation fictive. Voir fumer quelqu’un sur scène ou boire du vin n’est pas une incitation à consommer: ce n’est pas de la publicité. Arrêtons de juger les personnages d’après le bien-penser d’aujourd’hui. Si je vois un gladiateur en tuer un autre, je ne mettrai pas à le juger comme un criminel; si je vois un acteur interpréter René Lévesque ou Winston Churchill, vais-je lui demander de na pas fumer parce que nous savons aujourd’hui que ce n’est pas bon pour la santé?

Répondre

Ma seule inquiétude, et elle est mentionnée dans l’article, est d’un point de santé publique. Je suis convaincu que plein de jeunes commencent à fumer parce que des personnages qu’ils ont vu ont l’air cool ou rebelle quand ils fument …

Répondre

Est-il nécessaire de rappeler que le Canada (dont le Québec fait encore partie) est signataire du Pacte international relatif aux droits civils et politiques. L’article 19 de ce pacte concerne la liberté d’expression, et par extension, la liberté de création et de diffusion des oeuvres artistiques.
Lors de la 102e session du Comité des droits de l´homme (Nations Unies – Genève, juillet 2011), on s’est penché sur cet article pour en préciser plusieurs points. Les résultats de cette réflexion sont parus dans la 34e Observation générale.
Au point 35, on peut lire : « Quand un État partie invoque un motif légitime pour justifier une restriction à la liberté d’expression, il doit démontrer de manière spécifique et individualisée la nature précise de la menace ainsi que la proportionnalité de la mesure particulière prise, en particulier en établissant un lien direct et immédiat entre l’expression et la menace. »
Bonne chance à quiconque voudrait établir un lien « direct et immédiat » entre le fait de voir quelqu’un fumer sur une scène de théâtre et le fait pour un spectateur de s´adonner au tabagisme dans la réalité, et de démontrer « la proportionnalité de la mesure prise » (ici : une interdiction pure et simple) !

En réponse à Michel Veilleux. En faisant des recherches je constate que oui le lien a été démontré entre la promotion du tabac à l’écran et le tabagisme dans la population. C’est entre autres une mesure qui a été lancée par les 192 états membres de l’Organisation Mondiale de la Santé, sans compter les diverses interdictions de publicité dans nombreux pays.
Oui je suis d’accord qu’une telle interdiction est une atteinte à la liberté d’expression. C’est là qu’il faut décider en tant que société ce qu’on veut se permettre de dire ou non selon les conséquences que ça implique. Ce n’est pas la première fois qu’on se pose la question socialement : nier l’holocauste est une infraction dans plusieurs pays. Et c’est un sujet toujours d’actualité : est-ce que j’ai le droit de dire que la COVID n’existe pas ?
Oui il faut se poser la question de la proportionalité de la mesure : ça peut sembler exagérer pour le tabagisme, mais on parle de 5 millions de mort par année. Peut-être que la mesure serait en effet exagérée pour une pièce de théâtre devant un public de 50 personnes, mais quand on pense à un film visionné par des millions de jeunes, ça vaut la peine de se poser la question …