L’immersion, ce coffre d’outils vers le bilinguisme

Les classes d’immersion joueront un rôle très important pour l’avenir du français au Canada, pour deux raisons. Les explications de notre chroniqueur.

Crédit : Getty Images

Mes précédentes chroniques ont souvent fait allusion aux cohortes d’élèves en immersion française ailleurs au Canada, sujet qui est revenu dans l’actualité la semaine dernière alors que Radio-Canada signalait que plusieurs centaines d’élèves ontariens en immersion française avaient été laissés en plan à cause du manque d’enseignants.

Ces difficultés de l’Ontario ne sont pas étonnantes. La popularité de l’immersion française et l’enseignement en français crée une forte demande, et donc des pénuries d’enseignants francophones à certains endroits. Et comme le Québec traverse aussi une pénurie, cela affecte tout le monde.

Mais il importe de s’y attarder, car l’immersion joue et continuera de jouer un rôle très important pour l’avenir du français au Canada.

Il ne faut pas confondre immersion et écoles françaises. Dans les neuf autres provinces, 700 écoles françaises accueillent 174 000 élèves pour un enseignement uniquement en français. Ces écoles, dont les taux de diplomation sont partout supérieurs à la moyenne provinciale, sont assiégées de demandes. Les 28 conseils scolaires francophones dont elles relèvent s’attendent à voir leur nombre doubler d’ici 10 ans.

L’immersion, elle, s’adresse aux élèves des conseils scolaires anglophones. Elle touche 429 000 élèves, qui apprennent non seulement le français, mais étudient en français au moins 50 % des matières.

Ce procédé éducatif est une invention québécoise, développée pour la première fois à l’école primaire Margaret-Pendlebury à Saint-Lambert en 1965 (cette école n’existe plus). La formule s’est répandue comme une traînée de poudre partout au Canada en quelques années.

La demande pour l’immersion est très forte : un peu plus de 11 % des élèves anglophones au Canada sont en immersion. Dans Ottawa—Carleton, par exemple, plus d’enfants de maternelle sont admis en immersion qu’en anglais !

Considérons les chiffres de Canadian Parents for French, un organisme qui compte 25 000 membres très militants, et qui est un peu le chien de garde pour tout ce qui concerne le français langue seconde (FLS). Au Canada, 46 % des élèves sont en FLS, soit un point de moins qu’il y a cinq ans. Plus des trois quarts, soit 1 285 000, sont en « français de base », les cours de langue seconde classiques. Le reste est en immersion, et c’est ce groupe qui manifestement tire la charrette : en cinq ans, le nombre d’élèves en immersion est passé de 378 000 à 429 000. Le gros de la hausse est attribuable à l’Ontario, qui a vu en cinq ans le nombre d’élèves en immersion passer de 188 000 (9,8 % des élèves) à 237 000, soit 12,4 % des élèves.

Province FLS (%) Cours de base (%) Immersion (%)
C.-B. 40,9 31,7 9,6
Alberta 29,1 22,2 6,9
Saskatchewan 27,4 19 8,5
Manitoba 44,9 30,9 13,9
Ontario 52,4 37,9 12,4
Québec 100 68 32
N.-B. 98,2 33,1 33,1
Î.-P.-É. 60,1 34,5 26,4
N.-É. 52,3 38,6 13,7
T.-N.-L. 65,7 49,7 16
Canada 46 34 11,4

Source : Canadian Parents for French

L’immersion jouera un rôle très important pour l’avenir du français au Canada, disais-je, pour deux raisons. D’abord parce que les élèves en immersion sont quand même deux fois et demie plus nombreux que les francophones. Puis, surtout parce que les élèves en immersion sont infiniment plus persistants que les élèves de français de base.

La baisse du nombre d’élèves en FLS est très accentuée après la 9e année. En français de base, on dénombre 208 000 élèves en 5e année du primaire au Canada et en 12e année, il en reste 16 500 — soit 1 sur 13. Cette baisse est beaucoup moins prononcée en immersion : elle part d’un sommet à 43 800 en 1re année et baisse à 14 800 en 12e — pas brillant, mais quand même un sur trois, et presque aussi nombreux que les « survivants » du français de base.

Réduire le nombre d’abandons est le premier défi de l’immersion, mais le second est certainement d’améliorer les résultats en ce qui a trait à la qualité d’expression.

L’immersion est loin d’être parfaite et il suffit d’aller dans une classe pour le constater. La première fois que j’ai été en contact avec des élèves d’immersion, j’ai été un peu surpris par leurs difficultés en français. Leur compréhension est très bonne, mais ils peuvent avoir du mal à s’exprimer et être gênés de parler (les deux sont liés). Toutefois, pour avoir vu mes nièces ontariennes (issues de l’immersion) fonctionner en France et au Québec, il est évident que les élèves d’immersion, même s’ils sont loin d’être de parfaits bilingues, disposent d’un excellent coffre d’outils pour le devenir très rapidement.

Et au bout du compte, cela donne des Kate Frohlich et des Colleen Lashuk, deux amies à moi issues de l’immersion au Manitoba et en Alberta (et qui vont certainement être surprises de lire leur nom ici). Mais voyez-vous, Kate est aujourd’hui professeure de santé publique à l’Université de Montréal, et Colleen, qui est architecte, a cofondé la première coopérative d’architecture au Québec. (Salut, les filles !)

Dans plusieurs provinces, une part de l’accroissement de la demande dans les écoles françaises provient d’anciens de l’immersion qui ont droit d’inscrire leurs enfants à l’école française et qui tentent de les y faire admettre.

Je me suis entretenu avec Denis Cousineau, un enseignant en FLS retraité du conseil scolaire d’Ottawa—Carleton, qui travaille depuis quatre ans comme consultant dans le domaine. Il m’a raconté ce qui s’est fait pour améliorer les résultats depuis 10 ans, des efforts qui expliquent largement le regain de popularité pour l’immersion en Ontario.

Vers 2007-2008, le milieu de l’enseignement ontarien s’inquiétait de l’insécurité linguistique dont les élèves souffraient. « Nos élèves sont brillants et réussissent bien dans toutes leurs matières, mais ils sont gênés de parler. L’insécurité linguistique est normale chez un apprenant, mais ils avaient du mal à y faire face. »

La clé a été l’adoption du Cadre européen commun de référence pour les langues (CECRL). Malgré son nom archibureaucratique, le CECRL est une petite révolution en enseignement des langues qui fait qu’un élève qui apprend l’allemand sera mesuré selon les mêmes critères qu’il soit espagnol ou danois.

Le CECRL classe les apprenants selon six niveaux de compétences linguistiques : les A1 et A2 sont de niveau « débrouille ». Les B1 et B2 sont indépendants — le chef néodémocrate Jagmeet Singh est un B2 en français. Et les C1 et C2 sont assez expérimentés pour passer pour des locuteurs natifs à l’occasion (hormis l’accent, qui n’est pas un facteur considéré dans l’échelle du CECRL). Denis Cousineau explique que ce cadre a permis d’évaluer très précisément le niveau des élèves et ce qu’ils doivent acquérir pour monter au niveau suivant. Ce qui permet des évaluations assez fines : un B2 incomplet, par exemple, aurait une très bonne compréhension orale et en lecture, mais son expression orale et en écriture aurait un petit côté laborieux. La ministre des Finances Chrystia Freeland, par exemple, est assez typique d’un niveau B2 incomplet. En 2010, par exemple, les premières mesures de 2 500 élèves en fin d’études avaient permis d’évaluer que 10 % plafonnaient au niveau A2, 30 % étaient des B1 et 60 % avaient atteint le B2 incomplet pour la plupart.

Le CECRL a forcé une révision des cibles et des méthodes d’enseignement du FLS en Ontario. La vieille idée de l’enseignement en langue seconde visait quatre compétences : lire et comprendre (passives), et parler et écrire (actives). Mais le CECRL a raffiné les compétences actives : on ne veut plus savoir si l’élève peut faire une belle présentation. L’élève doit pouvoir aussi interagir, à l’oral comme à l’écrit (en tenant une correspondance par exemple).

Ce cadre est aussi beaucoup plus stimulant pour les apprenants, parce qu’il améliore leur confiance en soi, ce qui réduit leur insécurité linguistique. « On a tendance à présenter le bilinguisme comme un absolu, alors que le CECRL crée des degrés de bilinguisme. Les gens se disent non bilingues, alors que, quand on converse avec eux, ils sont parfaitement capables de s’exprimer et de se faire comprendre », dit Denis Cousineau, qui juge les questions du recensement mal posées à cet égard. « Comme en Europe, elles devraient porter davantage sur la capacité de s’exprimer. »

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