L’insomnie, une maladie ?

Si les réveils nocturnes sont aujourd’hui traités comme une pathologie, autrefois, ils étaient la norme, révèle l’historien américain Roger Ekirch, dont les travaux de pionnier sont traduits pour la première fois en français.

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Dans La grande transformation du sommeil (Éditions Amsterdam), vous soutenez que la sacro-sainte nuit de huit heures n’est pas naturelle. Comment en arrivez-vous à ce constat ?

Le sommeil d’un bloc est un standard nouveau dans l’histoire de l’Occident. Depuis au moins l’Antiquité jusqu’à la révolution industrielle, le cycle normal de sommeil était scindé en deux, ai-je découvert en épluchant entre autres des journaux intimes et des traités de médecine. Le « premier sommeil » durait environ trois heures ; puis on était éveillé pendant une heure, souvent autour de minuit, avant d’entamer son « second sommeil ». Pendant des siècles, personne n’a considéré cette interruption prolongée comme un problème. Aujourd’hui, on la perçoit comme un trouble qu’il faut régler avec des médicaments ou des thérapies.

Que faisaient les gens pendant leur période d’éveil ?

Ils priaient, analysaient leurs rêves, faisaient du ménage, discutaient, avaient des rapports sexuels. Au XVIe siècle, le médecin français Laurent Joubert soutenait même que le sexe après le premier sommeil favorisait la fertilité, puisque les amants étaient plus reposés !

Pourquoi avons-nous délaissé le sommeil fragmenté ?

La prolifération de l’éclairage artificiel a sans doute eu des effets physiologiques importants. Quand le centre de gestion du sommeil au cerveau « s’attend » à de l’obscurité pour provoquer l’endormissement, et qu’on allume une lampe, ça réinitialise le processus. Ainsi, il est probable que les gens ont commencé à s’endormir de plus en plus tard, et donc à esquiver la période d’éveil nocturne, car ils étaient trop fatigués. Ensuite, avec ses impératifs de croissance et de productivité, l’industrie a eu une influence majeure sur le temps des travailleurs, dont l’existence était autrefois rythmée par les cycles biologiques naturels. Enfin, au XIXe siècle, des moralistes ont mené une croisade contre le second sommeil, associé désormais à la luxure et à la paresse, et leur discours a eu une portée.

Doit-on conclure que le repos de nos ancêtres était de meilleure qualité, et qu’on devrait adopter le dodo en deux blocs ?

Les nuits d’antan étaient bien plus pénibles : en plus d’être tyrannisés par les punaises et le froid, les gens devaient gérer les risques élevés d’infraction criminelle et d’incendie.

On ne reviendra pas au sommeil biphasique, à moins de s’exiler dans un chalet sans électricité pour vivre au rythme de la lumière naturelle… Je souhaite surtout que les gens qui se réveillent au milieu de la nuit ne se sentent pas anormaux. De savoir que le sommeil d’une traite est une construction sociale récente peut les aider à retrouver de la sérénité.