Lire Bobin et vivre

Décédé le 23 novembre dernier, l’écrivain français Christian Bobin reste une nécessité contemporaine. Le lire, c’est s’abandonner à l’émerveillement et au beau, en prenant une pause du grand tapage ambiant. Notre chroniqueur nous décrit le bien que ses livres font.

Photo : Daphné Caron pour L’actualité

Les premières fois où je l’ai fréquenté, Christian Bobin m’a souverainement agacé. Enfin, ce qu’il écrit. Lui, je ne le connais pas et ne le rencontrerai jamais. Il est mort il y a quelques jours.

J’ai tout de même une dizaine de ses livres chez moi. Je les conserve dans la petite bibliothèque d’archives au sous-sol, alors que je bazarde habituellement presque tout ce que j’ai lu.

Je me suis rendu compte que ce qui m’énervait chez Bobin était exactement ce dont j’avais besoin. Pas toujours. Mais par moments, il me faut sa lenteur, sa capacité à regarder la vie se décomposer comme la lumière à travers un prisme.

Son écriture me rend tout ce qui me paraît si souvent inaccessible et me rappelle que si le temps n’est pas une devise, c’est pourtant une richesse.

Christian Bobin est mort et le monde s’en fiche un peu. Même en France, les hommages semblent (vus d’ici, du moins) plutôt modestes. Il vivait en marge de l’activité littéraire au sens mondain du terme. Il est demeuré presque toute sa vie dans un trou perdu en Saône-et-Loire, habitant une maison à la lisière de toute civilisation. Il a publié une soixantaine de livres qui sont autant d’œuvres méditatives où on a l’impression que les mots se déposent comme la poussière sur les meubles d’un chalet.

Comme le dit de manière assez méprisante le personnage de Rebecca dans l’excellent Cher connard de Virginie Despentes : « Les écrivains, c’est tellement proche de la broderie votre truc. »

Ce qui est ici proféré comme une insulte, Bobin aurait pris ça pour un compliment : il rapiéçait avec ferveur des fragments de vie et fut l’un des plus fins observateurs contemporains de tout ce qui donne sa saveur et sa substance à l’existence. Donc rien qui vaille sur les marchés. Les fleurs, le ciel, une clope fumée en allant acheter le journal, la lumière. Toujours la lumière. L’amour, la mort, pis toute, comme aurait dit Dédé Fortin.

Malgré ses bondieuseries, malgré le maniérisme, malgré cette extrême fragilité qui m’horripile autant qu’elle m’inspire une sorte de tendresse, j’en reprends. Par petites doses, de préférence. Cette sorte de charité avec laquelle il accueille la vie et les fêlures du monde se consomme comme des alcools forts. Un peu trop, et me voilà saoulé. Il me gosse sans doute parce que, je le paraphrase, il écrit avec cette idée fixe que la bonté est plus stupéfiante que le mal.

Me voilà pourtant qui prends encore un de ses livres, le feuillette, le monte à la chambre et en lis quelques pages, puis je m’endors. Je ne sais pas lesquels de ses bouquins j’ai terminés ou pas. Ça n’a aucune importance. Ils sont là, je les fréquente. Ce sont des amis qui me ramènent à l’essentiel quand je me perds.

J’aime les chroniqueurs (pas tout à fait romanciers, ni poètes, ni conteurs), comme lui, qui saisissent les choses au vol et en font de petits dessins soignés, astucieux. Touchantes observations. Brillants aphorismes. Des allégories qui font exploser de plaisir mon imaginaire. Des « ça, j’aurais voulu l’écrire ».

Bobin est ça et un peu plus encore. Il perçoit la part de lumière en nous que nous taisons parce qu’elle nous renvoie à la lâcheté de vies menées comme on nous dit de le faire. Il raconte ce que l’on sent, en soi, et qui nous indique comment elles devraient être vécues pour accéder au bonheur autrement que du bout des doigts.

Il s’immerge aussi dans la douleur, sans pudeur. La plus que vive, c’est le deuil de l’aimée qu’il tente de combler avec des mots. C’est une des plus belles choses que j’ai lues sur la puissance de ce qui nous lie à celles et ceux qui partagent nos vies avec cette intimité et cette connivence qui font d’une relation une somme supérieure à l’addition de ses parties.

Bobin m’agace parfois, je l’ai dit. C’est parce qu’il ne va pas assez vite. J’ai l’impression qu’il prend trop de temps pour inspecter les insectes, les tulipes, les nuages, un meuble ou ses souvenirs. Il ralentit le groupe. Bobin est un anachronisme. « Je me suis fait écrivain pour disposer d’un temps pur, vidé de toute occupation sérieuse », écrit-il. Quelque chose comme un sacerdoce, un don de soi à la vie.

Pour lui, c’est Dieu et non pas le diable qui se cache dans les détails qu’il s’est acharné à décrire pour qu’on n’oublie pas de les voir, tandis que file l’existence qu’il a tant aimée. « Il faudra que votre paradis soit éblouissant pour que le manque de cette vie terrestre ne s’y fasse pas sentir », écrit-il dans Autoportrait au radiateur, s’adressant à un Dieu dont il disait qu’il le voyait partout, sauf peut-être dans ceux qui s’expriment en son nom.

Il nous montre ce qui serait possible si nous rendions les armes, si nous arrêtions de prétexter la distraction permanente pour n’être nulle part en étant partout. Ses livres proposent une vie simple. Celle qu’il a menée. Regarder le monde. L’écrire. Pas de manière tapageuse. Pas en faisant reluire son égo. Libéré de toutes ces choses qui nous habitent et nous commandent de réclamer de l’attention.

Il laisse derrière lui une somme d’ouvrages qui guérissent de ce qui nous pourrit la vie. En racontant « l’invisible qui donne le sens de toute chose ».

Laisser un commentaire

Les commentaires sont modérés par l’équipe de L’actualité et approuvés seulement s’ils respectent les règles de la nétiquette en vigueur. Veuillez nous allouer du temps pour vérifier la validité de votre commentaire.

Vous aussi, vous m’agacez parfois! Mais surtout pas aujourd’hui.
Vous écrivez des choses sublimes quand vous traitez de choses ou de gens que vous aimez. Quelle puissance et quelle délicatesse en même temps. Et, évidemment, cela donne envie de découvrir celui dont vous nous parlez. Concentrez-vous sur ce que vous aimez, cela vous donne des ailes…
En fait, j’aime bien vous lire, même si parfois vous êtes assez déprimant (ou déprimé?) que j’aurais envie d’aller vous donner une petite tape dans le dos!

Répondre

Merci pour votre bel hommage à Christian Bobin.
La plus que vive est le livre de mes 20 ans. Le livre fondateur, ma boussole de vie. Je suis content qu’il ne soit pas oublié

Répondre

Merci pour cet hommage que vous rendez à Christian bobin, oui, c est vrai, c est un peu lent, mais j aime le choix des mots, j ai beaucoup aimé « folle’ allure » « la plus que vive ».. je relis parfois ces livres…mais pas complètement… Son style m apaise.

Répondre

Bonjour à Vous,
Un sourire de plaisir s’est exprimé en lisant vos lignes sur cet homme Christian Bobin.
Je l’ai connu enfin ses écrits, au hasard d’une pile de livre dans une librairie il y a 30 ans.
Une surprise de lecture, par son calme, ses récits poétiques, sa fluidité d’écriture bien que extrêmement bien menée par ses différentes pensées. La foi bien que très souvent présente dans ses livres, ne m’a jamais agacée, alors je suis suis athée. Encore aujourd’hui je prends un de ses écrits, et au hasard des pages je me fais plaisir en ne lisant que quelques lignes.
Je vous remercie pour votre article, il y aurait tellement de choses à écrire sur ses différents écrits et par la même occasion sur cet homme.
Bien à vous

Répondre

C’est tellement juste, exactement ce que je ressens pour les livres de Christian Bobin, au mot près. Merci d’avoir su raconter ce qui est si touchant dans cette écriture.

Répondre

Merci pour votre texte/hommage à Bobin, auteur que je vais découvrir dans les jours à venir. Je n’ai lu aucune de ses oeuvres encore, mais grâce aux nombreuses éloges qui lui ont été rendues depuis sa mort, j’ai envie de découvrir cet auteur qui, je le sens, me feras prendre conscience des petites beautés de la vie.

Répondre

Merci de nous réunir autour de cet humble et merveilleux poète et penseur. J’ai lu et offert « Pierre, » cette année et ils sont tous les deux partis

Répondre