Lockdown, Corona, Covid-Marie : ce qui se cache derrière les prénoms de la pandémie

Si des prénoms rares et choisis dans des contextes circonstanciels, comme l’actuelle pandémie, peuvent nous paraître étranges, incongrus, voire indécents, il ne s’agit pas d’un acte irréfléchi.

Photo : Tim Bish / Unsplash

Un prénom ne se donne pas au hasard. Un prénom est toujours chargé de significations pour les personnes qui nomment l’enfant. Il transmet un message que l’on peut tenter de décoder au regard du contexte et des cultures.

Si des prénoms rares et choisis dans des contextes circonstanciels, tels que Lockdown, Corona, Covid-Marie ou encore Covid-Bryan peuvent nous paraître étranges, incongrus, voire indécents en ce temps de mortelle pandémie, donner ce type de prénoms à un nouveau-né ne peut être associé à un acte et choix irréfléchis.

Sociodémographe spécialisée dans l’étude des trajectoires familiales à l’Institut national de la recherche scientifique, j’ai notamment pu observer comment les prénoms, croisés par ailleurs aux noms de famille, s’inscrivent dans des logiques et des enjeux personnels, conjugaux, familiaux, mais aussi sociaux.

Des prénoms porteurs d’espoir

Ainsi, le prénom Lockdown (« confinement » en anglais) donné à un enfant par un couple de travailleurs migrants bloqué en Inde à des milliers de kilomètres de leur domicile, a été choisi, selon le père, pour encourager les personnes à se protéger de la COVID-19 et sauver ainsi la nation : « Mon garçon rappellera à tout le monde de prendre des précautions contre la COVID-19, pour se sauver lui-même et pour sauver la nation », a-t-il dit à un média indien.

Ce prénom rappelle une situation particulièrement problématique vécue dans les domaines personnel, générationnel et collectif. Il rejoint dans une certaine mesure celui de Tsunami, porté aujourd’hui par près de 4 400 personnes dans le monde, mais aussi celui de Victoire, qui a été donné à de nombreuses petites filles à la fin de la Première et Deuxième Guerre mondiale, notamment en France, en signe de liberté collective retrouvée. À leur manière, ces prénoms témoignent d’un événement fort, marquant la mémoire collective, et qui rappelle nos fragilités communes, mais aussi nos forces.

C’est un peu aussi sous le signe de cette ambivalence (fragilité et force) que les prénoms Covid et Corona donnés à des jumeaux garçon et fille, nés également en Inde, semblent avoir été choisis. En effet, malgré les difficultés rencontrées jusqu’à l’accouchement, les parents expriment aussi le sentiment d’avoir gagné un combat, qu’ils veulent commémorer et rappeler à leur entourage — probablement pour se donner et leur donner de la force—, lorsqu’ils interpelleront leurs enfants. C’est en tous les cas ce que le laisse entendre le témoignage de la mère : « L’accouchement a eu lieu après avoir rencontré plusieurs difficultés, c’est pourquoi mon mari et moi avons voulu rendre cette journée mémorable. »

Ces prénoms rappellent celui d’Ebola, donné aussi en temps de crise sanitaire. Ainsi, malgré les peurs et les souffrances qui leur sont associées, ces prénoms se veulent aussi échos d’espoir.

Prénoms protecteurs

Certains parents peuvent également chercher à réduire leurs peurs, leurs angoisses ou leurs craintes, en mettant l’enfant à naître sous la protection des saints, de divinités ou de « personnages héroïques ». Ainsi, pour le prénom Covid-Marie, il est probable que les parents aient placé l’enfant sous la protection de la Vierge Marie, non seulement en signe de remerciement pour avoir permis sa naissance, mais aussi pour mettre l’enfant sous sa protection. Il rejoint des prénoms comme Miraculée ou Imtinane (gratitude en arabe).

Covid-Marie rappelle aussi les rites catholiques au Québec où sur les actes de baptême, les petites filles recevaient systématiquement le prénom de Marie et les petits garçons celui de Joseph, pour indiquer leur appartenance religieuse et les mettre sous la protection de ces saints. Ce type de prénom « protection » se retrouve aussi dans des prénoms, par exemple Bénédicte (dont l’origine latine signifie : bénie, protégée par Dieu) ou encore Gillian (dont l’origine grecque signifie protection).

Le choix du prénom Covid-Bryan donné à un nouveau-né aux Philippines pourrait aussi exprimer le souhait des parents de rappeler la mémoire de l’« étoile » de la NBA Kobe Bryant, brutalement et récemment disparu dans un accident d’hélicoptère, et vouloir mettre leur enfant sous son aura et sa protection.

Enfin, des parents pourraient aussi prénommer leur enfant Covid ou d’un prénom similaire, pour conjurer le mauvais sort. Ce prénom pourrait avoir été choisi pour tromper le « mauvais œil », comme dans d’autres contextes déjà mis en lumière par plusieurs anthropologues, dont Christian Bromberger, dans son analyse anthropologique des noms de personne (1982), Jacques Fédry, dans son article « Le nom, c’est l’homme », ou Cécile Leguy, qui se demande ce que signifie les noms-messages, dans une analyse du peuple Bwa, au Mali.

Véronique Arnaud remarquait pour sa part dans une étude réalisée à Taiwan chez les Yami de Botel Tobago, des Austronésiens, que les prénoms choisis pour des nourrissons étaient souvent des « noms bas », dépréciateurs, tels que « le Paresseux, « le Mollasson », « l’Oisif ». Ce sont, disent les Yami, de « bons noms » qui aident à se cacher de l’esprit des morts. Certains parents, notamment dans des régions du monde où les taux de mortalité infantile restent très élevés, pourraient ainsi chercher à protéger leur enfant en lui attribuant le prénom du virus mortel dans l’espoir de le rendre moins attirant pour les esprits et éviter ainsi sa mort.

Car pour beaucoup, nommer c’est agir sur celui qu’on désigne, comme l’indique l’anthropologue française Françoise Zonabend. C’est un peu la même chose que lorsqu’on donne à son enfant un prénom de prince ou de princesse avec l’idée que cela aidera l’enfant à réaliser de grandes choses dans sa vie, ou un prénom que l’on considère comme doux ou fort et qui devrait influencer le caractère et la destinée de l’enfant.

Le prénom de l’enfant peut être choisi pour l’image rêvée, idéalisée, fantasmée que le futur parent veut associer à sa progéniture. À travers l’enfant et le prénom donné, les futurs parents projettent en effet leurs attentes et leurs espoirs. Prénommer reste donc un acte éminemment social et culturel sous influence contextuelle.La Conversation

La version originale de cet article a été publiée sur La Conversation.

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À la limite, pour commémorer un événement heureux (comme la fin d’une guerre), un prénom positif est, à mon sens, plus ou moins acceptable. Être appelée ¨Victoire¨ suite à une guerre est plus positif que de se faire appeler ¨Napalm¨ ou ¨Zyklon B¨ ! Nommeriez-vous votre enfant ¨Chlamydia ou Sida¨ juste parce qu’il est né lors d’une de ces épidémies ?
Vous, comme parent, comprendrez pourquoi vous avez ainsi nommé votre enfant, mais lui, va-t-il en être vraiment fier ou cherchera-t-il plutôt à changer son nom contre votre gré ? Poser la question, c’est y répondre.
Alors, selon mon point de vue, de tels noms sont totalement idiots. C’est un peu comme un tatouage; c’est une marque permanente d’une folie passagère !

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