Le Canada est-il prêt à lever les mesures de confinement ?

Les lignes directrices de l’Organisation mondiale de la santé (OMS) définissent six critères que les autorités doivent prendre en considération pour envisager la reprise progressives de certaines activités. Voici où se situe le Canada pour chacun d’eux.

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Les autorités fédérales et provinciales commencent à discuter de la façon et du moment pour commencer à rouvrir les écoles et les entreprises, mais le premier ministre Justin Trudeau a prévenu mardi que les mesures de confinement à grande échelle auxquelles doivent se conformer la plupart des Canadiens resteront en vigueur pendant encore au moins plusieurs semaines.

Des discussions similaires ont lieu dans le monde entier, alors que de nombreux pays commencent à montrer des signes d’un ralentissement de la propagation de la COVID-19 — même si les experts avertissent qu’un trop faible nombre de tests pourrait cacher le véritable portrait de la maladie.

L’Organisation mondiale de la santé (OMS) a tenté de contribuer à une certaine coordination de ces décisions, en publiant mardi de nouvelles lignes directrices sur ce qui devrait être en place avant un assouplissement des mesures.

«La descente est beaucoup plus lente que la montée, a déclaré lundi Tedros Adhanom Ghebreyesus, le directeur général de l’OMS. Cela signifie que les mesures de contrôle doivent être levées lentement et avec retenue. Ça ne peut pas se produire d’un coup.»

Les lignes directrices de l’OMS définissent six aspects que les autorités doivent prendre en considération si elles souhaitent envisager de remettre en marche certaines activités. Voici où se situe le Canada sur chacun d’eux.

1. La transmission du virus est-elle maîtrisée?

Réponse courte: Nous ne testons pas suffisamment pour le savoir.

Ce que disent les experts: Eleanor Fish, professeur d’immunologie à l’Université de Toronto, estime que les tests doivent être beaucoup plus répandus avant que nous puissions vraiment comprendre l’état de progression de la transmission communautaire.

Alison Thompson, professeure de santé publique à la Faculté de pharmacie Leslie Dan de l’Université de Toronto, explique qu’il faut beaucoup de temps entre le moment où un cas est confirmé et que le retraçage des contacts est terminé et que les tests de dépistage sur ceux-ci sont effectués, pour savoir si le cas confirmé a infecté d’autres personnes.

Si les mesures sont levées trop rapidement, des milliers de personnes atteintes de la COVID-19, qui ne savent peut-être pas qu’elles sont infectées, pourraient potentiellement la propager rapidement et largement la maladie, a-t-elle déclaré.

La professeure Thompson soutient également qu’il est temps d’arrêter de réfléchir à la pandémie comme à un duel entre la santé et l’économie. Elle plaide que l’économie continuera de souffrir s’il n’y a pas de main-d’oeuvre saine.

«Nous pourrions voir des gains à court terme si nous assouplissions certaines de ces mesures, a-t-elle d’abord admis. Mais à long terme, si nous nous retrouvons avec une situation incontrôlable avec la COVID, l’économie mettra beaucoup, beaucoup plus de temps à se rétablir.»

2. Le système de santé dispose-t-il de moyens pour détecter, tester, isoler et traiter chaque cas, et retracer chaque personne qui est entrée en contact avec un cas confirmé?

Réponse courte: Pas encore.

Ce que disent les experts: Timothy Sly, professeur émérite à l’école de santé professionnelle et publique de l’Université Ryerson, constate que le Canada a fait «un travail exécrable» au niveau du dépistage et du retraçage des contacts.

«Nous avons maintenant une situation essentiellement où nous cherchons à tâtons dans le noir pour savoir qui est en fait positif au virus et qui est négatif au virus», a résumé M. Sly, qui se spécialise en épidémiologie.

Le professeur Sly constate un taux particulièrement affligeant en Ontario, où le premier ministre Doug Ford a promis que 8000 tests seront effectués chaque jour dès mercredi, en hausse par rapport à environ 5000. L’Alberta est l’un des chefs de file au Canada en matière de nombre de tests avec environ 7400 tests effectués quotidiennement, ce qui, selon M. Sly, est tout de même insuffisant.

Il reconnaît cependant que le Canada a fait face à des obstacles hors de son contrôle et qui ont limité les efforts — notamment, les pénuries mondiales d’équipement, y compris d’écouvillons et de produits chimiques de laboratoire nécessaires pour traiter les échantillons.

M. Sly estime que l’approbation récente par Santé Canada d’un appareil de test portatif rapide et mobile d’une entreprise d’Ottawa devrait aider, tout comme l’élargissement des critères pour se faire tester que des provinces ont annoncé dans les derniers jours.

Jianhong Wu, un éminent professeur de recherche à l’Université York qui a dirigé plusieurs projets nationaux sur le SRAS, la grippe pandémique et l’évaluation de la vaccination, indique qu’il existe un lien étroit entre le retraçage des contacts, les tests et la distanciation sociale.

«Si vous ne réussissez pas bien dans un volet, vous devez augmenter considérablement vos efforts dans d’autres volets», a-t-il déclaré.

M. Sly a déclaré que les provinces tentent généralement de contacter par téléphone les personnes exposées à un cas confirmé, ce qui n’est pas viable compte tenu du nombre croissant de cas.

Il a souligné des pays, dont la Corée du Sud, ont utilisé des données provenant de cellulaires pour suivre les contacts potentiels. Cette méthode est beaucoup plus efficace, mais poserait des problèmes de confidentialité, a-t-il soutenu.

3. Les éclosions sont-elles minimes dans des lieux particuliers comme les établissements de santé et les résidences pour personnes âgées?

Réponse courte: Non.

Ce que disent les experts: Les risques restent dangereusement élevés dans des centaines de résidences pour personnes âgées à travers le pays.

Le Québec, où les centres de soins de longue durée ont été particulièrement touchés, a annoncé mardi que les inspections ont révélé que 41 résidences pour personnes âgées nécessitent une surveillance particulière en raison du nombre élevé de cas de la COVID-19. Mardi, le premier ministre François Legault a lancé un appel aux personnes ayant une expérience en soins de santé pour qu’ils viennent prêter main-forte dans les établissements de soins de longue durée en sous-effectif.

L’administratrice en chef de la santé publique du Canada, la Dre Theresa Tam, a déclaré lundi que près de la moitié des décès du pays dus à la COVID-19 sont survenus dans des établissements de soins de longue durée, et elle a prédit que ce nombre continuera de croître malgré les efforts déployés par les provinces.

Vingt-neuf résidents d’une résidence pour personnes âgées qui compte 65 lits à Bobcaygeon, en Ontario, sont décédés pendant la pandémie. Un autre établissement de Toronto a enregistré 22 décès lundi, tandis que le Lynn Valley Care Centre de North Vancouver, en Colombie-Britannique, a rapporté 18 décès. Dans de nombreux établissements, les employés sont nombreux à être malades.

Après l’éclosion du Lynn Valley Care Centre, la Colombie-Britannique a décidé d’empêcher le personnel de travailler dans plusieurs établissements à la fois afin de ralentir la propagation du virus. L’Ontario a fait de même mardi.

Isaac Bogoch, spécialiste des maladies infectieuses à l’Université de Toronto et au University Health Network, estime que cette stratégie, combinée à une limitation des visites des personnes âgées et à des méthodes de prévention des infections, pourrait contribuer grandement à minimiser les risques d’éventuelles vagues ultérieures de la COVID-19 chez les personnes âgées.

Le Canada a maintenant des lignes directrices pour aider à protéger les résidents et le personnel des établissements de soins de longue durée, mais la Dre Tam a indiqué cette semaine que les éclosions de la COVID-19 sont la plus grande préoccupation du Canada depuis deux semaines.

4. Existe-t-il des mesures de prévention sur les lieux de travail et dans les écoles pour empêcher la propagation du virus?

Réponse courte: Pas encore.

Ce que les experts disent au sujet des lieux de travail: Dans la plupart des provinces, seules les entreprises essentielles comme les épiceries et les pharmacies peuvent rester ouvertes. Tous les autres doivent opérer avec des employés travaillant à domicile. S’ils en sont incapables, ils doivent fermer. Les restaurants ne peuvent généralement permettre que les plats à emporter ou les livraisons.

De nombreuses entreprises ont indiqué mettre tant d’efforts à permettre à leurs employés de travailler à domicile qu’elles n’ont pas encore commencé à réfléchir à ce qu’elles devront faire pour rouvrir.

Des provinces et des associations d’entreprises affirment qu’il est trop tôt pour spéculer sur les mesures qui peuvent être levées. Tout changement se ferait en suivant les conseils de la santé publique «et avec une extrême prudence afin d’éviter une résurgence du virus comme on l’a vu dans d’autres juridictions», a déclaré Hayley Chazan, une porte-parole de la ministre de la Santé de l’Ontario, Christine Elliott.

La Chambre de commerce du Canada a dit qu’elle veut des recommandations claires des autorités de santé publique avant que les mesures ne soient levées.

«Nous nous attendons à ce qu’il y ait malheureusement des cas où un employé sera déclaré positif. Qu’est-ce que cela signifie pour le lieu de travail? Faut-il un arrêt total? Un nettoyage en profondeur?», a demandé Mark Agnew, l’un des directeurs de la Chambre.

Le maintien de règles sectorielles sera crucial à mesure que le confinement prendra fin, a-t-il déclaré, notant que les détaillants et les transformateurs de viande pourraient avoir besoin de protocoles différents concernant la distanciation sociale et les équipements de protection individuelle.

Ce que les experts disent des écoles: Les enfants, bien que moins vulnérables à la COVID-19, sont bien équipés pour la transmettre.

«Les enfants ont généralement une moins bonne hygiène des mains, et ils ne contrôlent pas nécessairement leurs sécrétions, a déclaré la Dre Nisha Thampi, responsable de la prévention et du contrôle des infections au Centre hospitalier pour enfants de l’est de l’Ontario, à Ottawa. Cela présente un risque d’exposition pour le personnel ainsi que pour les autres enfants.»

L’Agence de la santé publique du Canada a cessé de recommander des changements spécifiques que les écoles pourraient apporter à leurs opérations, mais a offert des conseils plus généraux aux écoles en février, avant que le Canada ne commence à vraiment ressentir l’impact de la COVID-19.

Les conseils mentionnaient notamment le lavage régulier des mains et l’utilisation supervisée d’un désinfectant pour les mains, l’éducation à une «étiquette respiratoire» appropriée, comme de tousser et d’éternuer dans son coude, une accélération des procédures de nettoyage et de désinfection et un renforcement des politiques de «non-partage».

La Dre Thampi a noté que les experts médicaux devront également élaborer des recommandations qui permettront un équilibre entre la sécurité des élèves et leurs besoins en matière de développement.

«Les enfants ont toujours considéré l’école comme un environnement social, a-t-elle déclaré, ajoutant que beaucoup ne bénéficient plus de ce type de stimulation à l’ère de la distanciation sociale. Comment pouvons-nous être sensibles à cela tout en leur enseignant les stratégies de prévention des infections?»

5. Les risques d’importer plus de cas de l’étranger sont-ils gérés?

Réponse courte: Généralement oui.

Ce que disent les experts: Le gouvernement fédéral a adopté des mesures autrefois impensables au cours du dernier mois pour empêcher que davantage de cas de la COVID-19 arrivent au Canada. Il s’agit notamment d’interdire à la plupart des étrangers d’entrer au pays et d’une quarantaine obligatoire de 14 jours pour quiconque le fait.

Mardi, Ottawa a encore renforcé ces mesures, exigeant maintenant quiconque arrivant au pays explique son plan de mise en quarantaine et s’il n’est pas jugé suffisant, la personne sera obligée de demeurer sur des sites fédéraux.

Le problème, c’est que le Canada est fortement tributaire, tant du point de vue économique que social, du commerce extérieur et de l’immigration. Cela signifie qu’il ne peut pas garder la frontière fermée pour toujours.

«Nous avons fait beaucoup, mais économiquement, ce n’est pas durable», a déclaré Daniel Béland, le directeur de l’Institut d’études canadiennes de McGill.

Les experts disent qu’il existe une variété de moyens de rouvrir la frontière et de gérer le risque.

La possibilité de filtrer les visiteurs potentiels, de préférence avec des tests effectués sur place dans les aéroports et aux autres points d’entrée, faciliterait beaucoup le repérage des personnes infectées puis de les empêcher d’entrer au Canada ou de les mettre en quarantaine.

Le professeur à l’Université York et directeur scientifique de l’Institut de la santé publique et des populations aux Instituts de recherche en santé du Canada, Steven J. Hoffman, a déclaré que la quarantaine de 14 jours «pourrait être le catalyseur permettant au gouvernement de rouvrir nos frontières, en particulier si ce système est vraiment opérationnel et entièrement mis en oeuvre. Et appliqué de manière à ce que nous puissions lui faire confiance.»

Il pourrait également y avoir des restrictions de voyage plus ciblées pour les visiteurs de différents pays, selon la façon dont ces pays gèrent le virus, bien que les experts reconnaissent que les interdictions partielles et les exigences de quarantaine pourraient créer des défis et de la colère.

M. Béland croit néanmoins que les Canadiens devront accepter qu’il y ait des changements dans leur façon de voyager, un peu comme les attaques terroristes du 11 septembre ont entraîné une augmentation des mesures de sécurité.

6. Les populations locales sont-elles informées, impliquées et dotées des moyens nécessaires pour s’adapter à la «nouvelle norme»?

Réponse courte: Peut-être

Ce que disent les experts: Les Canadiens sont inondés d’avertissements de dirigeants politiques et d’experts en santé publique depuis des semaines pour se préparer à de mauvaises nouvelles. Le premier ministre Trudeau n’a pas hésité à s’assurer que les gens sachent que jusqu’à ce qu’un vaccin soit développé, nous allons tous devoir nous habituer à ce qu’au moins quelques restrictions à nos mouvements et nos comportements soient en place.

Au Canada, la plupart des experts croient que le nombre de cas va culminer ce mois-ci. Les données épidémiologiques du pays ont démontré que le nombre de cas doublait tous les trois à quatre jours au cours des deux dernières semaines de mars, mais que cette progression avait ralenti pour doubler tous les cinq à huit jours au cours des deux premières semaines d’avril.

Les responsables avertissent également que plus d’une vague, avec des poussées et de nouvelles éclosions, se poursuivront pendant des mois. Un vaccin arrivera dans au moins 12 à 18 mois, et la «nouvelle norme» signifie des ajustements sur le long terme pour limiter l’ampleur de ces nouvelles éclosions.

Certains experts du monde entier ont averti que des choses comme des spectacles et des grands rassemblements publics lors d’événements sportifs ne seront pas sécuritaires au cours des prochains mois.

M. Hoffman a déclaré qu’il pense que les Canadiens doivent se préparer à un scénario de type yo-yo, «où le gouvernement adoucit d’abord des mesures, puis deux semaines plus tard, doit les resserrer à la lumière de nouvelles données et de nouvelles informations sur des lieux de propagation ou sur comment ça se passe.»

— Avec des informations de Mia Rabson et de Lee Berthiaume à Ottawa, de Kelly Geraldine Malone à Winnipeg, de Cassandra Szklarski et de Michelle McQuigge à Toronto, et de Christopher Reynolds et de Julian McKenzie à Montréal.

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