L’ordinateur «éducatif» : le fossé entre milieux favorisés et défavorisés

Tous les jeunes ont maintenant accès à la technologie. Ce qui les différencie, c’est l’usage qu’ils en font.

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Photo : Paul Mayne/Flickr

Qu’ils soient riches ou pauvres, tous les jeunes sont égaux devant YouTube : ils fréquentent le site avec le même enthousiasme et la même facilité. C’est lorsqu’ils utilisent l’ordinateur à des fins éducatives qu’une fracture apparaît. Les jeunes des milieux défavorisés ont pas mal moins d’habiletés que les premiers, a constaté Simon Collin, chercheur à la Faculté des sciences de l’éducation de l’Université du Québec à Montréal.

La «fracture numérique» a longtemps désigné le moins grand accès aux technologies de l’information des plus démunis. Désormais, tous ont accès à un ordinateur et à un branchement Internet haute vitesse. C’est l’usage que les jeunes en font qui creuse le fossé entre milieux favorisés et défavorisés.

«On observe une gradation des usages numériques, selon le profil socioculturel des élèves, dit Simon Collin. Au départ, ils ont tous des usages ludiques, comme YouTube. Et plus ils sont favorisés, plus ils ajoutent des usages, comme la création de contenus (vidéos, blogues) et des usages éducatifs, comme faire leurs devoirs, aller lire sur Wikipédia, chercher la définition d’un mot, etc.» On pourrait appeler cela la fracture numérique de deuxième génération.

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Le chercheur a fait ces observations auprès de 400 élèves d’écoles primaires et secondaires de Montréal, certains venant de milieux nantis, d’autres de milieux très défavorisés. Les jeunes ont répondu à des questionnaires sur leur utilisation de la technologie à la maison, et le chercheur a ensuite observé comment ils se débrouillaient pour réaliser des tâches à l’ordinateur. Une capture d’écran a permis d’enregistrer ce que faisaient les élèves et d’analyser ensuite leurs forces et leurs faiblesses.

Les élèves nantis ont bien sûr accès à plus de technologies que les moins riches — ordinateurs plus performants, tablettes et téléphones intelligents —, mais ils ont surtout accès à la matière grise et au soutien de leurs parents, qui les incitent à tirer profit de ces outils. «Si l’enfant demande comment s’écrit un mot, le parent va lui montrer à se servir d’un dictionnaire en ligne, plutôt que de lui épeler ou de lui dire de chercher dans le dictionnaire papier.»

Ce type d’inégalité n’est pas sans conséquence, à l’heure où de plus en plus d’enseignants font le virage numérique. «Certains enfants arrivent en classe sans avoir jamais fait d’usages éducatifs des technologies. C’est comme tenir un crayon : ce n’est pas parce qu’un enfant tient un crayon qu’il sait écrire. Il sait peut-être dessiner, mais si personne ne lui a montré à écrire, il ne saura pas comment faire. C’est pareil avec un ordinateur.» Il revient donc à l’école de s’assurer que les élèves atteignent un niveau homogène de compétences, pense le chercheur.

Simon Collin compte explorer les effets de ce fossé numérique, à titre de titulaire de la toute nouvelle Chaire de recherche du Canada sur les enjeux socioculturels du numérique en éducation.

Jusqu’à maintenant, les chercheurs universitaires ont surtout regardé ce qui se passe dans la salle de classe, tentant de voir si les technologies facilitent ou non l’apprentissage.

Simon Collin se préoccupe plutôt de ce qui se passe en dehors de l’école. «Cet aspect a été négligé jusqu’à maintenant, mais nous avons tout intérêt à prendre en compte ce contexte plus large, puisque les enseignants et les élèves utilisent beaucoup plus les technologies en dehors de la salle de classe que dedans !» souligne-t-il.

Cette approche dite «sociocritique» du numérique en éducation n’intéresse pas que Simon Collin. Une dizaine d’experts de la France, de la Belgique, de la Suisse et du Québec, ainsi que l’Australien Neil Selwyn — une sommité dans le domaine —, sont tous venus à Montréal la semaine dernière, à l’invitation du chercheur montréalais, pour un séminaire universitaire.

Une journée entière de conférences sur le sujet a aussi eu lieu le 1er mai dans le cadre du 2e Colloque international en éducation, au Centre Sheraton, à Montréal.

Le portail Numerica, lancé le 29 avril, recense l’actualité scientifique sur le sujet.

 

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