L’oriflamme du piéton

Dans nos villes, il y a bien cohabitation des voitures et des piétons, mais ça cohabite plus d’un bord que de l’autre, dit Olivier Niquet. 

Paul Ducharme / montage : L’actualité

Olivier Niquet a étudié en urbanisme avant de devenir animateur à la radio de Radio-Canada en 2009 dans les émissions Le Sportnographe et La soirée est (encore) jeune. Il est aussi chroniqueur, auteur, conférencier, scénariste et toutes sortes d’autres choses. Il s’intéresse particulièrement aux médias mais se définit comme un expert en polyvalence.

La semaine dernière, un chroniqueur et animateur bien en vue s’inquiétait du mouvement « antiautomobiliste » qui tente de récupérer, selon lui, les accidents comme celui de la fillette happée récemment dans l’arrondissement de Ville-Marie. Rien de bien surprenant venant de ce banlieusard qui en a depuis longtemps contre les aménagements qui nuisent à son transit urbain.

J’ai quand même été étonné de lire sous sa plume qu’il serait faux de dire que nos villes sont conçues en fonction de l’auto, puisqu’elles ont été adaptées pour les cyclistes et les piétons en vertu de « la signalisation, les feux de circulation, l’aménagement des voies et des trottoirs ». Il me semble qu’il s’agit justement là d’aménagements en périphérie des voies désignées pour les voitures. Il y a bien cohabitation, mais ça cohabite plus d’un bord que de l’autre.

Une situation qui n’est pas unique à Montréal. Dernièrement, la Ville de Trois-Rivières a publié une vidéo pour expliquer à ses citoyens comment survivre à une petite marche en ville. Ce n’est pas tout à fait présenté ainsi, mais on peut y voir une « piétonne exemplaire » servir de modèle en s’habillant de façon voyante, en mettant un peu de rouge à lèvres (j’imagine que c’est optionnel) et en fermant son téléphone avant de sortir dans le tumulte de la rue. 

Elle explique ensuite comment traverser aux endroits réservés en s’assurant de bien lever la main à l’attention des automobilistes pour signaler son intention. Ironie du sort, la traverse piétonne qu’elle emprunte mène directement à… pas de trottoir. On ne peut pas tout avoir, je suppose.

À Vaudreuil-Dorion, la municipalité demande depuis quelque temps aux piétons d’agiter un petit drapeau en s’engageant sur un passage piétonnier particulièrement risqué. Nos villes sont tellement conviviales que vous devez vous déguiser en contrôleur aérien pour traverser la rue. Vous prenez un drapeau d’un côté de la rue et l’agitez jusqu’au moment d’arriver de l’autre côté. S’il y a une guerre à l’auto, l’oriflamme du piéton vaudreuillois-dorionnais est tout ce qu’il a pour se défendre. 

De simples aménagements pourraient aider à rendre nos rues plus sécuritaires, mais il reste qu’ils constitueront encore et toujours des façons d’adapter la ville pour atténuer la présence de l’auto. C’est correct. Personne ne réclame qu’on abolisse la chaussée pour la remplacer par des allées de verdure où les enfants pourraient jouer à travers des pistes cyclables sécurisées entre deux stations de tramway (quoique j’aie tout à coup envie de proposer ce plan au prochain conseil municipal). Nous n’en sommes certainement pas là.

Les chroniqueurs qui sont à l’occasion pris dans le trafic n’aimeront pas ça, mais il faudrait réduire la fluidité du réseau autoroutier pour améliorer la qualité de vie des résidants. On pourrait ainsi sauver des vies. Pas juste parce que les automobilistes auraient à lésiner sur la « pédale à gaz », mais aussi parce que le fait de réduire le nombre de voitures réduirait également la pollution et les problèmes de santé qui en découlent. Malheureusement, ce calcul est trop peu payant politiquement pour qu’on en fasse la promotion.

Reste qu’il y a un problème qui va au-delà des aménagements : l’attitude des gens. Après avoir accroché une brigadière dans Ahuntsic, une automobiliste lui aurait prétendument dit : « Qu’est-ce qu’elle fait là, ôtez-la de là, je suis en retard ! » Il ne faudrait pas que votre commotion cérébrale et votre hanche démantibulée nuisent à la bonne marche de ma carrière. C’est comme si dans nos voitures, nous nous sentions dans un monde à part, isolé du reste de la vie. 

Moi-même automobiliste à mes heures, je ne peux m’exclure de cette équation. Encore dernièrement, après avoir manqué de synchronisme, je me suis retrouvé dans le chemin des piétons à un feu de circulation. Un citoyen engagé qui traversait à ce moment-là a cru bon de tapocher le capot de ma voiture (le hood, comme on dit dans le milieu de la carrosserie) en me criant : « Bad driver, you’re a bad driver ! » J’ai eu envie de lui répondre : « En français ! », mais je me suis plutôt dit désolé. En tout cas, j’espère que c’est ce qu’il a interprété de mon regard, parce que je n’ai pas osé baisser ma vitre. On ne sait jamais sur qui on peut tomber.

Il y aura toujours ce genre de friction. Une certaine tendance à l’individualisme chez nos concitoyens depuis quelque temps n’améliore en rien cette situation. Mais le fait que les routes et les stationnements occupent beaucoup de place dans nos villes où circulent des véhicules d’une ou deux tonnes déséquilibre le rapport de force. Ce n’est pas être « antiautomobiliste » que de le dire. Parce que tous les automobilistes sont aussi des piétons. 

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Née à Montréal en 1962, j’ai vécu à Vancouver de 1988 à 1991 et j’habite maintenant à Moncton depuis 1997. Je suis toujours étonnée et déçue de constater le manque de respect envers les piétons dans ma ville natale. Lors d’un séjour récent, je me suis fait klaxonner et insulter dans le stationnement de la Place Versailles, car j’ai simplement « couper » le chemin à un automobiliste qui roulait à trop vive allure, selon moi. À Moncton, jamais cela ne serait produit. Ici, dès qu’une personne pose le pied sur la route, les voitures s’arrêtent et la laisser passer.

J’entends déjà les Montréalais dire: ce n’est pas pareil, Moncton est une petite ville. Or, j’ai vécu cette même déférence envers les piéton à Vancouver…

Je suis d’accord avec monsieur Niquette: c’est l’attitude des automobilistes montréalais qui est en grande partie responsable des dangers que subissent les piétons. Une campagne de sensibilisation du genre « Laissez passer un piéton, passer une bonne journée! » pourrait être nécessaire pour changer cette attitude néfaste.

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Bonjour monsieur Niquet,

Je viens de visionner la vidéo re piétonne ‘avertie’ ….Misère, on dirait une vidéo fait par un/e humoriste.
Est-ce les autos sont rendues comme la maison, la continuité du monde de chacun/e des automobilistes?!
Bonne journée

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Re Bonjour,

À écouter, chronique de monsieur Bergeron re design des villes par des ‘designers’ concepteurs de voiture début du 20e siècle. Déjà les automobilistes se plaignaient des maudits piétons qui circulaient n’importe où. Je paraphrase, mais. Chronique au 15-18.
Sidérant. 0

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« Ironie du sort, la traverse piétonne qu’elle emprunte mène directement à… pas de trottoir. »
C’est ce qui a le plus attiré mon attention en visionnant ladite vidéo. La ville de Trois-Rivières ne s’est pas adressée à une firme sérieuse pour transmettre son message. Et si la sécurité des piétons est vraiment importante, elle pourrait commencer par construire des trottoirs!

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Il est parfaitement normal de se retrouver sur la traverse piétonne en voiture, les infrastructures nous y invitent: virages à droite au feu rouge autorisés, aucune manière physique de ralentir les voitures avant l’intersection (un dos d’âne, ça marche beaucoup beaucoup mieux que de la peinture pour ralentir un char), mais surtout, les feux de circulation de l’autre côté de la rue. Quand on est sérieux dans la protection de ses intersections, on place les feux du même côté que les chars, de façon à ce que si on embarque sur la traverse piéton, on ne voit plus les feux. L’urbanistique des 50 dernières années s’est concentrée à favoriser la « fluidité » (lire « rapidité ») automobile, au détriment de la sécurité des gens qui sont pas dans un char.

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