L’orthographe n’est pas une fatalité

J’achève de lire Qui veut la peau du français ?, de Christophe Benzitoun (Le Robert), une lecture passionnante qui explique avec éloquence pourquoi la norme actuelle du français écrit doit être revue.

Montage L'actualité

Après vous avoir exposé, dans ma précédente chronique, les principales propositions de linguistes en vue de rationaliser la langue, je vous avais promis de présenter la façon de s’y prendre pour y arriver et attaquer les principales objections. Mais la lecture de Benzitoun cette semaine — ainsi que celle d’Orthographe : qui a peur de la réforme ?, de Georges Legros et Marie-Louise Moreau — m’a convaincu qu’il fallait d’abord comprendre la construction mentale que représente notre idée de la norme, qui est tout sauf une fatalité. 

Benzitoun s’étonne que nos réformes éducatives soient dépourvues de réflexion sur la norme écrite du français, ce qu’elle incarne et ce qu’elle produit comme effet. La norme telle qu’elle s’est construite se voulait d’abord aristocratique ou élitiste. Pour son premier dictionnaire, l’Académie française avait justifié sa préférence pour l’ancienne orthographe, « qui distingue les gens de Lettres d’avec les Ignorants et les simples femmes ». Autrement dit, il s’agissait d’élever la norme écrite au-dessus du commun. 

La norme s’est bâtie dans cet esprit sur deux siècles. Et quand on a entrepris de généraliser l’école au XIXe siècle, on a aussi entrepris de scolariser la masse à partir d’une norme écrite qui avait été pensée contre elle. Et l’on s’étonne, sept ou huit générations plus tard, que les systèmes scolaires de France, de Belgique et du Québec peinent à obtenir des résultats probants en français malgré toutes les ressources qu’on y consacre ? 

En fait, Christophe Benzitoun m’a convaincu que le système éducatif n’atteindra jamais la cible tant qu’il restera braqué sur une norme anachronique et inadaptée, et tant que nous refuserons toute réflexion sur celle-ci. 

Un son devant l’autre

L’écriture est un système de transposition des sons, une simple technique d’enregistrement. En français, nous avons le problème d’écrire 36 sons avec 26 lettres. Cela remonte aux 23 lettres du latin classique, auxquelles on a ajouté le w, le u et le j. Au fil des années, on a donc établi diverses conventions pour écrire les nasales (in, an, on, un), par exemple, ou le i mouillé (une semi-voyelle, en langage technique) de « grenouille ». 

Ainsi, le j était absent de l’alphabet romain même si le son existait clairement au XVIe siècle. On écrivait les j en « di ». Le verbe « ajouter » s’écrivait « adiouter », mais se prononçait « ajouter ». Quand on a enfin reconnu que le j était un son et qu’on pouvait l’inclure dans l’alphabet, on a modifié d’un coup l’orthographe de centaines de mots avec un « di », et « adiouter » est devenu « ajouter ». Mais on ne l’a pas fait pour d’autres conventions. Par exemple, la prononciation en « aw » de « eau » ou « au » avait évolué vers o, mais on a négligé de faire l’adaptation. Et dans certains cas, on est allé planter des lettres additionnelles pour faire « latin », comme pour le p de « dompter », à tel point que l’on s’est parfois mis à prononcer ces lettres ajoutées. Mais pas toujours. 

Bilan des courses : une orthographe très détachée de la phonétique et qui ne suit aucune logique. Si vous donnez un texte à lire à une enfant de huit ans, elle pourra le restituer à l’oral même sans en comprendre un traître mot. Mais si vous lui demandez d’écrire ce que vous lui dictez, les erreurs seront nombreuses. (Et probablement que ça ne lui rentrera jamais dans la tête malgré plusieurs années de scolarisation, comme en témoignent les résultats des examens officiels du Ministère et ce que la population produit par la suite.)

Donc, quand on parle de rationaliser la langue, il ne s’agit pas de passer toutes les conventions à la trappe : bon nombre d’entre elles fonctionnent, mais plusieurs ne tiennent pas la route, faute de logique. 

Legros et Moreau reviennent à plusieurs reprises dans leur essai sur des enquêtes qui montrent que les jeunes Finlandais, Allemands et Espagnols ont réglé ce problème après une ou deux années d’école, du fait que leur langue suit un système logique de transposition des sons (je ne dis pas phonétique, mais logique). La dyslexie serait même plus rare chez eux. Et aussi parce que leur grammaire est claire à l’oral, alors que la moitié de la grammaire française ne peut pas être « entendue » à l’oreille. La grammaire de l’espagnol est tellement nette que c’est en apprenant l’espagnol que j’ai compris l’usage du subjonctif en français. (En français, le subjonctif est inaudible dans la plupart des cas, ce qui le rend plus difficile à décoder.)

Le cas de l’anglais est intéressant parce que cette langue est affligée d’une orthographe encore plus compliquée que celle du français. En français, il existe environ 300 manières de rendre les 36 sons. Ce sont les graphèmes : par exemple, pour le son « s », les plus évidents sont s, ss, sc, ç, t, x et z (mais il y en a 11 autres). L’anglais a hérité de près de 1 200 graphèmes. C’est vraiment atroce. Ce qui sauve les jeunes anglophones est justement une grammaire largement audible et très proche de la grammaire naturelle (celle de l’oral). Culturellement, les anglophones s’accommodent également d’une grande variabilité et tolèrent mieux l’erreur. (Ce qui produit l’illusion que l’anglais est simple, alors qu’il ne l’est aucunement.)

L’écriture du français est accablée d’un système de transposition des sons qui n’a pas été mis à jour depuis plusieurs siècles. Et comme le montre Christophe Benzitoun, on a justifié cette doctrine en établissant une grammaire scolaire obscure que personne ne s’explique. Si bien que nos systèmes éducatifs sont pris pour enseigner à la fois une orthographe insensée et une grammaire sans queue ni tête jamais remise en question. 

Toute notre pédagogie doit s’accommoder de ce problème qui est essentiellement une fabrication. Et ça ira de travers encore longtemps si rien ne change. 

Comment la norme s’impose

La norme est une construction sociale qui se bâtit sans autorité nette. Les gouvernements ont cependant le pouvoir de dire : voici ce que l’on va enseigner, voici comment les fonctionnaires vont écrire. Comme pour la féminisation des titres et fonctions ou pour la terminologie, ils utilisent ce pouvoir par touches, mais sans aller au fond des choses. Et sans réflexion apparente sur les répercussions de ne rien faire.

Les éditeurs et les lexicographes vont s’aligner sur les décisions gouvernementales pour des raisons strictement économiques. Mais ils peuvent résister, comme on l’a vu avec la nouvelle orthographe de 1990 — dont le principal défaut était de n’être qu’une demi-réforme sans cohérence. Cette résistance a aussi des motifs économiques et individuels : les élites, qui sont sélectionnées précisément sur la maîtrise d’un code hyper hermétique, répugnent à abandonner la source de leur pouvoir. Ce n’est pas moi qui le dis, c’est Bourdieu.  

L’Académie française a disposé, par le passé, d’une capacité d’action, mais elle y a largement renoncé et se cantonne dans le symbolique, généralement réactionnaire. Son problème, dont j’ai fait état plusieurs fois dans cette chronique, est l’amateurisme : sauf pour Barbara Cassin admise en 2018, l’Académie ne compte aucun linguiste en son sein depuis plus d’un siècle. 

Le seul véritable succès de l’école est de reproduire l’idée d’une norme unique à laquelle tout le monde croit sans la maîtriser. Elle ne réussit pas plus que le gouvernement à imposer cette norme, puisque la population continue d’écrire n’importe comment malgré quelques générations de scolarisation obligatoire. Mais le triomphe de l’idéologie est tel que 300 millions de francophones adhèrent à l’idée qu’une norme unique existe et que toute déviance est une faute. 

Il n’y a aucune raison de penser que « doux » est plus joli que « dous ». Le seul motif est la peur du ridicule et de la faute, surtout qu’il m’a fallu des efforts pour me rappeler que son féminin est « douce » plutôt que « dousse ». Si je ne m’en souviens plus, c’est ma faute. 

C’est pourquoi les linguistes, qui reconnaissent la dimension sociale du problème, vont soutenir que l’enjeu n’est pas de promulguer de nouvelles formes pour interdire les anciennes, mais simplement de dire que les nouvelles formes logiques — « dous, dousse » — ne sont plus une faute et peuvent cohabiter avec « doux, douce ». 

Nous vivons à chaque instant le fait que la langue varie constamment d’un individu à l’autre, d’une région à l’autre ou d’une génération à l’autre. Mais nous entretenons tous l’idée que la norme enseignée et valorisée doit rester sa forme la plus inadaptée et la plus anachronique. Et que toute mise à jour, toute remise en ordre est impossible. Et le système continuera d’échouer à transmettre la norme tant qu’on pensera que ce qui est compliqué est français.

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Ah… la langue française! Fallait-il que je vous aimasse pour que vous m’assassinassiez! Une chance que mon merveilleux dictionnaire Antidote est toujours là pour venir à ma rescousse. Fiou…

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Combien de lettre j’aurai aimé faire parvenir à des amis, mais j’ai toujours eu peur de faire fautes, alors mes pensées à leurs égard sont demeurées dans ma tête et dans mon coeur.
Pardon s’il y a des fautes.

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Mon pauvre ami, écrivez-les vos lettres, n’en privez pas les gens qui vous pardonneront vos fautes s’ils vous aiment assez. Et cessez d’encourager les linguistes à détruire la langue. On ne demande pas aux gens d’être parfaits, mais une langue doit être exigeante et surtout ne pas abdiquer face aux gens qui voudraient la simplifier.

Merci pour ce texte qui invite à la réflexion. Si la maitrise de la langue française était plus facile, peut-être que les compétences en littératie seraient plus largement répandues au sein de nos entreprises et de nos communautés. Et surtout, l’estime de soi de plusieurs personnes s’en trouverait améliorée.

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Encore votre dada et celui des linguistes qui s’ennuient et cherchent à justifier leur métier d’une manière inutile. Le problème des gens qui peinent à apprendre le français ne vient pas du français en soi (qui est loin d’être une langue si difficile à apprendre soit dit en passant), mais d’un problème plus généralisé : la valorisation de ladite langue, l’impérialisme de l’anglais, la valorisation de l’instruction tout court, et l’idéologie de l’ignorance qui est à la veille de vaincre (appuyée notamment par les paresseux, internet, la mondialisation et le dénigrement effectué par les commentateurs et linguistes de ce monde qui se cherchent quelque chose à faire de leur vie).

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Je suis, comme beaucoup de Français attachés à leur langue, résolument hostile à toute réforme de l’orthographe, laquelle doit selon moi être enseignée avec sa complexité et ses nuances.
La plupart des linguistes sont des ânes savants sectaires bouffis de prétention. Reprocher sa composition à l’Académie Française, quelle sotte impudence ! Comme si ce que pensent François Mauriac, Marcel Pagnol, Julien Green, Marguerite Yourcenar ou Jean d’Ormesson de la langue française n’était pas infiniment plus intéressant que les piètres sophismes d’obscurs pions infectés de bondieuseries bourdieusiennes…

À de rarissimes exceptions près, qui ne sait pas l’orthographe ne sait pas sa langue et ne sait pas écrire. L’orthographe est parfois difficile : la belle affaire ! Rien de ce qui est valable n’est facile. Jouer du piano est difficile, doit on pour autant supprimer les touches noires du clavier ?

C’est parce que l’orthographe et la grammaire ne sont plus enseignées convenablement que notre système scolaire est en pleine décadence.

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On peut bien faire toutes les réformes que l’on veut, ceux qui font des fautes aujourd’hui en feront toujours, quels que soient les simplifications ou le nivellement par le bas qu’on introduira, car le problème est avant tout une question d’intérêt pour la langue et de soin que l’on veut apporter à son expression. Pour l’anecdote, je trouve surprenant que certains informaticiens maltraitent le français, quand ils sont par ailleurs capables de programmer dans des langages abscons qui ne pardonnent pas une erreur d’une virgule. Cela suggère que l’art d’écrire est bien une question d’intérêt pour la chose.
Ajoutons que réformer l’orthographe ne résoudra rien, surtout en ce qui a trait à la question de « distingue[r] les gens de Lettres d’avec les Ignorants », car ils s’en trouvera toujours pour employer un dont à la place d’un que, pour écrire que la loi « stipule », pour employer un terme dans un sens qui n’est pas le sien ou pour maltraiter la syntaxe…

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Il y a des précédents :
Avocat, le fruit et la personne
Cent, la monnaie et le nombre
Livre, l’objet et l’unité de mesure
Hôte, celui qui reçoit et celui qui est reçu
Belle-mère, la mère de ma conjointe et la femme de mon père
Mais dans la plupart des cas le contexte est éclairant.
Je reconnais tout de même qu’il serait étrange de lire : j’ai la foi qu’il faut manger du foi une foi par semaine.

Il y a un truc qui m’embête, si la graphie se rapproche de la phonétique, il faudra bien qu’il y ait une norme. À Paris, Ouagadougou et Montréal, on ne prononce pas de la même façon des mots comme char (chare, châre ou chawre), ananas (ananasse ou anana) ou encore lundi (lundi ou lundi).

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