L’orthographe recule en France

Les écoliers français font de plus en plus d’erreurs à l’écrit. À qui la faute ?

Pict Rider / Getty Images / montage : L’actualité

On entend fréquemment dire que l’orthographe se dégrade au Québec, mais je ne connais pas d’étude réellement convaincante là-dessus. Or, en France, le ministère de l’Éducation a publié en décembre dernier une enquête qui le démontre chez les élèves du primaire. Il s’agit d’élèves de 10-11 ans du cours moyen 2 (CM2), ce qui correspond à la 5e année du primaire au Québec.

Cette étude, intitulée Les performances en orthographe des élèves de CM2 toujours en baisse, mais de manière moins marquée en 2021, est basée sur une même dictée reprise en 1987, 2007, 2015 et 2021. Elle révèle que les élèves font deux fois plus d’erreurs maintenant (19,4 en moyenne) qu’en 1987 (10,7).

La dictée de 67 mots et 16 signes se lit comme suit :

Le soir tombait. Papa et maman, inquiets, se demandaient pourquoi leurs quatre garçons n’étaient pas rentrés.

— Les gamins se sont certainement perdus, dit maman. S’ils n’ont pas encore retrouvé leur chemin, nous les verrons arriver très fatigués à la maison.

— Pourquoi ne pas téléphoner à Martine ? Elle les a peut-être vus !

Aussitôt dit, aussitôt fait ! À ce moment, le chien se mit à aboyer.

Sur la période de 34 ans, le renversement de tendance est complet. En 1987, la majorité des élèves (58,1 %) faisaient 10 erreurs ou moins. Un quart (26,2 %) en faisaient 15 et plus.

En 2021, c’est l’inverse : 21,9 % en font 10 et moins, et 63 % en font 15 et plus. L’enquête, appelée « note d’information 22.37 » dans le jargon du ministère français, relève le score des élèves sur chacun des 67 mots et 16 signes de cette dictée pour les quatre années. Des mots comme « pourquoi» , « soir », « papa », « gamin » et « chien » sont maîtrisés. En fait, 51 mots ou signes sont correctement écrits par 80 % des élèves, dont 27 par plus de 90 %.

De manière tout à fait prévisible, ça accroche précisément là où la grammaire française est le plus complexe : aux endroits où se trouvent des « homophones hétérographes », c’est-à-dire des terminaisons distinctes qui se prononcent à l’identique (ait, aient, ais / é, er, és, ée, ées, ez / ont, ons / u, ue, us, ues). Sur les 10 mots que moins de 50 % des élèves savent écrire correctement, 9 concernent cette situation. Le seul mot difficile (« certainement ») fait également partie de cette liste.

Mais avant de désespérer complètement, considérez le titre de la note, qui souligne une baisse « moins marquée ». Ça continue d’empirer, mais beaucoup moins vite que pour les périodes précédentes.

J’ai cherché dans la liste des 83 mots et signes ceux pour lesquels le résultat s’est amélioré par rapport à 2015. J’ai compté 15 mots (« tombait », « se », « demandaient », « étaient », « rentrés », « ils », « retrouvé », « leur », « chemin », « verrons », « arriver », « téléphoner », « peut-être », « vus », « à ») et un signe (le point final). La moitié de ces améliorations concernent justement l’écueil des « homophones hétérographes ».

Des résultats à interpréter

L’enquête montre que le décrochage a été particulièrement important de 2007 à 2015. De 1987 à 2007, par exemple, on est passé de 10,7 erreurs à 14,7 — soit un écart de 4. Mais sur les huit années suivantes, on est passé de 14,7 à 18, soit 3,3 erreurs. C’est presque autant que pour les 20 années précédentes. De 2007 à 2015, je n’ai compté que deux améliorations infinitésimales pour la période : sur les mots « pas » et « maman », pour lesquels la maîtrise est quasi totale de toute façon.

Le grand trou mesuré de 2007 à 2015 et le plateau de 2015 à 2021 témoignent de revirements majeurs que cette enquête n’explique pas.

Par exemple, 10 des 15 améliorations relevées en 2007 et en 2015 concernaient la ponctuation. Une partie des enseignants avaient-ils eu pour consigne de la dire clairement ? Les améliorations observées en 2021 sont autrement plus significatives, puisque à peine une des 16 touche la ponctuation.

Une telle enquête illustre éloquemment la place du français dans l’enseignement. Or, comme le souligne le collègue Michel Feltin-Palas, qui tient une excellente chronique linguistique à L’Express, la semaine scolaire en France est passée de 30 à 27 heures en 1969, puis à 26 en 1990 et à 24 heures en 2008. De plus, l’école doit également se consacrer à l’informatique, aux langues étrangères et à l’instruction civique. Forcément, la performance des élèves s’en ressent.

Christophe Benzitoun, enseignant-chercheur en linguistique à l’Université de Lorraine et auteur de Qui veut la peau du français ?, observe qu’aucune génération de Français n’a jamais maîtrisé l’orthographe de toute façon (un constat qui s’avère aussi pertinent en Amérique du Nord). La complainte sur le niveau général était la même dans les années 1950 que maintenant.

Il lève aussi un drapeau quant à la notion la moins maîtrisée de cette dictée, celle de l’accord du participe passé avec le complément d’objet direct placé devant le verbe (« elle les a peut-être vus »), avec seulement 17,2 % de réussite. Or, souligne-t-il, cette notion n’est pas enseignée au niveau primaire. Elle n’apparaît qu’au collège (équivalent du secondaire chez nous).

On peut donc se demander pourquoi une telle enquête inclut une notion non enseignée. La réponse tient aux valeurs de ceux qui la réalisent. Depuis la création de l’instruction publique en France il y a deux siècles, l’orthographe est un marqueur fort de distinction et de promotion sociale. Le fait d’introduire en dictée une telle notion revient à y inclure un bonus pour ceux qui excellent déjà à cet exercice et à pénaliser davantage ceux qui en arrachent. C’est ce que les Français veulent dire quand ils parlent de la « république des bons élèves ».

La bonne orthographe est aussi très liée au niveau de vie. L’enquête de 2021 classe pour la première fois les écoles selon quatre milieux socioéconomiques. Et comme on pouvait s’y attendre, les moins favorisés font en moyenne 21,9 erreurs, alors que les plus favorisés en font 15,5. Soulignons ici que ces derniers réussissent certes mieux, quoique sans briller pour autant.

D’autres explications

À l’instar de Michel Feltin-Palas et de Christophe Benzitoun, je crois que l’écart croissant entre le français parlé et la norme écrite nuit à l’apprentissage, et forcément à la performance des élèves en dictée. Depuis deux siècles, les instances normatives, dont l’Académie française, auraient dû réactualiser l’orthographe pour la conformer à la langue parlée comme cela se faisait avant 1835. Le demi-échec des rectifications orthographiques de 1990 n’a fait qu’aggraver cet écart.

À mon avis, cette étude révèle peut-être aussi un nouveau rapport à l’écrit. La lecture comme activité de loisir est en baisse. On en blâme beaucoup les jeunes, mais l’exemple vient des parents.

De plus, on écrit par des moyens très différents. Dans la France de 1987, on écrivait à la maison avec le même outil qu’à l’école — à la plume ou au crayon. De nos jours, dans les foyers français, on écrit davantage à l’aide d’un clavier (doublé bien souvent d’un autocorrecteur). L’augmentation importante des erreurs de 1987 à 2015 coïncide d’ailleurs avec cette évolution technologique. L’école, dernier bastion du crayon et de la plume, est donc en très fort décalage par rapport à cette évolution. Comme je l’ai écrit précédemment, la plume et le crayon ont une valeur pédagogique quasi irremplaçable, particulièrement au primaire, mais le fait que ces outils d’écriture soient de plus en plus cantonnés à l’école ne peut que teinter les résultats d’épreuves où ils sont utilisés. Cela remet en question la pertinence de juger des cohortes entières d’élèves sur la base de tels tests — un beau problème pour les pédagogues !

Laisser un commentaire

Les commentaires sont modérés par l’équipe de L’actualité et approuvés seulement s’ils respectent les règles de la nétiquette en vigueur. Veuillez nous allouer du temps pour vérifier la validité de votre commentaire.

Je croyais que nous étions les cancres de l’orthographe, mais les Français font autant de fautes que nous. Pas besoin d’enquêtes formelles, on n’a qu’à lire les commentaires sur Facebook.

Répondre

Les trois premières années du primaire sont absolument cruciales. C’est en troisième qu’on voit apparaître des enfants incapables d’apprendre en lisant, ce qu’on leur demande de plus en plus. Ce sont en grande partie les futurs décrocheurs. Mais ne parlez pas de la chose à Drainville. Il va se pencher sur le problème puis l’oubliera à la faveur de toute nouvelle préoccupation.

Répondre

Il y a peut-être un autre facteur qui influe sur la qualité de l’orthographe, à savoir le temps que les gens consacrent à la lecture. Plus les gens lisent dans leurs temps libres, moins ils ont tendance à faire des fautes d’orthographe. Or, il est logique de penser que l’essor du téléphone intelligent et le temps qui y est désormais consacré par les usagers (y compris par votre humble serviteur) y soient pour quelque chose. Avant de réformer l’orthographe (une idée fixe chez vous), songez à donner aux écoliers le goût de la lecture : s’ils y prennent goût dès leur plus tendre enfance, ils conserveront cette bonne habitude toute leur vie durant et leur maîtrise de l’orthographe s’en trouvera rehaussée.

Répondre

J’ai commencé le primaire en France en toute fin des années 50, la maternelle… puis à toutes fins pratiques au début des années 60. En ce temps-là l’instruction civique était obligatoire, pas comme après 68 où la « chienlit » a commencé à s’installer comme l’avait prédit le Général de Gaulle, l’homme du : « Vive ! Vive ! Vive le Québec Libre ! » ; après 68 on a aboli le cours d’instruction civique. On a cédé du terrain aux gauchistes….

La dictée commençait dès la onzième (au Québec la première année du primaire), c’était un exercice obligatoire. Le maître ou la maîtresse étaient tous armés d’une règle métallique en fer blanc, toute faute d’orthographe et surtout de grammaire étaient sanctionnées par un coup de règle sur les doigts, ceux de gauche si vous étiez droitier et inversement si vous étiez gaucher. La phrase rituelle étant : « Présente tes doigts ».

Cette « sanction pédagogique » était contestable, mais… elle avait pour avantage qu’après quelques coups sur les doigts, le nombre de fautes diminuait. Au fil des années, la longueur et la difficulté des dictées augmentait. Je suis surpris qu’on n’enseigne plus au primaire la règle de l’accord du participe passé et du complément d’objet direct avec l’auxiliaire avoir, comme l’écrit dans cette chronique Jean-Benoît Nadeau.

Un autre élément essentiel de l’apprentissage de la langue était l’exercice de rédaction qui requérait en même temps un travail de réflexion, d’organisation des mots, des phrases et de la pensée. D’usage la note était minorée en fonction du nombre de fautes d’orthographes. Ainsi plus de dix fautes avaient pour effet de réduire la note. Assez rapidement les élèves s’apercevaient qu’avec deux fautes ou moins, il était plus facile d’obtenir de bonnes notes. L’orthographe était-elle un exercice comptable qui avait un impact positif sur l’apprentissage de l’arithmétique. Après tout, tout est lié.

On le répète encore tant en France qu’au Québec ou ailleurs dans d’autres cultures, que la lecture est un peu comme le beurre et la confiture qui rendent la tartine attrayante. La lecture de bons auteurs ou de bonnes autrices comme disent les Français, ce à tous âges de la vie, cela donne un sens à la vie, comme cela incite par ces modèles à pratiquer un langage impeccable.

En principe l’agrégation de nouvelles technologies ne devrait pas être un problème. Cela dit, le déclin de l’orthographe n’est pas une nouveauté, mon fils qui se rapproche de de la cinquantaine, fait des fautes que ni sa mère ni moi-même ne commettons ou ne commettions.

Dans « Les Misérables » Victor Hugo dont l’un des personnages pathétique et attachant n’est nul autre que Gavroche, en profite pour présenter l’argot comme une forme de culture et de langue à part entière. Hugo qui estimait que le rôle de l’école était en premier lieu de former les esprits, considérait que les bonnes pratiques consistaient à montrer tout ce qui rapproche l’humain plutôt que ce qui nous divise ; nous pousse les uns contre les autres.

Pour bien comprendre la langue, il faut savoir unir la langue, le verbe et puis tous les mots.

Répondre

Je suis devenu Français, Québécois de naissance et je vois le Français se dégradé. Dans les médias et la société en général. Avant on était en direct. Aujourd’hui on est en live. Ce n’est pas poulet qui est affiché au restaurant mais chicken.Dans l’usine ou je travail. il lest affiché security et tout l’affichage est en anglais. c’est pour les clients qu’on m’a répondu. Le nouveau métier en vogue c’est pet setter.ici on regarde the voice ,Chicago fire et et the resident, pour ne nommer que ces émissions. Aucun titre de films en français. Nous allons au drive au et on se surprend que le Français se dégrade.

Répondre

Je comprends enfin le malaise que j’ai face au système scolaire au Québec. Je travaille depuis plus de 15 ans auprès d’élèves du primaire. Depuis quelques années, je me questionne et m’inquiète de cette constatation que l’apprentissage du français écrit est de plus en plus ardu.
Je crois que l’important n’est pas le contenant , mais la qualité du contenu. Éduquer est tout d’abord apprendre à penser, et si les correcteurs peuvent aider, pourquoi pas?

Répondre

Quand les élèves écrivent, c’est pour envoyer des textos, avec des mots abréviés et absolument personne pour corriger les fautes. (Et « abrévié » dans ma phrase est considéré comme anglicisme.)

Répondre

Abrevier est plutôt un barbarisme. Voir la vitrine linguistique de l’Office québécois de la langue française. Le bon mot est abréger.