L’union fait la force

Le mot « francophonie » nous fait penser à Michaëlle Jean, Sommet, petits fours et champagne, ma chère. Mais la francophonie, c’est avant tout des réseaux foisonnants que les Québécois connaissent peu ou mal. 

Illustration : Catherine Gauthier pour L'actualité

Si le soleil ne se couche jamais sur la langue française, ce n’est pas seulement parce que l’on compte 300 millions de francophones sur les cinq continents. C’est parce qu’ils se sont créé des centaines de réseaux très étoffés. Que vous soyez autrice, éditeur, productrice, ingénieur, chercheuse ou entrepreneur, il existe un réseau francophone qui peut vous aider à prospecter un marché, à établir un nouveau partenariat ou à ouvrir une porte dans un ministère — bref, à élargir vos horizons.

La perle de ces réseaux est l’immense Agence universitaire de la Francophonie (AUF), qui célèbre ses 60 ans ce mois-ci. Avec ses 1 007 établissements membres dans 119 pays (dont 32 au Canada), l’AUF constitue le premier réseau universitaire mondial, toutes langues confondues. Fondée au Québec en septembre 1961, elle a toujours son siège social à Montréal. Environ 20 % des établissements membres proviennent de pays non francophones, comme le Brésil, l’Ukraine et l’Iran, avec respectivement 20, 13 et 11 établissements. 

« Dans tous nos webinaires, nous avons des gens d’Amérique latine parmi le public ou à nos tables rondes », explique Linda Cardinal, directrice du Bureau des Amériques de l’AUF, dont 46 des 81 établissements membres sont situés au sud du Rio Grande. « Une de mes priorités est de développer les États-Unis. »

À l’instar de l’AUF, les plus grands réseaux francophones internationaux partagent une vocation éducative. Comme la Fédération internationale des professeurs de français, qui regroupe 80 000 enseignants de 140 pays au sein de 180 associations (dont 4 au Canada).

Et puis, il y a l’Alliance française : 832 implantations dans 131 pays (9 au Canada) et 500 000 apprenants. Il s’agit en fait d’une nuée d’organismes locaux et autonomes chapeautés par une fondation parisienne qui gère la marque « Alliance française ». Chaque Alliance est, à la base, un centre culturel francophone qui présente des conférences, des films, des activités artistiques et des débats, mais la plupart de ces centres sont devenus des écoles de français. Rien qu’aux États-Unis, on compte 105 Alliances, dont 81 se sont constituées en écoles et accueillent près de 25 000 apprenants par an.

« C’est un tissu dense et riche. Cent cinq Alliances françaises, ce sont 105 conseils d’administration et des centaines d’administrateurs locaux. Même dans des petites villes comme Toledo en Ohio ou Saint Joseph au Missouri, leur niveau d’implication m’impressionne toujours », dit Marguerite Bickel, coordonnatrice nationale des Alliances françaises aux États-Unis et ex-directrice de l’Alliance française de Moncton. 

Dans certains pays d’Amérique latine et en Inde, notamment, les Alliances françaises croulent sous les demandes pour des cours de français, qui se comptent parfois par dizaines de milliers. Là où il n’y a pas de représentation du Québec, ce sont même les Alliances qui font passer le Test d’évaluation de français adapté au Québec (TEFaq), une étape obligatoire pour immigrer. 

La journaliste radio-canadienne Manon Globensky explique que les réseaux francophones sont un des petits secrets du métier pour trouver des interlocuteurs qui parlent français. « Peut-être plus les Alliances que les universités, je dirais. J’étais bien contente de les avoir pendant la campagne électorale américaine. »

Pour ma part, j’ai découvert la richesse des réseaux francophones lors de la publication de mes livres sur la France et la langue française. De fil en aiguille, je me suis monté une liste de 300 associations américaines francophones ou francophiles, dont le Réseau des écoles françaises en Amérique du Nord (54 établissements) et l’Association américaine des professeurs de français (10 000 membres). 

À New York, je suis tombé sur le comité des associations françaises, qui regroupe 50 organismes allant des Compagnons du Beaujolais à l’Association des conseillers du commerce extérieur de la France. À San Francisco, un comité similaire rassemble 70 associations ! J’ai même découvert des médias de langue française solidement enracinés, comme French Morning US et France-Amérique, pendant new-yorkais du Figaro

Même si certains de ces organismes sont plus franco-français que francophones, ils accueillent volontiers les Québécois et répondent toujours présent quand on leur pose une question. Il faut rendre à César ce qui appartient à César : si les Français sont omniprésents dans les réseaux francophones, c’est parce que leurs initiatives en ce sens, très variées, remontent à loin. L’Alliance française, par exemple, date de 1883 et ce n’est pas la plus ancienne.

La vie de Naïm Kattan, décédé cet été, aurait été très différente sans les réseaux francophones. Ce poète et pilier du Conseil des arts du Canada, qui a émigré d’Irak en 1954, avait été francisé au sein de l’Alliance israélite universelle (AIU) de Bagdad. Il s’agit d’un réseau d’écoles créé par des juifs français en 1860 afin de scolariser leurs coreligionnaires étrangers. L’AIU a connu ses plus gros succès en Afrique du Nord, où elle a francisé la quasi-totalité de la communauté juive séfarade. Même si elle a beaucoup diminué la voilure, l’AIU scolarise encore 20 000 élèves dans ses deux principaux pôles, qui sont Israël et le Canada (Montréal).

L’AIU et l’Alliance française ne sont pas les seules du lot dont l’histoire est un roman. L’Agence pour l’enseignement du français à l’étranger, qui regroupe 535 écoles, collèges et lycées français hors de l’Hexagone (dont le Collège Stanislas et le Collège international Marie de France à Montréal) ainsi que 370 000 élèves, tire son origine de la fondation de l’école française de Berlin, en 1689. Quant à la Mission laïque française — 61 000 élèves, 111 écoles, 36 pays —, elle fut créée en 1902 par un enseignant français, Pierre Deschamps, qui voulait faire contrepoids à l’éducation dispensée par les missions religieuses. 

Les Québécois ont aussi constitué plusieurs réseaux qui font l’envie des autres francophones. L’Acfas, qui regroupe 3 200 scientifiques francophones, défend l’avancement de la science depuis 98 ans. De fondation plus récente, en 1997, l’Association internationale des études québécoises, créée pour soutenir les universitaires qui étudient le Québec, a ses antennes à Moscou, Pékin, Madras (en Inde), Varsovie, Tokyo, alouette !

Depuis la Révolution tranquille, le gouvernement du Québec active ses propres réseaux. En 1968, il a fondé l’Office franco-québécois pour la jeunesse, qui a fait voyager 150 000 jeunes de 18 à 35 ans depuis sa création, et auquel se sont ajoutés une série d’offices jeunesse internationaux. Au tournant des années 1970, le Québec et la France ont mis en place un réseau Québec-France/France-Québec, qui anime les cercles d’amitié franco-québécoise de tout crin. 

En 2008, le gouvernement a confié à l’ancien délégué général du Québec à New York Michel Robitaille la tâche de créer un Centre de la francophonie des Amériques (CFA) ayant pour vocation de dynamiser la communauté francophone de la Terre de Feu jusqu’au Nunavut. En s’appuyant sur la webdiffusion et les technologies de l’information, le CFA, qui est établi à Québec, a organisé depuis des centaines d’activités culturelles et artistiques réunissant des francophones de partout, en plus de monter une bibliothèque numérique dont la fréquentation a triplé durant la pandémie. 

Après six ans comme délégué général du Québec à Paris, Michel Robitaille est revenu au CFA à titre de président du conseil d’administration, avec l’objectif avoué d’offrir un meilleur financement gouvernemental et de mieux faire connaître le CFA et la francophonie au Québec. « Je ne pense pas que les Québécois connaissent les réseaux francophones. On y gagnerait énormément. Le CFA est parvenu à assurer une présence forte, notamment parmi la jeunesse francophone partout au Canada, en Louisiane, en Amérique latine. Ça génère plein de rencontres, d’idées, d’associations nouvelles. C’est ça qui fait vivre le français. »

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De fait, la francophonie est une grande et belle communauté de 300 millions de locuteurs, sur laquelle le Québec pourrait s’appuyer davantage. Encore faut-il parler une langue vraiment commune, car s’il est normal qu’il y ait des différences, il n’est pas souhaitable qu’il y en ait trop.

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Monsieur Roux, je souscris pleinement à la première phrase de votre commentaire.

Maintenant, à l’exemple des autres grandes langues mondiales (comme l’anglais, l’espagnol ou le portugais), le français compte son lot de régionalismes d’un endroit à l’autre. N’attendez pas des francophones du Québec ou de l’Afrique (pour ne nommer que ceux-là) qu’ils tronquent leurs expressions bien à eux pour adopter celles en usage à Paris. Non seulement une telle entreprise serait vouée à l’échec, mais elle témoignerait d’une conception dépassée de la francophonie, laquelle doit plutôt tirer parti de la diversité (notamment lexicale) des membres qui la composent.