Ma fabrique à rêves

Il s’est dit quantité de niaiseries depuis les aveux de Lance Armstrong chez Oprah. La plus fréquente ? Que le Tour de France est trop difficile et donc que les cyclistes doivent nécessairement se doper pour l’accomplir. Or, ce n’est pas l’épreuve qui est surhumaine, mais bien la vitesse à laquelle elle est menée.

Depuis l’invention du cyclisme professionnel, mais surtout à partir des années 1990, avec l’avènement de l’EPO, qui fera exploser les capacités physiques des coureurs, les cyclistes se dopent parce que les autres se dopent aussi. C’est un engrenage.

Il faut lire leurs témoignages, comme l’excellente autobiographie du cycliste écossais David Millar (Racing Through the Dark, Orion Books, 2011), pour comprendre comment ça se passe dans la tête et la vie du dopé. Au début, il ne veut rien savoir, puis il accepte de prendre des vitamines par injection, et petit à petit, les «soins» finissent par inclure des substances illicites. Et hop ! il embarque dans le cycle du mensonge et de la double vie.

C’est l’un des problèmes à propos du déboulonnage de la statue d’Armstrong : cette Amérique qui le conspue ne connaît pas grand-chose aux coulisses du sport, et encore moins au cyclisme.

Une discipline rompue à la fabrication de légendes aux proportions homériques, une culture où la vérité s’accommode de nombreuses entorses.

C’est beaucoup la faute des journaux européens, qui ont pour ainsi dire inventé le sport, afin d’en fabriquer l’actualité et la vendre. En 1891, Le Véloce-Sport et Le Petit Journal créent les épreuves de Bordeaux-Paris et de Paris-Brest-Paris. Deux ans plus tard, La Bicyclette met sur pied Paris-Bruxelles, puis l’année d’après, c’est le Progrès Illustré qui lance Lyon-Paris-Lyon. En 1903 naît le Tour de France, produit du journal L’Auto. Le Tour, qui fêtera sa 100e course cette année, appartient désormais au groupe ASO, qui possède le quotidien sportif L’Équipe. Quant au Giro d’Italia (le Tour d’Italie, remporté l’an dernier par le Canadien Ryder Hesjedal), il a lui aussi été créé par un journal en 1909 : La Gazzetta dello Sport.

Ill : Luc Melanson
Ill : Luc Melanson

Spécialiste du Giro, le journaliste Herbie Sykes relate dans le dernier numéro du Rouleur comment on a souvent trafiqué la vérité dans les récits cyclistes, jusqu’à mettre en scène certaines photos pour qu’elles racontent l’histoire qu’on veut. C’était avant la télé. Les rivalités comme les accidents étaient souvent exagérés par la presse, puisqu’il s’agissait de créer l’événement.

Mais le vélo n’est pas différent des autres sports, en ceci qu’ils sont tous des contes de fées. C’est là aussi le problème à propos d’Armstrong et du dopage en général : la naïveté du public. C’est elle qui permet aux légendes qu’on aime d’exister. Alors, on peut y toucher, mais du bout du doigt seulement. Pas facile quand les athlètes s’entêtent à fabriquer de l’émotion, à faire ce que décrit Pierre Foglia en quatrième de couverture de son recueil de chroniques, Le Tour de Foglia (Vélo Mag | Les Éditions La Presse, 2004) : par leurs petites morts, nous faire oublier la nôtre. La grande.

Le sport est un théâtre. Et le spectacle auquel je continue d’assister est grandiose.

Je rêve d’un sport propre, et en même temps je n’entretiens pas d’illusions. Le metteur en scène est un tyran. L’acteur principal fait vivre l’enfer aux autres. L’auteur est un salaud.

Mais je ne peux m’empêcher d’aimer la pièce, d’en redemander. Comme je pédale aussi, je devine l’effort, la souffrance, le sacrifice. J’aime ces récits ahurissants qu’offre le cyclisme. Les échappées grandioses, le panache. J’aime aussi ses scandales, ses jeux de coulisses, dont je peux faire abstraction quand bon me semble.

C’est mon sport, c’est ma fabrique à rêves. Ce qui me tue, c’est de le savoir malade et de ne pas être certain si, en continuant de rêver avec lui, je l’aide ou si je me rends complice d’un système qui va l’achever.

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L’écrivain Paul Fournel, qui en connaît un lot sur le cyclisme, a récemment suggéré qu’on ouvre la porte au dopage. Ce n’est pas nouveau. Mais si je ne crie pas au meurtre chaque fois qu’un athlète se fait prendre pour dopage, il me semble normal qu’il soit puni. Ma morale est un peu élastique, je sais.