Ma maison est végé

Isolants en chanvre, pare-vapeur aux fibres de carottes, colles à base de tanins d’épinette : grâce au génie des chercheurs québécois, les matériaux de construction 100 % écolos ont un avenir en béton !

Photo : Rodolphe Beaulieu

La situation ne manque pas d’ironie. À quelques centaines de mètres de la défunte mine Jeffrey, à Asbestos, d’où provenait jusqu’en 2011 l’amiante cancérigène intégré aux matériaux de construction, l’usine de Nature Fibres fabrique depuis juin… des panneaux isolants à base de chanvre !

Félix Ladouceur, responsable du développement des affaires, m’accueille en souriant à l’entrée du bâtiment flambant neuf, « la première usine d’isolants à base de chanvre en Amérique du Nord », affirme-t-il. Avec sa barbe bien taillée et sa chemise impeccable, le jeune homme de 23 ans n’a rien du grano de service. Il est néanmoins un chantre du chanvre industriel, ce cousin du cannabis dont il ne cesse d’énumérer les vertus : isolant, hydrofuge, capteur de gaz à effet de serre, hypoallergène, acoustique…

Félix Ladouceur, responsable du développement des affaires à Nature Fibres. (Photo : Rodolphe Beaulieu)

L’intérieur de l’usine fleure bon le foin fraîchement coupé. Près d’un mur, de grosses balles de chanvre, les trois quarts provenant du Québec et le restant de France, sont empilées jusqu’au plafond. Elles attendent de passer au défibrage, opération qui consiste à séparer la fibre (ou l’écorce) de la chènevotte, la partie ligneuse du chanvre, qui servira à la fabrication des isolants. « Dans le marché des isolants rigides, c’est le seul produit réellement écologique et à base d’une plante », dit Félix Ladouceur.

Pour l’heure, ces isolants sont utilisés surtout par des artisans et par une poignée d’entrepreneurs en construction. Mais ce n’est qu’une question de temps avant qu’ils apparaissent au centre de rénovation ou à la quincaillerie du coin, croit Pierre Blanchet, professeur au Département des sciences du bois et de la forêt de l’Université Laval et titulaire de la Chaire industrielle de recherche sur la construction écoresponsable en bois. « Il y a un immense potentiel de développement pour l’intégration de fibres naturelles dans les matériaux touchant l’enveloppe du bâtiment, comme les isolants, dit-il. Laines de bois, de chanvre, de lin ou fibres agricoles : ça bouillonne de recherche en ce moment. »

Il y a deux ans, Mathieu Robert a conçu un pare-vapeur à base de rognures de carottes déclassées par les maraîchers du coin !

Différents matériaux biosourcés — composés de matières organiques végétales — sont élaborés à la vitesse grand V dans les universités et les centres de recherche, souvent de pair avec l’industrie des matériaux de construction. Si tous ne sont pas à la veille d’une commercialisation, l’intérêt qu’ils suscitent est manifeste. De la part de l’industrie, mais aussi des clients.

La Faculté de génie de l’Université de Sherbrooke est l’un des épicentres de la recherche. Titulaire de la Chaire de recherche du Canada sur les éco-composites polymères, le professeur Mathieu Robert y travaille notamment à transformer les déchets agricoles en matériaux de construction. Il y a deux ans, cet ingénieur en matériaux a d’ailleurs conçu un pare-vapeur à base de rognures de carottes déclassées par les maraîchers du coin !

« Le pare-vapeur reste à améliorer, mais en matière de performance, on a obtenu des résultats similaires sinon supérieurs au film de polyéthylène standard », explique ce sympathique chercheur d’une quarantaine d’années. Les fibres de pommes de terre seraient tout aussi efficaces que les carottes, poursuit-il, les yeux pétillants derrière ses lunettes à épaisse monture noire. L’objectif est double : augmenter la rentabilité des agriculteurs et consommer moins d’énergie que lorsqu’on produit des matières synthétiques.

(Photo : Rodolphe Beaulieu)

Les chercheurs n’ont rien inventé, note Mathieu Robert. À preuve : il y a une centaine d’années, les Madelinots isolaient leurs demeures avec de la zostère marine, une plante qui pousse dans l’eau salée peu profonde, qu’ils recueillaient sur la plage. « C’était intelligent, car cette matière est abondante aux Îles-de-la-Madeleine. On retourne aux sources actuellement. »

Lors d’un récent projet de recherche aux Îles-de-la-Madeleine, il a eu l’idée d’intégrer la zostère à des résidus de construction comme le gypse, qui finit systématiquement dans un site d’enfouissement près de Drummondville. Une fois broyé, déshydraté et mélangé à la zostère séchée, le gypse gagne en performance, dit le chercheur. « Et dans ce contexte insulaire, il y a tout intérêt à trouver un débouché aux matières résiduelles. » Le projet, encore à l’étape de la recherche, illustre aussi, selon lui, l’intérêt de diminuer l’empreinte écologique des matériaux.

(Photo : Rodolphe Beaulieu)

Ce retour aux sources, Anthony Néron en a fait son gagne-pain. Cet artisan maçon d’une trentaine d’années a fondé en 2009 Art du Chanvre, une entreprise spécialisée dans l’isolation et la finition en béton de chanvre. Avec cinq matériaux naturels — chaux, chanvre, bois, sable et argile —, il construit des maisons entières, de la structure à la finition. Le prix est de 20 % à 30 % supérieur à celui d’une résidence traditionnelle et la construction demande de six mois à un an, précise l’entrepreneur de Sherbrooke.

Si son activité reste marginale — il bâtit environ trois maisons par année et réalise de 12 à 20 mandats d’isolation ou de finition en béton de chanvre —, il sent « un intérêt incroyable » pour sa production depuis environ deux ans, dit-il. « Au Québec, on peut manger bio, s’habiller bio, mais construire bio ? Ça n’existait pas vraiment, mais c’est en train de changer. » Les techniques et les matériaux évoluent, soutient Anthony Néron. « Lorsque j’ai commencé à faire des maisons en béton de chanvre, c’était hippie et granole ! Les coins pas finis, la paille qui dépassait, le look troglodyte… Ce n’est plus ça. »

Par contre, le chanvre qu’il utilise provient essentiellement de France et de Belgique. « Jusqu’à l’an dernier, il n’y avait pas d’infrastructures pour nous fournir en chènevotte du Québec », explique-t-il. Ce n’est plus le cas, puisque Nature Fibres, grâce à son usine de défibrage, devient le premier fournisseur québécois.

Il n’y a pas que les artisans qui exploitent le potentiel des matériaux biosourcés. C’est aussi ce que fait la multinationale Soprema, dont le siège social québécois est situé à Drummondville et qui fabrique notamment des membranes d’étanchéité et d’isolation. Elle se penche sur l’extraction et la transformation de biomasse dans le but de l’incorporer aux matériaux de construction. Par exemple, son Service de recherche et développement a récemment testé avec succès l’intégration d’huiles issues de microalgues dans des panneaux d’isolation rigides.

Dans la mesure où ils offrent une performance et une durabilité égales, les matériaux biosourcés seront favorisés dans l’avenir, et les consommateurs veulent être dans cette course-là.

Jean-François Côté, directeur des affaires scientifiques à Soprema

« Pour nous, c’est une question de survie, affirme Jean-François Côté, directeur des affaires scientifiques. On sait que plusieurs grands composants de nos produits sont issus de la filière pétrolière, qui est sujette à se tarir à long terme. »

Mais il ne faut pas se leurrer, poursuit le chimiste : l’industrie pétrochimique a plus d’une centaine d’années d’avance sur la filière biosourcée. « Avant de parvenir à un niveau de maturité permettant une stabilité dans l’approvisionnement et la qualité de la biomasse [notamment en matière de performance et de durabilité], il y a un beaucoup de travail à faire », estime Jean-François Côté.

Ce qui est nouveau, c’est l’engouement des clients pour les matériaux issus de la biomasse, remarque-t-il. « Il y a vraiment une demande. Dans la mesure où ils offrent une performance et une durabilité égales, les matériaux biosourcés seront favorisés dans l’avenir, et les consommateurs veulent être dans cette course-là. Pour l’enveloppe du bâtiment, c’est une voie incontournable à moyen terme. »

(Photo : Art du Chanvre)

Aux premières loges de la course : la biomasse forestière, plus qu’abondante au Québec. Au SEREX d’Amqui, un centre de transfert de technologie affilié au cégep de Rimouski, les chercheurs ont d’ailleurs mis au point des adhésifs à base d’huiles pyrolytiques, un substitut du pétrole. « On récupère les résidus des scieries et on les liquéfie afin d’en faire une résine qui sert à fabriquer des panneaux de particules », résume le directeur scientifique, Papa Diouf.

Une maison réalisée par Art du Chanvre, uniquement avec des matériaux naturels. (Photo : Art du Chanvre)

Autre prouesse de ces alchimistes de la biomasse forestière : en récupérant des billes de bois — des résidus de coupe pour lesquels il existe peu de débouchés —, les chercheurs du SEREX ont concocté une mixture pouvant remplacer la colle à base de formaldéhyde, ce gaz toxique à l’odeur désagréable qui entre dans la fabrication de divers matériaux de construction. « Jusqu’ici, on a réussi à remplacer jusqu’à 75 % de formaldéhyde par des résidus forestiers, explique Papa Diouf. La performance est légèrement inférieure à celle des produits issus de la pétrochimie, mais elle respecte toutes les normes », dit-il.

Et avec des tanins tirés de l’écorce de conifères — comme les tanins du vin —, l’équipe d’Amqui a créé une mousse isolante qui pourra un jour remplacer celle à base de polyuréthane giclé. Dans ce cas, les chercheurs ont remplacé 25 % de matière pétrochimique par de la lignine, la « colle naturelle » du bois, précise le spécialiste.

Si ça bouillonne dans les établissements d’enseignement, l’absence d’une véritable industrie d’extraction et de transformation de la biomasse freine la commercialisation des matériaux biosourcés, ajoute Jean-François Côté, de Soprema. « Les restants de la découpe de bois ou les résidus forestiers ne sont pas utilisables tels quels : on doit d’abord les transformer. C’est le nerf de la guerre actuellement. Il faut que les planètes s’alignent pour que les gens d’un bout à l’autre de la chaîne de valeur soient capables de vivre. »

Et comme Dame Nature décide de la qualité de la matière première, un matériau biosourcé ne peut (pour l’instant) atteindre les mêmes standards d’uniformisation de la qualité que celui conçu entièrement en usine. « À l’heure actuelle, la filière québécoise du biosourcé n’est pas en place pour réaliser commercialement les fruits de la recherche. Avant de se rendre à un niveau de maturité qui permettra une stabilité dans l’approvisionnement et la qualité, il y a un long chemin à faire. »

Alors qu’elles sont perçues comme un produit nouveau, les maisons en béton de chanvre sont vieilles comme le monde ! souligne Mathieu Robert. Mais présentement, il en convient, la qualité de la matière première est aléatoire. « On commence à comprendre qu’il faut caractériser la biomasse pour obtenir un rendement uniforme. Spécifier les critères de qualité, la teneur en cellulose ou en lignine, etc. Comme pour les millésimes dans le vin. »

C’est d’ailleurs la démarche entreprise par Nature Fibres, qui a récemment déposé une demande d’homologation de ses panneaux en fibres de chanvre. Le fabricant élabore une déclaration environnementale de produit, un formulaire spécialisé inspiré du protocole ISO 14025. « Il y a un très gros potentiel, mais le marché de la construction est lent à s’adapter. Il faut convaincre les entrepreneurs un à un », renchérit Félix Ladouceur, qui entrevoit néanmoins une hausse « exponentielle » des ventes de panneaux de chanvre dans les prochaines années. Nature Fibres, qui emploie pour l’instant cinq personnes, prévoit doubler ce nombre afin de produire à plein régime au printemps 2019.

Or, tant que les panneaux isolants en chanvre se vendront cinq fois plus cher que la traditionnelle mousse rose en fibre de verre, cela restera un produit de niche, estime Mathieu Robert. « On a la biomasse en abondance et on a la performance. Ce qui manque, c’est le prix. On n’en transforme pas assez actuellement pour que ce soit rentable à grande échelle. » Le chercheur est d’ailleurs favorable à une réglementation qui obligerait les consommateurs à utiliser davantage de matériaux de construction biosourcés. Mais pour ce faire, « il faut une volonté politique », dit-il.

Les carottes devront encore mijoter un peu, il faut croire.

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1 commentaire
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Bonjour
Pourquoi la filière d isolation parle bois est t’elle pas aussi développée quand EUROPE
Bonne journée
J Claude