Ma prophétie est meilleure que la tienne !

La fin du monde nous pend au bout du nez, dit l’écrivain-cinéaste Jacques Godbout, bien décidé à se draper lui aussi dans une prophétie ! Mayas, NASA ou climat ?

Photo : David Muench/Corbis

Un scientifique de la NASA, David Morrison, passe ses journées à répondre aux courriels de correspondants qui attendent une fin du monde imminente. La majorité de ces angoissés craignent qu’une planète nommée Nibiru n’entre en collision avec la Terre, ce qui provoquerait l’ultime catastrophe. Quand Morrison leur affirme que Nibiru n’existe pas dans le système solaire, les internautes répliquent qu’une fois encore il s’agit d’un vaste complot pour cacher la vérité au peuple. En réalité, les scienti­fiques de la NASA prophéti­sent que dans quatre milliards d’années aura lieu une collision monstre entre notre galaxie, la Voie lactée, et celle d’Andromède, qui mettra fin à l’Univers tel que nous le connaissons. Cela s’appelle prendre une certaine distance avec l’angoisse.

La plus grande menace des prophètes est de sombrer dans le ridicule. Au tournant du millénaire, la rumeur publique voulait que les ordinateurs tombent en panne le 1er janvier. Problème d’horloge, disait-on, « le bogue de l’an 2000 » : les avions allaient s’écraser, le flux financier se tarir, les secrets industriels disparaître. L’angoisse saisit alors les chefs d’entreprises. La France, en manque d’informaticiens, fit venir à prix fort des centaines de Québécois pour modifier les logiciels, un pactole ! Or, il n’y eut pas de bogue, la rumeur fit long feu.

Personnellement, je trouve un peu facile de se gausser de ces êtres crédules qui lisent la fin du monde dans les viscères des moutons, le mouvement des astres, les écrits de Nostradamus ou même le calendrier maya (21 décembre 2012). En fait, je serais plutôt porté à me joindre à eux, l’idée d’un grandiose feu d’artifice définitif, à l’âge que j’atteins, pouvant même me faire envie : nous disparaîtrions tous à la même heure ! Nous n’aurions plus à nous inquiéter de l’avenir du français au Québec, de la crise économique mondiale ou de l’architecture du futur pont Champlain !

C’est que nous vivons, sans nous en rendre compte vraiment, dans un climat d’inquiétude entretenu quotidiennement par certains médias, qui sont, à leur manière, nos prophètes de malheur. Fermez les yeux, rappelez-vous les images dont les télévisions ont fait leurs choux gras. Que voyez-vous ? Les tours de New York percutées, le tsunami qui déferle au Japon, les feux de brousse en Californie, l’ouragan à La Nouvelle-Orléans, les victimes du tremblement de terre à Port-au-Prince, des policiers et des manifestants qui s’agressent dans les fumées des gaz lacrymogènes à Tunis, au Caire, à Moscou, à Victoriaville. C’est extraordinaire ce que les actualités nous font voyager ! Et l’ensemble, auquel on peut ajouter un accident d’autocar, d’avion ou de train pour le dessert, risque de vous tétaniser. Enfin, si vous prenez vos infos à votre téléphone cellulaire, vous avez le plaisir de traîner dans votre poche toute la misère du monde, ce qui enrichit votre intimité.

Il y a 30 000 ans, nos ancêtres, qui craignaient que le ciel ne leur tombe sur la tête, ont peint sur les parois des cavernes des scènes de chasse. Il suffit de voir les temples khmers étouffés par la forêt, envahis par les lianes, pour deviner le sort qui attend nos villes. L’histoire des civilisations se lit dans les cimetières. Que restera-t-il de nous ? Aurons-nous même le temps d’implanter une colonie sur Mars ?

L’eschatologie, la théorie du dernier discours, est une pratique qui remonte à la nuit des temps. Prédictions, prédications : devant le malheur, il y a toujours quelqu’un pour vous faire la morale. L’Ancien Testament regorge de scènes tragiques et de leçons de vie. Mettant à sac les villes de Sodome et de Gomorrhe, Dieu a prévenu la femme de Loth de maîtriser sa curiosité et de ne pas se retourner. En vain : elle fut transformée en statue de sel. Dans ma jeunesse, à l’époque du carême, les prédicateurs menaçaient des flammes éternelles les adolescents tiraillés par leurs glandes endocrines. Ces prêtres s’inspiraient de l’Apo­calypse selon saint Jean, qui ne faisait pas dans la dentelle. Aujourd’hui, les ayatollahs font de même. Pour un livre, Salman Rushdie a été condamné à mort ; c’était la fin de son monde. Ce qui étonne, c’est que plus les sources d’une prédiction sont obscures, plus il y a de chances qu’elle perdure. Alors que les esprits les plus modernes étudient aujourd’hui le comportement des corps subatomiques dans des accélérateurs de particules, des millions de croyants vont quérir leurs prophéties au Moyen Âge.

Plus près de nous, on trouve dans Google une liste des prédictions récentes de fin du monde, avec le nom de leurs auteurs, pour la majorité des pasteurs chrétiens. Évidemment, si l’on peut consulter cette nomenclature, c’est que les prophètes se sont mis un doigt dans l’œil. Prophéties et religion feraient bon ménage ? Lors d’un récent passage à Montréal, le philosophe athée Michel Onfray prédisait la fin de notre civilisation aux mains de l’Islam, car, avançait-il, nous ne sommes plus prêts comme le sont les musulmans à mourir pour nos idéaux. Ce pourfendeur de mythes possède-t-il un diplôme ès prophéties ? Les fidèles commu­nistes ou fascistes, qui suivaient les uns Marx, Lénine et Staline, les autres Hitler, Mussolini ou Franco, étaient prêts à mourir pour la cause, mais ils n’ont pas fait disparaître la civilisation européenne.

Si vous vous sentez l’étoffe d’un prophète, je vous suggère d’aller voir du côté des virus. Quelque part dans le monde, dans une arrière-cour, des cochons en complicité avec des oiseaux migrateurs nous pré­parent peut-être une pandémie spectaculaire. L’épidémie de grippe de 1918-1919 a tué près de 50 millions de personnes, tandis que sa petite sœur A (H1N1), en 2009, n’aurait fait que 280 000 victimes, même si l’Organisation mondiale de la santé a alors paniqué. Mais ce n’est que partie remise : les virus mutent, ils sont imprévisibles, ils pourraient anéantir la race humaine.

J’aimerais y aller de ma petite prédiction personnelle, car je crois que la fin de notre monde nous pend au bout du nez. Au rythme où nous allons depuis la révolution industrielle, exploitant toutes les ressources de la Terre avec toute notre science, promettant à chacun des sept milliards d’humains (et c’est justice) le confort occidental, j’ose prédire que notre écosystème flanchera inévitablement. Quand tous auront un toit en dur avec climatisation, eau courante, lumière, gadgets numériques, nourriture variée, voiture et le reste, il ne sera plus nécessaire de se référer à quelque calendrier primitif. Il suffira de regarder par la fenêtre pour voir le monde arriver à sa fin. J’ajouterais que je crois les hommes assez irresponsables pour y parvenir, et même susceptibles de plonger dans un conflit nucléaire pour accélérer les choses. Évidemment, je n’en sais rien. Mais c’est le rôle du prophète de se draper dans sa prophétie.