Ma trêve olympique

Suivre les Jeux pendant 15 jours? Cette fois, je n’en ai pas envie. Le monde étant devenu ce qu’il est, croyez-vous vraiment qu’on va s’amuser?

J’ai un beau souvenir des Jeux olympiques. Au mois d’août, je devrais donc m’installer devant mon téléviseur et apprécier le spectacle. Et pourtant, je n’en ai pas envie. Pas du tout !

Mon souvenir, d’abord. C’était à Montréal, en 1976, à l’aréna Saint-Michel. Journaliste accrédité, j’assistais aux compétitions d’haltérophilie, comme ça, pour voir. L’haltérophilie, je n’y connaissais rien. Et ce fut une révélation.

J’ai vu le gros Vassili Alexeïev (160 kilos) soulever un poids de 256 kilos à l’épaulé-jeté. La révélation, c’est que j’ai eu l’impression d’assister à la messe. Oui, la messe catholique, celle que j’avais tant servie autrefois comme enfant de chœur.

Imaginez ! L’haltérophile fait son entrée, tel un célébrant, puis s’arrête devant une espèce de vase qui contient une poudre blanche dont il s’enduit les mains. L’instant a quelque chose de solennel, et déjà la foule commence à se recueillir. L’athlète s’approche de l’objet de son défi : ce monstre de fonte, là, sur le sol, qu’il observe avec respect, comme s’il s’agissait d’une bête qu’il ne faut pas provoquer.

Il s’installe près de la bête, avec précaution, place ses pieds comme ci, puis un peu comme ça, varie de quelques millimètres encore, à la recherche studieuse de la position idéale pour que le miracle s’accomplisse. Dans la foule, les derniers bruissements s’estompent.

L’athlète se penche, empoigne la tige, reste dans cette position comme s’il méditait encore un moment, et hop ! Dans un déploiement de force inouï, il soulève l’haltère à la hauteur de ses épaules. Pause. Le silence est total. Il y a quelque chose de plus impressionnant qu’une foule en délire, c’est une foule tendue qui garde le silence.

Puis, le moment suprême arrive. L’athlète, dans un ultime effort, porte la barre à bout de bras au-dessus de sa tête, la tient là quelques secondes, et le miracle s’accomplit. C’est l’élévation ! Je précise, pour le bénéfice des générations nouvelles et non pratiquantes, que l’élévation est le point culminant de la messe, lorsque le prêtre lève bien haut une grande hostie, qui, ô miracle ! se transforme à cet instant même en corps du Christ. Alexeïev, lui, au moment de son élévation, s’est transformé en champion olympique. Oui, mais il devait être bourré de substances pas très catholiques, me dira-t-on. Peut-être. C’était beau quand même.

Le sport, c’est l’émotion, surtout quand on est là sur place et qu’on entend le souffle de l’athlète. C’est le sentiment de participer à quelque chose d’intense et de vivant, qui vous emporte comme une musique, vous émeut, vous émerveille ou vous fait battre le cœur. Voilà ce que j’ai peu de chances de retrouver pendant ces 15 jours de Jeux olympiques. Avec tout ce dont on les a alourdis, les Jeux sont devenus aussi passionnants qu’un sommet du G8, sauf que ça dure 15 jours au lieu de 3.

Déjà, le passage de la flamme olympique autour de la planète ce printemps était une pénible épreuve. Partout des flics, des militaires, des « taupins » dans la foule, des Chinois paranoïaques, des parcours tenus secrets, une fausse flamme par-ci, une vraie flamme détournée par-là. Non mais, vous croyez vraiment qu’on s’amuse ?

Pardonnez-moi, chers collègues des presses de toutes sortes, mais vos reportages m’échauffent déjà les oreilles. Je vous entends me parler encore et encore de droits de l’homme, de liberté d’expression, de mesures de sécurité, de craintes d’attentats, de barrages, de surveillance, de manœuvres politiques et de tout ce qui fait le charme des rassemblements planétaires. Croyez-vous vraiment qu’on va s’amuser ?

L’olympisme était à l’origine synonyme de trêve. On suspendait les hostilités pour se retrouver sur un terrain de jeux. Une piste et des gradins. Place au jeu tout simplement, au plaisir, à la beauté des athlètes.

Le monde étant devenu ce qu’il est, les olympiades ne sont plus une source de plaisir ni une trêve de quoi que ce soit, mais l’exacerbation de ce qu’il y a aujourd’hui de plus insupportable : une organisation démesurée mise au service d’un orgueil national, abritée derrière un gigantesque appareil de sécurité. On ne s’amuse plus du tout.

De nos jours, ce sont les Jeux olympiques eux-mêmes qui ont besoin d’une trêve. Je donnerai donc l’exemple et leur tournerai le dos. Je vais aller à la pêche, tiens ! Vive la trêve !