Mad Dog, GSP et la sauvagerie des combats extrêmes

Tout libéral qu’on puisse être, il ne s’ensuit pas qu’on doive tolérer, diffuser et vendre toute activité pour laquelle un marché existe. 

Photo: Rene Johnston/Toronto Star/Getty Images
Photo: Rene Johnston/Toronto Star/Getty Images

Il y a 10 jours, à Las Vegas, George St-Pierre (GSP) a remporté un duel contre Johny Hendricks, conservant ainsi son titre de champion de combat extrême.

GSP a gagné sur décision ; certains croient que Hendricks aurait dû l’emporter.

GSP a 32 ans. C’est un vétéran du circuit de combat extrême UFC. Il a des pertes de mémoire. Depuis son dernier combat, il parle de retraite et de «problèmes personnels» indéfinis, il dit qu’il n’arrive plus à dormir. Il avait l’air passablement magané lors de la conférence de presse du lendemain. Ça semble déjà avoir été pire.

*          *           *

Cinq jour plus tard, au Nebraska, le célèbre lutteur Maurice «Mad Dog» Vachon s’éteignait dans son sommeil à l’âge de 84 ans. Mad Dog Vachon a fait carrière dans la lutte professionnelle entre les années 50 et les années 80. Il jouait un «méchant» dans un circuit où des personnages fantasques et farfelus de gros bonhommes en justaucorps de spandex se battent dans le (et parfois en dehors du) ring, parfois avec des chaises, des chaînes, des serpents, des cigares ou même une fausse jambe (celle de Mad Dog, en l’occurrence). Les intrigues sont scriptées à l’avance. Les matchs sont arrangés. Les prouesses sont réelles, mais les coups, les clés et les étranglements sont faux.

*           *           *

Deux événements. Deux hommes qu’un demi-siècle sépare. Et deux vies de combats très différents. Ceux de Mad Dog avaient des allures de carnaval où on amène les enfants pour rire et manger du popcorn. Ceux de GSP sont des affrontements dramatiques et sanglants, où quiconque doté d’une once de jugement n’imaginerait pas amener des enfants. (La ville de Boston a même récemment décidé de les interdire aux moins de 16 ans.)

La lutte professionnelle, c’est de l’amusement populaire déguisé en sauvagerie. Le combat extrême, c’est de la sauvagerie déguisée en amusement populaire. La lutte professionnelle fait passer le cirque pour l’arène. Le combat extrême fait passer des gladiateurs pour des athlètes ordinaires.

Mais le combat extrême n’est pas un sport ordinaire.

Les premiers combats extrêmes, dans les années 1990, étaient d’une violence inouïe. De véritables massacres, dont les participants sortaient rarement indemnes. Ces combats ont finalement été bannis dans une trentaine d’États américains à la fin des années 1990, entre autres à l’initiative du sénateur John McCain.

Puis, après avoir introduit le minimum de règles nécessaires pour satisfaire les autorités, le combat extrême a été progressivement légalisé, avant d’atteindre la place qu’il occupe aujourd’hui parmi les événements sportifs «mainstream».

Le circuit UFC s’est effectivement adouci au fil des ans, mais l’opération relève en partie du maquillage. Les duels sont plus sécuritaires et mieux encadrés. Mais sous le vernis, la sauvagerie demeure. Et n’en déplaise aux tacticiens d’estrades, c’est elle qui attire les foules.

Les nombreux et passionnés amateurs de combat extrême — dont certains amis et parents très respectables — répètent que les combattants sont de véritables athlètes, en forme et bien entraînés. (Je n’en doute pas une seconde.) Ils disent que les combats sont réglementés. (Ce n’était pas le cas il y a 20 ans, quand l’UFC annonçait fièrement «There are no rules!» («Il n’y a pas de règles!») — mais c’est davantage vrai aujourd’hui.) Certains soutiennent qu’il y aurait moins de commotions cérébrales dans le combat extrême qu’à la boxe. (C’est possible, mais la démonstration ne semble pas avoir été faite sans équivoque.)

Je n’ai pas vraiment de contre-arguments. Ces considérations m’apparaissent secondaires. Et de toute façon, dans ce débat, je suis K.-O. en partant : plaider pour l’interdiction du combat extrême, aujourd’hui, c’est comme vouloir repousser un tsunami avec un parapluie. Le circuit est en place. On s’y est habitué. Des milliards de dollars sont en jeu. La résistance est vaine. Mais je n’en démords pas.

Dans une décision de la Cour suprême américaine de 1964, le juge Potter Stewart avait fameusement écrit, à propos de l’obscénité, «I know it when I see it». De même avec la sauvagerie : on la reconnaît quand on la voit.

Tout libéral qu’on puisse être, il ne s’ensuit pas qu’on doive tolérer, diffuser et vendre toute activité — même consensuelle — pour laquelle un marché existe.

Tous les êtres humains ont en eux une part de curiosité morbide qui les pousse à s’intéresser, même au prix d’une certaine répugnance, aux pires horreurs et à nos plus bas instincts. C’est ce voyeurisme qui attirait jadis les foules aux combats de gladiateurs et aux exécutions publiques. C’est celui qui, adolescents, avait amené mes amis et moi à louer Faces of Death en cachette. Et c’est celui qui, à l’origine et encore aujourd’hui, attire les spectateurs avides de violence, de sang et de brutalité vers le combat extrême.

Or, les États civilisés n’hésitent pas à interdire la diffusion de contenu obscène. Je ne vois pas pourquoi ils devraient tolérer la sauvagerie.

Laisser un commentaire

On sert souvent la comparaison avec la boxe pour légitimer l’existence aussi mainstream des combats extrêmes.
Ça ne tient simplement pas la route quand on voit comment la boxe est déjà un sport de combat souvent extrêmement violent (et pas juste lorsqu’un Tyson mange l’oreille d’un Holyfield).
Par ailleurs, depuis quand le simple fait que ce soit encore plus violent qu’un autre sport violent rend donc la chose acceptable ?
Au passage, les « gladiateurs » font leur oeuvre dans une cage. Tous les (réels) aspects techniques et sportifs ne peuvent cacher le côté « combat de rue ».