Maîtres chez nous

Encabanés pendant des semaines, nous avons développé une obsession pour nos maisons, remarque Marie-France Bazzo. 

Photo : Daphné Caron

Avec le confinement, puis le déconfinement, j’ai vu plusieurs maisons de mon quartier mises en vente, visitées, vendues. J’ai vu des voisins partir, des nouveaux arriver, des entreprises de rénovation installer des toilettes chimiques, des architectes faire des plans, des cuisinistes refaire des comptoirs. Jamais il n’a autant été question de maisons partout autour de nous. Les chiffres sont probants : de juin à août, on a vu une augmentation de 41 % des ventes dans les régions autour de Montréal et de 20 % dans la ville de Montréal, que plusieurs rêvent de quitter.

Les maisons nous ont habités comme jamais. Encabanés durant des semaines, réfugiés dans nos logements, nous en avons investi chaque recoin. Les ventes de meubles et d’accessoires de décoration en ligne ont été faramineuses. Des bureaux ont été aménagés sous des escaliers, dans des placards. Les cuisines sont devenues salles de classe ; nos intérieurs, les décors de conférences Zoom. Nous scrutions sans vergogne les intérieurs des collègues comme des vedettes à la télé. Partout, ça aménageait, redécorait. Nous avons redécouvert les plaisirs domestiques, avons inventé des rituels nouveaux. Faire du pain ne fut pas le plus anodin. Avec le déconfinement et la prise de conscience que les vacances allaient se passer… chez nous, nous avons installé des piscines hors terre, creusé des bassins semi-olympiques. Nous avons dessiné des jardins, planté graminées et géraniums, loué des shacks en Gaspésie et des condos rustiques à Tremblant. Nous avons partagé des chalets à 10 personnes, trois familles, ou monté des tentes.

Les habitations nous ont obsédés.

Y compris celles de bric et de broc de ceux qui n’en ont pas vraiment ; le campement des sans-logis de la rue Notre-Dame, qui nous a mis dans la face que se loger, à Montréal, est de plus en plus un marqueur de classes sociales. Mais en général, nos histoires de maisons, en ces temps inédits, parlent d’intimité, de familles qui se soudent, de couples qui éclatent, ça parle de nid, de reconnexion avec soi-même et aussi avec les proches.

Cette remise unanime de la maison au centre de nos existences est tout de même un peu paradoxale. Longtemps, cette image a illustré la vie politique québécoise : « Les Québécois se sont refusé une maison. » Comprendre que, lors de deux référendums, ils ont voté non, préférant le statut de « locataires ». La métaphore de la demeure collective est intéressante. Mues par le rêve de posséder un pays, quelques générations d’indépendantistes ont décrit le Québec comme locataire d’une maison nommée « Canada ». C’est d’autant plus frappant que les Canadiens français de cette époque étaient très majoritairement des locataires ! Aujourd’hui, cette métaphore n’a plus cours ; en fait, nous ne nous demandons plus quel type d’habitants imaginaires nous sommes. Probablement les propriétaires de petits condos génériques dans un immeuble remplis de logements d’Airbnb, dont le constructeur est une société à numéro. Comme un peu partout dans le monde. Mais on préfère ne pas y penser. On vit bien, même si l’hypothèque est élevée.

Alors, on redécore nos nids douillets, on regarde des shows de réno, on soigne nos intérieurs. Notre appétit de maisons semble inversement proportionnel à notre attirance pour un projet de pays, quasi révolue. Après tout, tout est question de proportions. Le slogan de la Révolution tranquille, au siècle dernier, n’était-il pas « Maîtres chez nous »? Nous y sommes arrivés. Nous sommes propriétaires de condos.

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J’aide un ami à se trouver un appartement «potable» sur le Plateau avec un budget de 1200$ par mois.

Oui, ce satané Plateau. Son milieu de vie à lui après tout…

On en trouve un. Un «petit bijou» de semi sous-sol. Plus qu’ordinaire.

Il s’affiche dans le site internet Centris.

Le lendemain, l’agent d’immeuble correspond en anglais seulement:

Hello, Thanks for your email. When would you like to visit?Kind regards…

«Se loger… un marqueur de classes sociales vous dites? Oui.

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