Manifeste d’une salope

Une majorité de Québécois disent aujourd’hui vouloir que l’État ferme les portes des centaines de milliers d’emplois de la fonction publique à des Québécois qui porteraient « des signes religieux ostentatoires ». Cela me semble révéler un manque de confiance envers la capacité de la société québécoise de faire triompher ses valeurs autrement que par l’exclusion, dit Carole Beaulieu.

Il fut un temps où des féministes québécoises revendiquaient des cours de finances ou de mécanique automobile réservés aux femmes. Ça s’appelait de l’empowerment. La théorie disait que, si les femmes pouvaient se familiariser entre elles à des tâches considérées jusque-là comme masculines, elles seraient plus confiantes en leurs capacités.

C’était il y a 30 ou 40 ans. Les Québécoises marchaient bras dessus, bras dessous vers l’égalité, apprenant à manier la scie, le vilebrequin et les taux d’intérêt. Hydro-Québec offrait des cours exclusivement destinés aux femmes qui souhaitaient devenir «monteuses de lignes», un emploi fort bien rémunéré. Les accommodements fondés sur la libération des femmes étaient acceptables.

Aujourd’hui, au nom de l’égalité des sexes, des féministes refusent que l’État québécois permette à une femme de choisir le jour de son examen de conduite de façon à le subir avec une monitrice plutôt qu’un moniteur.

Allez comprendre la logique !

Tant pis pour la jeune femme issue d’un milieu religieux conservateur ou intégriste (catholique, juif, musulman ou sikh) qui a convaincu de peine et de misère son père ou son mari qu’il est « bon pour la famille » qu’elle apprenne à conduire. L’égalité « est un principe », disent aujourd’hui des féministes. Fini le bon vieux temps de l’empowerment.

Et puis, disent les opposants aux accommodements, l’État est laïque.

Mais oui, justement! L’État est laïque. Et donc tenu de rendre des services à tous les citoyens, peu importe leur race, leurs habits ou leurs croyances religieuses, tant et aussi longtemps que cela ne lui imposera pas un fardeau déraisonnable. Permettre à une infirmière de porter le niqab serait déraisonnable : cette femme, dont on ne verrait que les yeux, ne pourrait remplir ses fonctions de soignante dans notre société. Par contre, une juive orthodoxe mariée portant une perruque, afin de cacher sa tête rasée, peut très bien être éducatrice dans une garderie.

Si les demandes pour les monitrices de conduite devenaient importantes au point de menacer les emplois des hommes… l’État devrait agir pour protéger l’égalité. Mais on sait que ce ne sera pas demain la veille.

Comprenons-nous bien : le foulard des musulmanes comme la perruque des juives orthodoxes sont des signes de soumission à Dieu et aux hommes. Je ne les approuve pas personnellement. Mais l’égalité est un droit. Pas une obligation. On peut choisir de ne pas vouloir exercer un droit.

L’État doit-il pour autant enfermer ces femmes encore plus que ne le font déjà leur tradition, leur famille ou leur religion ?

Une majorité de Québécois disent aujourd’hui vouloir que l’État ferme les portes des centaines de milliers d’emplois de la fonction publique à des Québécois – souvent des femmes, mais pas seulement – qui porteraient « des signes religieux ostentatoires ». Cela me semble révéler un manque de confiance envers la capacité de la société québécoise de faire triompher ses valeurs autrement que par l’exclusion…

Un emploi est une porte vers l’indépendance économique. Une femme affranchie financièrement peut se permettre d’être en désaccord avec son mari. La liberté de conscience fleurit mieux dans un terreau d’indépendance économique. Nos mères l’ont prouvé.

Vous l’aurez compris, je ne fais pas partie de cette majorité de Québécois qui s’opposent aux accommodements.

Les plus tendres parmi mes opposants me diront naïves : je ne verrais pas, selon eux, la menace intégriste islamiste ou l’intolérance des juifs orthodoxes. Les plus virulents concluront que je suis « vendue au multiculturalisme canadien », donc traître à mon identité de Québécoise francophone née catholique.

De vendue à salope, il n’y aura qu’un pas. En cette matière, bien des internautes ont déjà qualifié ma pensée d’« abjecte » et de « méprisable ». Franchissons donc ce pas tout de suite. Je suis une salope d’humaniste. Cela dit, peut-on discuter calmement sans s’insulter ?

Je me ferais soigner n’importe quand par une infirmière portant un foulard sur la tête ou une croix au cou. Ces « signes religieux » sont moins dangereux pour ma santé que ne le sont les adeptes des granules et des chakras qui hantent le réseau médical québécois sans porter les signes ostentatoires de leurs croyances.

Je suis résolument en faveur d’un État laïque, c’est-à-dire un État inclusif qui offre ses services à tous ses citoyens, toutes races et croyances confondues. Ce ne sont pas les individus qui doivent être laïques… c’est l’institution ! Les employés de l’État peuvent être des croyants. Du moment que leur croyance n’interfère pas dans le service qu’ils doivent rendre aux citoyens.

Cette question reviendra de nouveau dans l’actualité à la mi-novembre, lorsque les militants de Québec solidaire se réuniront en congrès. Les propositions du comité de direction du parti, favorable aux signes religieux dans la fonction publique, ne font pas l’unanimité parmi les militants et feront sans doute l’objet de vigoureux débats.

S’ils maintiennent cette ouverture, les militants de Québec solidaire se retrouveront, en matière d’accommodements religieux, plus proches des libéraux que des péquistes et des adéquistes. Un joli paradoxe qui témoigne de la complexité de cette question et nous invite tous à regarder un peu plus loin que le bout du foulard…

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